Benny Lévy & Jean-Paul Sartre, "L'espoir maintenant, entretiens de 1980", éditions Verdier, 2007 (nouvelle édition)
Par Eric Hoppenot, samedi 17 novembre 2007 à 10:10 :: Actualités :: #195 :: rss

Mot de l'éditeur
Peu de temps avant sa mort, Sartre faisait paraître dans Le Nouvel Observateur une série d'entretiens avec Benny Lévy («L'espoir maintenant») qui scandalisèrent tant par leur contenu que par leur ton. Dix ans plus tard, le moment vint de les donner vraiment à lire. Benny Lévy en proposa alors un nouvel usage.
Dans ce texte «ascétique», grâce à un exceptionnel mouvement de dépouillement, Sartre tente de repenser le commencement : ne faudrait-il pas déceler dès l'origine, dans le projet propre à la conscience, une tension vers la fin, que l'échec, le tragique ne sauraient annuler ? Seul le mot de la fin - l'espoir - conduit le philosophe à la limite de la pensée occidentale et lui permet de dialoguer avec le juif réel.
Benny Lévy propose ensuite de méditer ce mot de la fin.
Extrait du livre : J.-P. S. - N'oublie pas qu'il y avait un nombre de juifs considérable dans le parti communiste de 1917. En un sens, on pourrait dire que c'est eux qui ont mené la révolution. Donc, là, il y a quelque chose qui ne va pas tout à fait dans le sens que tu dis.
B. L. -Je te parle, bien sûr, de l'homme juif, du juif qui est resté juif. Le juif sait qu'il est menacé lorsqu'une foule se prend pour un corps mystique. Grâce à son expérience, il ne peut pas faire de la plèbe une instance pure de résistance. Il peut, au contraire, faire la discrimination entre ce qui relève de la vérité fraternelle dans un mouvement révolutionnaire et ce qui relève du sacré et de ses menaces terroristes. Est-ce que ça ne nous amène pas à la conclusion suivante : l'expérience juive est essentielle pour repenser la révolution et qu'il faut prendre toute la mesure de cette expérience ? L'homme juif est doublement concerné par notre problème. D'abord, à la source de l'idée révolutionnaire, il doit reconnaître, malgré toutes les perversions, l'idée messianique. Et, d'autre part, il est aux premières loges pour souffrir des perversions de cette idée. Une tâche s'impose donc : entendre cette idée en propre, restaurer son sens.
J.-P. S. - Je pense que tu n'as pas tort.
B. L. - De ce point de vue, la conjoncture intellectuelle présente un danger. Tout se passe comme si d'un peu partout on faisait du messianisme la source de tous nos maux. Quand la «nouvelle droite» prend pour cible le messianisme elle fait son boulot. Le plus grave, c'est qu'à gauche il est aussi de bon ton de s'en prendre à tous les messianismes. Mais s'est-on demandé ce qu'était le messianisme ? Le messianisme hébraïque, en propre ? Non, on fait comme si on savait. Quand va-t-on reconnaître qu'on ne sait pas, et qu'il faut savoir de toute urgence ? Peut-on encore oublier qu'à la base de la saloperie anti-juive on trouve l'ignorance ?
J.-P. S. - Le messianisme était pour moi une idée vide de sens au moment où j'écrivais les Réflexions sur la question juive. S'il a pris une riche signification pour moi aujourd'hui, c'est en partie grâce à nos conversations, qui m'ont fait comprendre ce qu'il représentait pour toi.
B. L. - Au temps des Réflexions sur la question juive, tu avais pensé que le juif, disons-le d'une formule provocante, était une invention de l'antisémite. En tout cas, il n'y avait pas de pensée juive, il n'y avait pas d'histoire juive. Tu as modifié ta pensée ?
J.-P. S. - Non. Je garde cela comme une description superficielle du juif tel qu'il est dans le monde chrétien par exemple, quand il est constamment happé, à tous les coins de rue, par la pensée antisémite qui le dévore et qui essaie de le penser, de le prendre jusqu'au plus profond de lui-même. Certes, le juif est victime de l'antisémite. Seulement, je bornais à cela l'existence du juif. Pourtant, j'en connaissais. À l'heure qu'il est, je pense qu'il y a une réalité juive par-delà les ravages de l'antisémitisme sur les juifs, il y a une réalité profonde du juif comme du chrétien. Très différente, bien sûr, mais du même type par rapport à certains ensembles. Le juif se considère comme ayant un destin. Il faudrait que j'explique comment je suis venu à penser ça.
