Hommage à Franz Kafka...
Par Eric Hoppenot, dimanche 6 mai 2007 à 11:49 :: Divers :: #162 :: rss

"Je m'ennuie tellement ce soir que je suis allé trois fois de suite me laver les mains dans la salle de bain." Franz Kafka, "Journal", 23 mai 1912
"Les métaphores sont une des choses qui me font désespérer de la littérature." Franz Kafka, "Journal", 6 décembre 1921
"Ma vie est hésitation devant la naissance." Franz Kafka, "Journal", 24 janvier 1922
(...) "peut-être resterai-je tout de même en Chanaan", mais entre temps, je suis arrivé depuis longtemps dans le désert et ces espoirs ne sont que les chimères du désespoir, surtout en des temps où, même au désert, je suis la plus misérable des créatures et où Chanaan doit nécessairement se présenter à moi comme l'unique terre d'espoir, car il n'y a pas de troisième terre pour les hommes." Franz Kafka, "Journal", 28 janvier 1922

(...) de toutes manières, pour Kafka, être exclu du monde veut dire
exclu de Chanaan, errer dans le désert, et c'est cette
situation qui rend sa lutte pathétique et son espérance
désespérée, comme si, jeté hors du monde, dans l'erreur
de la migration infinie, il lui fallait lutter sans cesse
pour faire de ce dehors un autre monde et de cette
erreur le principe, l'origine d'une liberté nouvelle. Lutte
sans issue et sans certitude, où ce qu'il lui faut conquérir,
c'est sa propre perte, la vérité de l'exil et le retour au
sein même de la dispersion. Lutte que l'on rapprochera
des profondes spéculations juives, lorsque, surtout à
la suite de l'expulsion d'Espagne, les esprits religieux
tentent de surmonter l'exil en le poussant à son terme 1.
Kafka a fait clairement allusion à « toute cette littérature
»(la sienne) comme à« une nouvelle Kabbale »,
« une nouvelle doctrine secrète » qui « aurait pu se développer »
« si le sionisme n'était survenu entre-temps »
(16 janvier 1922). Et l'on comprend mieux pourquoi
il est à la fois sioniste et antisioniste. Le sionisme est
la guérison de l'exil, l'affirmation que le séjour terrestre
est possible, que le peuple juif n'a pas seulement pour
demeure un livre, la Bible, mais la terre et non plus
la dispersion dans le temps. Cette réconciliation, Kafka
la veut profondément, il la veut même s'il en est exclu,
car la grandeur de cette conscience juste a toujours été
d'espérer pour les autres plus que pour lui et de ne pas
faire de sa disgrâce personnelle la mesure du malheur
commun. « Magnifique, tout cela, sauf pour moi et avec
raison. » Mais, à cette vérité, il n'appartient pas, et
c'est pourquoi il lui faut être antisioniste pour lui-même
sous peine d'être condamné à l'exécution immédiate
et à la désespérance de l'impiété absolue. Il appartient
déjà à l'autre rive, et sa migration ne consiste pas à se
rapprocher de Chanaan, mais à se rapprocher du désert,
de la vérité du désert, d'aller toujours plus loin de ce
côté-là, même lorsque, disgracié aussi dans cet autre
monde et tenté encore par les joies du monde réel
(« particulièrement en ce qui concerne les femmes »:
cela est une claire allusion à Milena), il essaie de se persuader
qu'il demeure peut-être encore dans Chanaan.
S'il n'était pas antisioniste pour lui-même (cela n'est
dit, naturellement, que comme une figure), s'il n'y
avait que ce monde-ci, alors « la situation serait effroyable
», alors il serait perdu sur-le-champ. Mais il est
« ailleurs n, et si la force d'attraction du monde humain
reste assez grande pour le ramener jusqu'aux frontières
et l'y maintenir comme écrasé, non moins grande est
la force attirante de son propre monde, celui où il est
libre, liberté dont il parle avec un frémissement, un
accent d'autorité prophétique qui contraste avec sa
modestie habituelle.
Que cet autre monde ait quelque chose à voir avec
l'activité littéraire, cela n'est pas douteux, et la preuve
en est que Kafka, s'il parle de la « nouvelle Kabbale n,
en parle précisément à propos de « toute cette littérature
». Mais que l'exigence, la vérité de cet autre monde
dépasse désormais, à ses yeux, l'exigence de l'oeuvre,
ne soit pas épuisée par elle et ne s'accomplisse qu'imparfaitement
en elle, cela aussi se laisse pressentir.
Quand écrire devient « forme de prière », c'est qu'il est
sans doute d'autres formes, et même si, par suite de ce
monde malheureux, il n'en était point, écrire, dans cette
perspective, cesse d'être l'approche de l'oeuvre pour
devenir l'attente de ce seul moment de grâce dont
Kafka se reconnaît le guetteur et où il ne faudra plus
écrire. A Janouch qui lui dit : « La poésie tendrait donc
à la religion? », il répond : « Je ne dirai pas cela, mais à
la prière sûrement » et, opposant littérature et poésie,
il ajoute : « La littérature s'efforce de placer les choses
dans une lumière agréable ; le poète est contraint de les
élever dans le royaume de la vérité, de la pureté et
de la durée. »
Maurice Blanchot, "Kafka et l'exigence de l'oeuvre", in "L'Espace littéraire"
Page en construction...
Quelques liens :
- The Kafka Project http://www.kafka.org/
- Article de Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Franz_Kafka
- Site Akadem, conférences, videos sur Kafka http://www.akadem.org/sommaire/themes/liturgie/6/3/index_liturgie6.3.php
- M-A Ouaknin, Kafka et la Kabbale, à écouter http://www.marcalainouaknin.com/NEW/audio.html
- Joëlle Hansel, dans L'Arche, à propos de Blanchot et Israël http://www.col.fr/arche/article.php3?id_article=643














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