A écouter à propos du livre, l'entretien de Salomom Malka avec Jean-Michel Salanskis, l'un des auteurs de Levinas à Jérusalem.
Sur le site Akadem : http://www.akadem.org/sommaire/series/module_3404.php


Extraits de l'Avant-Propos de Joëlle Hansel

Ce volume présente une partie des communications faites au cours du colloque « Levinas à Jérusalem : interprétations philosophiques et perspectives religieuses » qui s’est tenu du 20 au 23 mai 2002 à l’Université Hébraïque de Jérusalem, et a réuni une quarantaine de spécia- listes israéliens, français, belges, hollandais, allemands, italiens, anglais, biélorusses et américains.

Elles couvrent l’ensemble des registres qui constituent l’œuvre de Levinas : écrits philosophiques, études phénoménologiques, « essais sur le judaïsme », lectures talmudiques, commentaires de textes littéraires ou poétiques, réflexions sur des questions d’actualité, prises de position à l’égard de courants ou d’idéologies contemporains(structuralisme, psychanalyse, marxisme, ethnologie, science des religions…). À côté d’ouvrages devenus classiques, tels Totalité et Infini ; ni ou Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, des textes moins fréquentés ont également retenu l’attention des auteurs de ce volume, notamment les écrits des années 1930-1940, antérieurs à la formulation de l’éthique lévinassienne et à l’apparition d’autrui. Outre les problèmes relatifs à son éthique, on a traité de la pensée politique de Levinas, de sa vision de l’histoire, ainsi que de son attitude envers l’art et l’esthétique.

Cet ouvrage comprend trois parties : Philosophie et phénoménologie ; Éthique et politique ; Religion et judaïsme. Des questions majeures servent de trait d’union entre les écrits qui le composent : la relation de Levinas à Husserl et Heidegger ; le problème de la subjectivité ; intersubjectivité et altérité ; le Tiers, la justice et l’État ; le sionisme et l’État d’Israël ; théologie et religion ; l’herméneutique talmudique de Levinas ; sa conception du judaïsme.

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« Levinas à Jérusalem » : ce titre qui désigne l’emplacement géographique du colloque invite à réviser la cartographie habituelle de sa vie et de son œuvre. Avec Kovno (Kaunas), la ville natale lituanienne, Strasbourg où il étudia la philosophie, Fribourg, « la ville de la phénoménologie » et Paris où il passa le plus clair de son existence, Jérusalem figure parmi les lieux qui ont jalonné l’itinéraire de Levinas. Le rayonnement de cette ville dans son existence est sensible dès ses années d’enfance, dans ces expériences qu’il a qualifiées de « préphilosophiques ». Outre les classiques russes et le théâtre de Shakespeare, les textes écrits en lettres carrées sont à la source de sa pensée. Avec le russe, le yiddish et l’allemand, l’hébreu figure au nombre des langues dans lesquelles se forme le jeune Levinas. Son apprentissage lui donne accès, très tôt, à la Bible et à la littérature hébraïque moderne. Il se poursuit sans interruption, en dépit du départ de la famille Levinas pour Kharkov lors de la première guerre mondiale et de la révolution russe. De retour à Kovno en 1920, Levinas achève ses études secondaires dans l’une de ces écoles hébraïques qui fleurissent alors en Europe orientale.

Dans la Lituanie du début du XXe siècle, l’hébreu n’est plus réservé exclusivement à l’étude et à la liturgie. Imprégnée des idéaux sionistes et de l’esprit de la Haskala, toute une frange de la jeunesse juive le pratique comme une langue dont la renaissance marque l’avènement d’une culture nouvelle. La prédilection de Levinas pour Bialik et Agnon, le plaisir évident avec lequel il emploie certaines formules israéliennes typiques 20, et même son herméneutique talmudique, portent la trace de ce contact précoce avec l’hébreu, langue vivante.