B. L. - J'allais te le demander.
Dossier de presse. Source éditions Verdier http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-espoirmaint.html
Études, juin 1991 par Guy Petitdemange
En dépit des remous suscités par l’interview de 1980, B. Lévy persévère. Sartre le vieillard n’y est pas vieux, il est, au contraire, au commencement. Dans l’interview, B. Lévy peut paraître agressif ; ici, deux textes, en introduction et pour conclure, donnent à Sartre toute sa stature, celle qu’il a toujours eue pour B. Lévy et qui autorise la question. Comme dans Le Nom de l’homme, B. Lévy fait crédit à Sartre de chacun de ses mots : philosophie, littérature, critique, slogans ; jamais B. Lévy ne prend Sartre à la légère, même s’il connaît, comme on le voit dans le Talmud, les acrobaties et apparentes entourloupettes du maître. Chose rare, Sartre est pris à sa lettre et celle-ci jamais n’est lettre mondaine. Mais B. Lévy n’est pas bavard. Ses textes, trop elliptiques, laissent cependant entendre une voix fondamentale : une éthique, proche de Kant, mais plus singularisante, ouvre d’emblée sur le transhistorique, parce que tout acte libre, l’engagement, implique l’espoir, espoir illimité, qui par delà l’un du politique, ouvrirait sur le jugement, le messie, la résurrection des morts, une eschatologie donc, la destination totale de l’homme. B. Lévy ne « récupère » rien, il laisse Sartre à lui-même, respectueusement, mais il l’accueille avec une extraordinaire qualité d’écouteur et de lecteur. Autant que document historique, ce texte est la preuve même de la fécondité du dialogue entre parties adverses qui, au lieu de se confiner sur elles-mêmes, engagent audacieusement la parole. Avec le monument que sont les deux numéros des Temps modernes consacrés à Sartre (oct.-nov. 1990, 1 434 p.), ce petit livre fait entrevoir la qualité de l’intellectuel non prêcheur, s’égarant peut-être, mais sans vérité de surplomb. Un Sartre à redécouvrir, frôlé par le judaïsme (et le christianisme), un Sartre acculé mais foncièrement honnête, se faisant honnête dans et par la parole. B. Lévy dit une amitié, un respect, une question devenue commune. Ce n’est pas si courant.
L’Arche, mai 1991, par Antoine Spire.
Grâce aux Éditions Verdier, nous disposons enfin des derniers propos de Sartre, ces fameuses interviews à Benny Lévy parues en 1980 dans le Nouvel Observateur. Ce n’est rien de dire qu’ils firent scandale. On accusa tout simplement Benny Lévy d’avoir circonvenu le grand homme pour obtenir un texte où ses fidèles ne reconnaissaient plus leur gourou. Comment ne pas s’étonner de voir l’auteur de L’Être et le Néant s’interroger sur l’espoir et la désespérance ? Sartre n’avait-il pas dit que la seule aspiration humaine était ce désir d’être Dieu qui ne pouvait que déboucher sur l’échec ? Pourtant l’homme vieilli s’accuse d’avoir affiché un trop grand pessimisme et d’avoir sous-estimé ce qu’il faut d’espoir pour entreprendre une action. « L’action est en même temps espérance » dit-il, « et ne peut être dans son principe vouée à l’échec absolu et sûr ». Même revirement à propos du juif : Sartre dans Réflexions sur la question juive avait constitué le juif dans le regard de l’autre. Bien plus, disait-il, c’est l’antisémite qui invente le juif. De son dialogue avec Benny Lévy, sort pour la première fois « une réalité juive par-delà les ravages de l’antisémitisme sur les juifs ». Sartre pourtant s’affirme impuissant à cerner cette positivité dont seuls les juifs pourraient eux-mêmes rendre compte. Reconnaissant pour la première fois qu’il y a une « histoire juive » inassimilable aux autres histoires nationales, française, allemande ou américaine, Sartre pressent que des actes, des écrits, des lieux rassemblent les juifs à travers l’Histoire sans qu’ils aient besoin de la notion de patrie. Et ne voilà-t-il pas que Sartre nomme ce ciment, référence au Dieu monothéiste. « L’homme juif a toute sa vie déterminée, réglée par son rapport avec Dieu. » Et Sartre de souligner l’exceptionnalité du juif qui vit métaphysiquement, qui meurt totalement mais croit qu’il renaîtra comme vivant dans un autre monde. Les juifs aspirent donc à une fin morale, à l’avènement d’une existence éthique où les hommes seront totalement pour les autres. Ce messianisme est-il identique à celui des révolutionnaires ? Sartre hésite face à la question de Benny