Hannes Opelz, « Blanchot et Sartre, entre l’écriture et le monde », "Les Temps Modernes", nos 643-644, avril-juillet 2007, pp. 198-246.
Par Eric Hoppenot, mercredi 5 septembre 2007 à 19:15 :: Actualités :: #178 :: rss

"BLANCHOT ET SARTRE, ENTRE L’ÉCRITURE ET LE MONDE"
Extrait tiré de : Hannes Opelz, « Blanchot et Sartre, entre l’écriture et le monde », Les Temps Modernes, nos 643-644, avril-juillet 2007, pp. 198-246.
Le rapprochement de ces deux noms est-il légitime ? Il semblerait, au contraire, que tout les éloigne. Les voir inscrits côte à côte, les prononcer tour à tour, les imaginer ensemble, peut paraître sinon une contradiction, du moins une discordance, un lapsus peut-être, faux pas ou contre-pas de la pensée qui évoque deux mouvements, deux mondes radicalement opposés, deux racines d’écriture qui poussent et se portent d’autant mieux qu’elles demeurent loin l’une de l’autre, chacune convenablement plantée et nourrie dans son sol propre. Irréductible différence, à laquelle on ne peut faire appel. Et pourtant, nous voudrions ici les convoquer ensemble, les appeler, les interpeller, corps à corps : « Blanchot et Sartre ».
C’est le titre, aussi, d’un article de Kenneth Douglas, publié en 1949 dans la prestigieuse revue américaine Yale French Studies. L’essai n’a pas fait grand bruit (du moins, en France), et peut-être avec raison. Mise à part une brève tentative d’introduire Blanchot au public anglo-saxon – pour s’en débarrasser respectueusement (« before taking a respectful leave of Blanchot ») dans l’ombre d’un ou deux (ou trois ou quatre) reproches (« I venture another shade of a reproach ») –, il offre assez peu d’intérêt. Il eut cependant le mérite d’apporter cette antinomie, cette effraction : « Blanchot and Sartre ». Comme on pouvait s’y attendre, le commentateur pressé en préserve vigoureusement la divergence (« their divergency (1) »).
Or c’est à ce « et » / « and », à la douane du titre, à cette frontière où deux puissances de vision se rencontrèrent quelquefois et plus souvent se quittèrent, qu’il faut peut-être ralentir, s’arrêter. Car dans le désaccord, il y a encore un accord, un nœud, une discorde qui me tient à cœur. Il faut qu’il y ait d’abord dialogue, partage et passage de la parole, pour que naisse et s’épanouisse le différend. Je me tais, je le laisse parler ; il se tait, il me laisse parler. C’est alors que commence la distance de l’admiration, la nuance du respect, le regard bienveillant du « trop nous sépare », le silence, peut-être, d’une amitié inavouable. Tout à l’heure, la pensée de l’autre, son refus de la mienne, était une menace. Maintenant, elle est ma chance. Je mesure sa place, cerne sa nécessité, sais désormais que c’est contre – et donc grâce à – lui que je bâtirai, j’orienterai ma pensée. « Même si c’est contre lui, c’est une dette. » « Une dette immense. » « Une reconnaissance sans fond . (2)»
(1) K. Douglas, « Blanchot and Sartre », Yale French Studies, n° 3, 1949, pp. 90, 89, 93.
(2) C’est en ces termes que, non sans réserves, parlera un autre « adversaire » de Sartre (c’est-à-dire un autre qui, en se tournant vers lui, se tourna contre lui), « partenaire » de Blanchot, « partenaire » dans son contre. Voir J. Derrida, Points de suspension : entretiens, éd. E. Weber, Galilée, 1992, p. 132, et J. Derrida, « “Il courait mort” : salut, salut », Les Temps Modernes, n° 587, mars-avril-mai 1996, p. 44.
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