Jérusalem n’a jamais été pour Levinas un lieu de séjour et d’enracinement. À partir de 1952, année de son premier voyage en Israël, il n’y a fait que de brèves, mais notables visites. Sur l’invitation du chef de l’État, Ephraïm Katsir, il s’y rendit en 1979 pour y donner une conférence sur « Assimilation et culture nouvelle ». La fréquence avec laquelle Jérusalem apparaît dans ses écrits donne la mesure de son attachement à ce lieu, sous la double dimension que lui prêtent les textes talmudiques : la verticale et l’horizontale, la céleste et la terrestre. Dans une lecture talmudique, il évoque la Jérusalem céleste, « la hauteur de ces lieux, la lumière et l’azur de ce ciel sans pareil ! ». Cette luminosité si particulière manifeste, à ses yeux, ce qui fait l’excellence de cette cité : « la science et la culture de la Thora ». Dans sa bouche, le nom « Thora » ne désigne pas un texte religieux mais une doctrine de justice dont la réalisation constitue la raison d’être du sionisme et de l’État d’Israël. De même, Jérusalem n’est pas un « symbole théologique », mais une « cité réelle ». Aux apôtres du salut individuel et de l’utopie, Levinas rappelle que la Jérusalem terrestre est le « vestibule incontournable de la Jérusalem céleste », le lieu où doit s’élaborer cette « science de la société et d’une société pleinement humaine » qu’il appelait de ses vœux.

Pour Levinas, les institutions universitaires israéliennes, notamment l’Université Hébraïque, devaient jouer un rôle décisif dans l’avènement de cette science. Paradoxalement, son œuvre, connue et enseignée dans le monde entier, traduite en plus de vingt langues, n’a rencontré, longtemps, que peu d’écho en Israël. Diverses raisons peuvent expliquer cela : la prépondérance de la tradition « anglo-saxonne », c’est-à-dire analytique, dans les milieux philosophiques israéliens et leur allergie à la métaphysique ; le caractère typiquement français de la pensée de Levinas nourrie, dès ses années strasbourgeoises, de la lecture de Descartes, de Malebranche, de Maine de Biran et de Bergson ; l’étrangeté des Lectures talmudiques pour les tenants de l’étude juive traditionnelle, aussi bien que pour les adeptes de la critique philologique et historique que l’on pratique largement dans les universités israéliennes.

Pour les témoins de cette traversée du désert, ce colloque constituait un acte de réparation. Il confirmait également l’existence d’un phénomène tout à fait surprenant pour une philosophie aussi ardue que celle de Levinas : sa diffusion, par-delà les cercles universitaires, auprès d’un large public. La traduction en hébreu des œuvres de Levinas a joué, à cet égard, un rôle déterminant. Elle a été inaugurée en 1995 par la publication d’ Éthique et infini. Dans les mois précédant le colloque, la traduction hébraïque des Lectures talmudiques est devenue un « best-seller » et a auguré durant plusieurs semaines au classement des principaux quotidiens du pays. Plusieurs textes importants de Levinas sont désormais disponibles en hébreu : «Dieu et la philosophie », Humanisme de l’autre homme, La Mort et le Temps et Difficile liberté.

Bien qu’elle ait été tardive, la réception de Levinas en Israël revêt un caractère tout à fait exceptionnel, prenant l’allure d’un véritable phénomène sociologique. Sa pensée, celle d’un homme qui a toujours refusé de se laisser enfermer dans une quelconque catégorie, ouvre de nouvelles perspectives à une société israélienne marquée par les tensions entre religieux et laïques, orthodoxes et libéraux, travaillistes et révisionnistes dans la mouvance de Jabotinsky, ashkénazes et séfarades. Son œuvre, étrangère à ces clivages, est appréciée aussi bien dans les milieux observants que parmi les non-observants en quête d’une nouvelle approche des sources de la tradition juive : donnant priorité à l’éthique sans jamais nier l’importance du politique, elle suscite l’intérêt de lecteurs de tous bords et de toutes obédiences, aussi bien que celui des principales universités où elle est maintenant enseignée.

La diversité propre au lectorat des Lectures talmudiques caractérise également le public nombreux qui s’est pressé aux journées du colloque. Ses organisateurs, membres du petit groupe d’universitaires qui avait entrepris, dès les années 1980, de diffuser la pensée de Levinas en Israël, ne peuvent qu’en être satisfaits.

Le succès de cette rencontre entre chercheurs israéliens et spécialistes européens ou américains du philosophe semble bien augurer de l’avenir des études lévinassiennes dans ce pays.