Lévy, il souhaiterait rapprocher les deux messianismes. Mais Benny Lévy lui a fait reconnaître que la révolution a presque toujours dévoré ses enfants, que l’intention radicale des révolutionnaires, les rêves de fraternité de 1793 ont débouché sur des impasses criminelles. Alors Sartre prononce cet immense hommage aux Juifs, peut-être excessif mais pour le moins stimulant : « La réalité juive doit rester dans la révolution, elle doit y apporter la force de la morale. » Benny Lévy dans un commentaire judicieux, évoque cette nouvelle prégnance de la morale chez Sartre : pas d’homme sans dimension d’obligation, l’individu est mandaté sans que Sartre ne sache par qui. La liberté est requise dans le rapport à l’Autre. Chaque individu dépend des autres et c’est cette dépendance qui fonde l’action morale. « Tu dois donc tu peux », et le vieux fond kantien de Sartre remonte à la surface mais sans son qualificatif universaliste. Sartre s’affirme messianiste et son messie est juif, ajoute Benny Lévy. Acculé dans une impasse, le vieux philosophe sait maintenant que si être libre c’est s’engager, s’engager c’est ne plus être libre. Alors face à ce paradoxe éthique, force est de constater que nous ne sommes pas vraiment maîtres de nos actes. L’acte n’est pas l’œuvre de nos mains. Donc il vient d’ailleurs et la « liberté rénovée » qui sort de ce raisonnement ne se fonde qu’en Dieu. On sort de cette lecture avec un certain malaise. Comme si le vieillard avait été malmené, contraint de pousser toujours plus loin sa logique et forcé à penser l’espoir, voire même à le reconnaître dans le messianisme juif. Pourtant il y a là un prolongement d’une œuvre dont il est impossible de nier qu’elle a pour le moins marqué le siècle. C’est un peu comme si au soir de sa vie, Sartre nous invitait à explorer les pistes qu’il a incontestablement ouvertes mais dut négliger, faute de temps : « Les possibles que je n’ai pu explorer », voilà quel aurait pu être le titre de ce livre. Le mot de la fin est ouverture.
Le Monde, 24 mai 1991, par Geneviève Idt
Sous le titre L’Espoir maintenant, de Jean-Paul Sartre et Benny Lévy, les Éditions Verdier rééditent les entretiens parus dans le Nouvel Observateur les 10, 17 et 24 mars 1980, sans autre nouveauté que, de la plume de Benny Lévy, des titres de chapitre, une présentation et l’article paru en 1990 dans les Temps modernes : « Le mot de la fin ». Ce document est actuellement la seule trace accessible au public de « Pouvoir et Liberté », le livre que préparaient, en collaboration depuis l’automne de 1975, Sartre et Benny Lévy, qui portait alors le nom de Pierre Victor. Ils se sont rencontrés en 1970, quand le dirigeant « mao » demande à Sartre de prendre la direction de la Cause du peuple. Ils ont déjà élevé la « discussion » morale et politique au niveau d’une aventure et d’un genre en publiant en mai 1974, avec Philippe Gavi, On a raison de se révolter. Devenu presque aveugle en juin 1973, Sartre a recours à la collaboration quotidienne de Victor pour continuer à travailler : il n’a pas encore renoncé au tome IV de L’Idiot de la famille. À partir de l’automne 1975, ils consacrent trois heures par jour à l’élaboration de « la morale et la politique » que Sartre voudrait avoir terminée à la fin de sa vie, sous la forme, nouvelle pour lui, d’un livre à deux voix : « Nous savons que nous différons totalement sur certains points ; nous voulons que ça se sente. » Leurs entretiens sont enregistrés et partiellement transcrits, paraît-il. Au début de 1980, comme le Nouvel Observateur voulait publier un entretien de Sartre avec Maria-Antonietta Macciochi, paru en septembre 1979 dans l’Europeo, Sartre propose plutôt un dialogue qui fasse le point sur leur travail en cours. En mars 1980, les relations entre Benny Lévy et l’équipe des Temps modernes, qu’il a quittée l’année précédente, sont conflictuelles, et l’état de santé de Sartre s’aggrave. Dans ces circonstances dramatiques, L’Espoir maintenant, par Jean-Paul Sartre, suscite des interprétations violentes et contradictoires. Jean Daniel le présente comme « le dernier en date des grands textes de Jean-Paul Sartre », qui, « maïeutisé » par l’un de ses plus proches collaborateurs, infléchit son œuvre sans la renier ; Raymond Aron, Simone de Beauvoir, y verront un désaveu d’athéisme extorqué par « détournement de vieillard ». « Le livre