"Le don de Giacometti, celui qu'il nous fait, est d'ouvrir dans l'espace du monde l'intervalle infini à partir duquel il y a présence pour nous, mais comme sans nous. Oui, Giacometti nous donne cela, il nous attire invisiblement vers ce point, point unique, où la chose présente (l'objet plastique, la figure figurée) se change en la pure présence, présence de l'Autre en son étrangeté, c'est-à-dire aussi bien radicale non-présence. Cette distance (le vide, dit Jacques Dupin) n'est en rien distincte de la présence à laquelle elle appartient, de même qu'elle appartient à cet absolu distant qu'est autrui, au point que l'on pourrait dire que ce que Giacometti sculpte, c'est la Distance, nous la livrant et nous livrant à elle, distance mouvante et rigide, menaçante et accueillante, tolérante-intolérante, et telle qu'elle nous est donnée chaque fois pour toujours et chaque fois s'abîme en un instant : distance qui est la profondeur même de la présence, laquelle, étant toute manifeste, réduite à sa surface, semble sans intériorité, pourtant inviolable, parce que identique à l'infini du Dehors.
Présence qui n'est pas celle d'une idole. Rien de moins plastique qu'une figure de Giacometti, dans la mesure où le règne de la plastique veut faire de la manifestation une belle forme et de la forme une réalité pleine et substantielle, dans la mesure donc où, par le règne de la plastique, s'instaure la présomptueuse certitude du visible. On peut appeler La femme debout figure ou même figurine, on peut la décrire dans sa nudité; mais qu'est-elle, cette figure? Non pas ce qu'elle représente, mais le lieu de la présence non présente; et sa nudité est l'affirmation de la présence nue qui n'a rien, n'est rien, ne retient rien, que rien ne dissimule. Présence de la transparence humaine en son opacité, « présence de l'inconnu », mais de l'homme comme inconnu, tournant vers nous cela qui toujours se détourne et nous mettant en présence de ce qu'il y a entre l'homme et l'homme, l'absolue distance, l'infinie étrangeté.
Ainsi, chaque fois, recevons-nous de Giacometti cette double découverte, chaque fois, il est vrai, aussitôt perdue : seul l'homme nous serait présent, seul il nous est étranger."

Maurice Blanchot, "Traces - LA PRESENCE" in "L'Amitié", Gallimard, 1971, p. 248-249


Site de l'exposition, infos pratiques : http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/55A5A9F27B0C0247C125723D0031C8BA?OpenDocument&sessionM=2.2.2&L=1


Giacometti dans les musées de New-York :














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