que nous faisons actuellement est un livre par-delà les choses écrites, ... je le fais comme une dernière œuvre, et en même temps comme une œuvre à part, qui n’appartient pas à l’ensemble, quoique naturellement ayant des traits communs : la saisie de la liberté par exemple » confiait Sartre à Libération en 1977. A-t-il donc prononcé dans ces entretiens « le mot de la fin » ? L’objet essentiel des débats publiés, c’est bien la finalité de l’action : la contradiction entre les idées d’échec et d’espoir, les « fins sociales de la morale », « l’éthique comme fin dernière de la révolution », les fins messianiques du marxisme ou du judaïsme. Mais ce dialogue n’est pas un testament philosophique, le point final de l’œuvre : Sartre se donne encore cinq ou dix ans de vie pour répondre aux questions posées. S’il affirme avoir traité du désespoir comme de la nausée sans les avoir éprouvés, de la condition juive sans s’être documenté, cela n’invalide pas sa réflexion. Le thème biblique de la résurrection des corps n’est pas pour lui objet de foi : il lui « plaît », comme autrefois l’idée d’immortalité de l’écrivain, cette « rêverie », parce qu’il figure un fantasme sartrien, l’arrachement, la discontinuité d’un renouveau radical, la liberté. En attendant de pouvoir consulter la totalité des entretiens, voilà donc un témoignage à relire en nuances, sur un travail en cours que la mort a interrompu, comme toujours, « par rencontre ».
L’Événement du jeudi, 11 juillet 1991, par Yves Roucaute
Qui êtes-vous, Benny Lévy ? Serviteur du Diable ou du bon Dieu ? « Il y a cette guerre à faire et je la ferai » : Benny Lévy aurait pu reprendre à son compte cette phrase de Goetz, qui termine Le Diable et le Bon Dieu, quand il épousa la cause de la Révolution. Chaussant des guêtres de chef militaire pour mener sa « guerre des classes », n’incarnait-il pas alors parfaitement ce diabolique personnage de Jean-Paul Sartre ? Tour à tour « Benny », « Pierre », « Victor », « Pierre Victor », n’était-il pas lui aussi prêt à mettre la campagne à feu et à sang... Au nom de la vertu ? N’est-ce pas pour cela que Sartre fit de lui son secrétaire particulier ? Aujourd’hui, on dit que « Benny » batifole dans le jardin du bon Dieu. Il aurait le Talmud en main et quelques psaumes en tête. Est-on bien certain qu’il ne s’agit pas là d’un nouveau masque ? Ne réaliserait-il pas le rêve le plus insensé du terrible Goetz, celui qui le fit un jour se déguiser en moine ? Nous n’en sommes évidemment pas encore à poser ces questions ce 28 août 1945. Benny Lévy vient de naître. S’il étouffe au Caire, ce n’est pas à cause du « capitalisme » ou des « impérialismes »... mais de la chaleur. Sa famille est à son image : tranquille. Le père travaille dans l’import-export, la mère s’occupe du bambin. Avec la piteuse expédition de Suez de novembre 1956, l’irréparable s’accomplit : ce petit monde doit quitter l’Égypte. Difficile de dire comment l’adolescent a pu vivre cela. Assurément mal. Direction : la Belgique. Il y découvre la prose de Sartre en pleine guerre d’Algérie. De ce passé, Benny Lévy retient trois choses : « L’Être et le Néant, Socrate, et la nécessité d’avoir un maître pour penser. » Après son bac philo, il se retrouve en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand à Paris. C’est alors que Pierre Victor commence à germer sous Benny. En 1963 – il n’a pas de carte d’identité française –, il adhère à la Voix communiste, à l’UEC (organisation de jeunesse du PCF) et à l’UNEF. Réunions, assemblées, castagnes avec les étudiants de la faculté de droit ; Pierre Goldman le suivait avec ses chaînes à vélo ; Serge July, le futur Savonarole de Libération, le croisait à Clarté... « La théorie marxiste-léniniste est toute-puissante car elle est vraie » : tel était le généreux précepte de mobilisation du Cercle marxiste-léniniste de la rue d’Ulm, qui venait d’éditer le numéro1 des Cahiers marxistes-léninistes. Benny Lévy, en khâgne, est sous le charme. En 1965, il entre à Normale sup, et c’est sa rencontre intellectuelle avec Louis Althusser. Ce philosophe, avec son indéniable générosité, aimait rendre service à ses étudiants. À peine apprend-il que Benny Lévy a des difficultés financières qu’il lui propose d’être « le nègre du propriétaire de la Tour d’argent », qui voulait écrire ses Mémoires. Benny Lévy n’accepte pas. Chef de file de ceux que l’on va appeler « les maos », il réfléchit sur la théorie du « léninisme » avec Dominique Colas, Blandine Kriegel Valrimont et plusieurs dizaines de personnes dans une des trois « commissions » qui sévissaient à Ulm autour des communistes... L’ennemi ? Les « droitiers » dans le PCF, emmenés par Roger Garaudy. Une telle chienlit dans le PCF stalinisé ne pouvait durer. L’exclusion des trotskistes de Krivine, celle des maoïstes s’impose. L’Union de la Jeunesse communiste marxiste-léniniste (UJCML) et les Comités Vietnam prennent leur envol. Robert Linhart va plus loin encore : il lance l’« établissement » : un bon révolutionnaire se devait d’aller à l’usine. « On cherchait Zola qu’on voulait vérifier » dit Benny Lévy. Ah ! le terril dans le Nord ! Ah ! Renault Billancourt ! Ah ! les usines de conserverie à Concarneau que le groupe avait découvertes en vacances ! Les rapports avec Louis Althusser ? « À partir du moment où l’on est devenu autonome, Althusser était débordé. » Dernier contact : le 2 1968. Des défilés du quartier Latin à Billancourt aux manifestations devant Flins, les ouvriers sont sommés de prendre des mains des étudiants le fameux étendard flamboyant de la révolution. Début juin 1968, constat : la Révolution n’a pas eu lieu ; « Benny » est accusé par ses camarades, contraint d’avouer ses erreurs. La crise culmine en août : insultes et crachats au visage. « Je pensais décrocher de la politique », dit-il. Il ne décroche pas. Benny Lévy, sans peur et sans reproche, ainsi qu’une quarantaine de « très révolutionnaires », dont Philippe Barret, Dominique Lecourt, se fixent une tâche : la « contre-offensive révolutionnaire ». D’où le mot d’ordre : « Ce n’est qu’un début, la révolution continue. » Un moyen : « liquider les liquidateurs ». De nouveaux « lieux de lutte » sont « découverts » : les prisons, les foyers immigrés. C’est aussi la rencontre avec un autre groupuscule, celui du 22 mars où se trouvaient Serge July et Alain Geismar. Benny Lévy se fait appeler « Jean », puis « Pierre », puis « Victor ». Le « pseudo » retenu finalement sera « Pierre Victor ». Des masques pour la police (qui s’en amusait). Au printemps 1970, voilà July, Geismar et Benny Lévy en compagnie de Jean-Paul Sartre, à La Coupole, devant une montagne d’huîtres et du vin blanc. « Nous, nous étions plutôt habitués au saucisson sec, raconte Benny Lévy. Je demande à Sartre : " Êtes-vous d’accord pour prendre la direction de la Cause du Peuple ? " Il répond : " Oui. J’ai peut-être quelques désaccords avec vous, mais enfin, pour l’essentiel... " Pourtant Sartre n’avait pas vu concrètement notre journal, qui n’était pas un modèle de littérature... » En 1971, la situation de Pierre Victor, toujours sans carte d’identité française, devient pénible. Il est contraint d’aller tous les quinze jours à la préfecture et vit dans la semi-clandestinité : « Mais je n’y ai jamais rencontré Bernard-Henri Lévy qui dit, et c’est faux, avoir été membre de la Gauche prolétarienne. Sollers est lui venu faire acte d’allégeance auprès de Sartre mais il était inconnu au bataillon. Avec Sartre, Foucault, Deleuze et même Jean-Pierre Faye, on n’avait guère besoin de seconds rôles. » Et Sartre précisément ? « Tout ce qui a été dit sur sa modération est une pure fiction. Il n’aimait pas le côté symbolique de nos actions. Il ne voulait pas qu’on libère Noguères. Nous on parlait d’« action exemplaire », Foucault de « micro-action » lui de « moralité de l’acte concret ». Pourquoi le groupe a-t-il cessé ses activités ? « Après le massacre de Munich, nous avons dit non aux actes terroristes. Notre front arabe était ainsi sapé. Lip avait d’autre part montré que les ouvriers pouvaient faire preuve d’imagination et que l’on n’y avait plus besoin de nous » Sartre était-il d’accord ? « Non. Il y avait un côté « intello-hommes d’action », un côté moralité de l’action et une souplesse critique qui l’intéressaient. Il ne voulait pas être privé de cela. Dernier acte d’importance : la création de Libération. Pour donner de l’argent à Libération, avec Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi, Pierre Victor écrit, en mai 1974, On a raison de se révolter. « Le journal devait révéler quotidiennement les événements les plus microscopiques. C’était la seule postérité possible de l’idée d’action exemplaire. » Devenu secrétaire de Sartre à partir de juin 1974, « J’arrivais à 10 heures, 10 h 15 le matin, dit Benny Lévy. Je devais frapper fort à la porte car il sommeillait encore ou écoutait de la musique. Je faisais la lecture car il n’y voyait plus. Nous discutions de Plotin ou de Kant. Puis c’était les bagarres. Sans retenue aucune. Et quand il était prêt, on enregistrait, il lui arrivait d’avoir écrit la veille. Je ne pouvais déchiffrer le matin qu’avec une grosse loupe. On ne s’imagine pas combien c’est extraordinaire de pouvoir discuter avec un philosophe de cette taille. » C’est ainsi que s’élabore L’Espoir maintenant. « Vers 13 heures, poursuit Benny Lévy, on allait souvent manger ensemble. On agissait aussi pour les Boat People, les dissidents... » Sous Pierre Victor, Benny Lévy renaît par la découverte d’un des plus grands philosophes français, Lévinas, et l’apprentissage de l’hébreu : « Je découvre qu’il y a des choses plus importantes que la philosophie. » Paradoxe que montre L’Espoir maintenant : Sartre le soutient. «Il découvre que la tradition du commentaire de texte, ce ne sont pas les bêtises apprises à l’école, qu’il y a une « unité de la réalité juive ». Le symbole de l’athéisme militant réfléchit sur le thème de la résurrection des morts... Sartre, pour Benny Lévy, commet un acte incroyable. Il écrit à Giscard d’Estaing pour demander la naturalisation de son secrétaire et ami. « Quatre mois plus tard, je suis naturalisé. Et Sartre n’a jamais attaqué VGE car il lui devait cela. » À la mort de Sartre, VGE proposera des funérailles nationales... que Simone de Beauvoir refusera. Simone de Beauvoir précisément ? « Elle abattait un travail extraordinaire. En même temps, elle dogmatisait la pensée du maître, son existentialisme, son athéisme. Elle développait l’idée que j’avais essayé de le ramener à la religion. Dans son comportement quotidien, elle s’énervait. Elle ne supportait pas de voir que Sartre, devenu aveugle, ne pouvait même pas couper sa viande sans se faire aider. La Cérémonie des adieux fut la tentative d’imposer un point de vue officiel. » C’est de cela dont parle L’Espoir maintenant : du dernier Sartre, celui du doute, celui qui fait grincer bien des dents. Aurait-il pardonné à Benny Lévy qui, après avoir publié Le Nom de l’homme (dialogue avec Sartre), est devenu un spécialiste de Philon d’Alexandrie (Le Logos et la Lettre, Verdier) ? Aurait-il supporté que son disciple prenne le chemin de Strasbourg pour étudier le Talmud ? Sans doute. On ne choisit pas de telles voies sans une grande souffrance. Sartre se serait sans doute souvenu de ces propos de Goetz qui pourraient être ceux de Benny délaissant à jamais « Pierre Victor » : « Trente-six ans de solitude, ça me suffit. »
Globe, printemps 1991, par Jacobo Machover
Benny Lévy est passé de la Gauche prolétarienne au Talmud après un détour comme secrétaire et confident de Jean-Paul Sartre (jusqu’à sa mort en 1980). Il publie chez Verdier, sous le titre L’Espoir maintenant, ses entretiens avec le philosophe. Il plaide pour la pensée sartrienne contre la « bêtise ambiante ». Globe : Dans l’introduction de votre livre, vous dites que vous n’aviez pas « entendu » la voix de Sartre à l’époque de votre dialogue avec lui. Que voulez-vous dire ? Benny Lévy : Lorsque je travaillais avec lui, j’étais absorbé par des problèmes de plusieurs ordres. Il fallait d’abord tenter de maintenir Sartre à la vie intellectuelle. Il pouvait parfaitement se laisser aller, en se désintéressant du monde environnant. Avec l’état de santé dans lequel il se trouvait, dans la dépendance physique vis-à-vis des autres, notre travail impliquait un corps à corps pour mobiliser en lui des forces, des projets. Ensuite, dans le travail intellectuel proprement dit, une fois qu’il était lancé, éveillé, il remettait en question les formes antérieures de sa pensée. Il fallait donc que je lui donne, à travers notre dialogue, la possibilité de le dire de la manière la plus nette et la plus intelligible qui soit. C’est cet accaparement qui m’a alors empêché d’entendre Sartre, la simplicité profonde de son mouvement, par-delà les remaniements sur l’« être pour autrui », sur la « fraternité terreur », ou encore sur les juifs. Et je me souvenais aussi de sa voix, cette voix métallique qui, lorsque j’avais quinze ans, m’avait ébranlé et jeté dans le tout politique au moment de la guerre d’Algérie.
Globe : À la fin de sa vie, Sartre était-il conscient d’avoir connu plus d’échecs que de succès ? Sentait-il que, plus tard, on allait dire : « Sartre s’est trompé sur tout » ? B. : Oui, ça, il l’avait senti. Il pensait qu’il allait entrer dans le purgatoire. Tout comme, avant lui, Camus, pour lequel il avait quand même de l’affection. Il savait qu’on allait lui reprocher de s’être trompé sur tout. Il voyait bien les bêtises qui allaient commencer à se dire sur les droits de l’homme. C’était inévitable de vouloir souffler un peu, de parler des droits de l’homme pour sortir de la vision politique du monde. Dans cette perspective, il était clair pour lui qu’on allait le tenir pour un chien crevé. Jusqu’à quel point il l’avait prévu, je ne saurais le dire.
Globe : Avec l’effondrement du système communiste en Europe de l’Est, Sartre aurait-il été prêt à remettre en question ses positions antérieures sur ces régimes ? B. : Sur le communisme, je ne vois pas ce qu’il aurait pu dire de plus que ce qu’il a dit. Il aurait été, je suppose, moins stupide que la moyenne des gens au moment des événements de Roumanie. Je pense aussi qu’il n’aurait pas succombé à l’engouement de nos intellectuels pour Gorbatchev. Fondamentalement, il avait pris acte de l’effondrement de l’horizon marxiste.
Globe : D’après vous, il ne croyait plus du tout, alors, à la pensée marxiste ? B. : Il n’a jamais vraiment cru en elle. Il la voyait comme un horizon dans lequel il avait à se battre pour penser l’existence. On peut certes lui reprocher d’avoir cru indépassable cet horizon. Mais ce n’était pas pour lui déplaire que celui-ci fût déblayé. Il n’aurait pas vécu cela comme une catastrophe. Pour quelqu’un qui a été stalinien, cela pouvait l’être, mais pas pour Sartre. Il faut être complètement intoxiqué par la bêtise régnante pour s’imaginer autre chose. De toute façon, Sartre ne passait pas son temps à prendre des positions politiques. C’était très secondaire pour lui. Il n’aimait pas la politique ni ces gens qui ont besoin de leur dose d’éditoriaux. Que l’on ait pu présenter Raymond Aron comme un penseur plus grand que Sartre parce que « s’étant moins trompé », cela témoigne d’un effondrement de notre époque, de rien d’autre. Seuls ont intérêt à donner cette image de Sartre ceux qui veulent se grandir en le rabaissant.
Globe : Dans vos entretiens, Sartre souligne la nécessité de trouver « un principe pour la gauche ». Ce n’est pas très éloigné des concepts qui se manient aujourd’hui... B. : Sartre pouvait parfaitement se reconnaître dans le langage affectif de la gauche. Et cela lui déplaisait que la gauche fût détruite. Il le pensait déjà à ce moment-là et n’aurait pas attendu le dixième anniversaire de la « Mitterranderie » pour le dire. D’autant plus qu’il y avait de vieilles pensées, véhiculées par l’offensive de la « nouvelle droite » vers la fin des années soixante-dix, reprendre de la vigueur. C’est d’ailleurs ce contexte qui a précipité notre décision de faire paraître ces entretiens dans le Nouvel Observateur.
Globe : D’une certaine façon, cela correspond au besoin d’écrire des éditoriaux, ce que vous reprochez à d’autres... B. : Non. Ce n’est pas juste de dire ça. Ce que Sartre a voulu dire, c’est que la gauche était détruite et qu’il n’était pas question de la ranimer artificiellement. Pour cela, il fallait revenir à la source, aux principes. Il s’est posé la question : « Qu’est-ce que le principe de la gauche ? » Mais sa réponse ne se situait pas dans les termes d’une vision politique du monde... Il reste le malentendu, la décision de reconduire le terme, le vocable « gauche ». Qu’il l’ait cru fécond, c’est certain. Aujourd’hui, moi, je considère que c’est une partie obsolète de notre effort, car je ne suis plus aussi attaché à ce vocable ni aux différentes significations intellectuelles et affectives qu’il mobilise, comme Sartre pouvait l’être. Mais il ne s’agit là que de mon point de vue personnel.
Globe : Vous attachez beaucoup d’importance à la découverte par Sartre du « juif réel », celui qui se trouve en contact avec les textes. Comment s’est-il intéressé à cette question ? B. : Pendant les trois dernières années de sa vie, je commençais à me tourner vers les textes juifs. Il a commencé à s’y intéresser à cause de moi. Sartre m’a vu renaître, découvrant des textes bibliques qu’il ne connaissait que sous leur forme catéchistique. Il y avait là une vigueur de pensée totalement déconcertante pour lui. Sous ses yeux est apparu un réel de juif qui lui était à peu près inconnu. Jusqu’alors il ne connaissait des juifs que ce que je conviendrai d’appeler le « juif imaginaire ». Il a décrit admirablement ces juifs-là dans Réflexions sur la question juive. Que ça l’ait amené à écrire que le juif était essentiellement une invention de l’antisémite, ce n’est pas une faute, c’est une description très correctement conduite puisque c’est une loi du côté du juif imaginaire. Par ailleurs, lorsqu’il s’est trouvé en contact avec le réel du juif du Livre, on ne peut que lui savoir gré d’en avoir pris acte sans avoir peur de revenir sur ses déclarations antérieures ni sur ses intérêts idéologiques.
Revue des deux mondes, juin 1991, par Christian Jambet
Benny Lévy fut longtemps le secrétaire de Jean-Paul Sartre. Leur rencontre portait la marque indélébile de l’action révolutionnaire, puisqu’elle avait eu lieu en un temps dramatique, et pour l’un et pour l’autre : la décision que Sartre avait prise, en 1970, de devenir le directeur de La Cause du peuple. Entre le jeune dirigeant maoïste et le philosophe une amitié s’était rapidement nouée. Après la dissolution de l’organisation politique que Benny Lévy avait animée de sa pensée, de 1968 à 1974, il se fit entre Sartre et lui un dialogue permanent, une réflexion à deux voix, d’où les fameux Entretiens de 1980 sont issus. Il firent grand bruit à l’époque, tant les anciens amis de Sartre, à commencer par Simone de Beauvoir, refusèrent d’admettre le tournant important que la pensée de Sartre engageait à prendre avec elle. Les voici réunis en un livre, avec une présentation de Benny Lévy et un texte admirable de conclusion, « le mot de la fin » qui appelle quelques commentaires. Le point nodal, celui qui avait fait scandale, était le suivant : Sartre abandonnait la problématique de ses anciennes Réflexions sur la question juive. Il ne se contentait plus de définir le juif par ce qui le constitue dans le regard de l’antisémite. Le juif n’était plus le fruit d’une opération imaginaire, mais, sous l’aiguillon de B. Lévy, Sartre admettait que la religion juive eût, comme telle, un enracinement dans le réel, soit l’étude de la Lettre révélée, et que le messianisme juif fût bien l’une des voies par lesquelles nous serions contraints de passer, si le mot de l’espoir gardait un sens actuel : « Eh bien, cette idée de l’éthique comme fin dernière de la révolution, c’est par une sorte de messianisme qu’on peut la penser vraiment » (L’Espoir maintenant). Lévy voit dans ce discours sur l’espoir l’équivalent d’un mythe platonicien. « L’engagement se dit dans le philosophème et se prolonge dans le mythe », écrit-il. Ce mythe ne dit rien d’autre que ceci : je suis attendu, non certes ici, mais toujours en un là-bas. L’Autre n’est plus, comme le voulait Lévinas, celui qui m’apprend la vie, mais celui qui m’affronte à la mort, qui me somme de vouloir vivre comme immortel. « Le Pour-Soi est immortel. » Quelle norme adopter pour assumer une telle immortalité ? Autrement dit, quel impératif doit-on respecter ? La loi morale kantienne est le point de départ de la réflexion éthique, mais non pas son terme et son dernier mot. En effet, c’est son impossibilité qu’elle dévoile. « Fais en sorte que la maxime de ton action puisse valoir comme maxime universelle » est une épreuve, sur laquelle je bute inévitablement. Comment conserver l’espoir ? en me produisant comme sujet partir de cette épreuve.
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