Décès de Philippe Lacoue-Labarthe (28-01-2007)
Par Eric Hoppenot, mardi 30 janvier 2007 à 07:04 :: Actualités :: #153 :: rss
Le philosophe, proche de Derrida et Nancy est mort à 67 ans.
Source Libération- 30-01-2007
Article de Frédéric Marongiu
Lacoue-Labarthe, la mort platonique Philosophe, germaniste et homme de théâtre, il s'est éteint à 67 ans.
Philippe Lacoue-Labarthe est mort d'insuffisance respiratoire dans la nuit de samedi à dimanche, à l'hôpital Saint-Louis à Paris. Philosophe, germaniste, traducteur et homme de théâtre, professeur d'esthétique à l'université de Strasbourg, il avait 67 ans. Assise. Etait-il venu à la philosophie à cause de la très haute idée qu'il se faisait de la littérature, à laquelle il se destinait au commencement ? Ou s'était-il mis à l'écriture justement à travers les accointances de celle-ci avec l'acte même de penser, au moins depuis Platon ? Questions probablement aporétiques pour Lacoue-Labarthe et proprement circulaires, qui trouvaient pourtant chez lui une assise, un point de stabilisation dans sa conception, et de la pensée et de la littérature, comme des arts de la mise en scène. Dans ce théâtre mental dont il est le piètre héros, le sujet moderne se sauve pourtant s'il parvient à franchir indemne l'épreuve du langage. Ce combat, chez Lacoue-Labarthe, n'a pas été que métaphorique, lorsqu'on songe que la langue philosophique, qu'il s'est agi pour lui de parler et de refuser à la fois, n'est autre que celle de Martin Heidegger. A travers quel équilibre instable, entre respect et rejet, peut-on accueillir la grandeur vivifiante de l'oeuvre tout en continuant à se (dé)battre contre la noirceur éthique du philosophe allemand ? Une génération de philosophes français est passée par là ; Lacoue-Labarthe est celui qui, certainement, a été le plus loin dans ce questionnement inépuisable, orientant et sans doute marquant ses lectures de Hölderlin, Diderot, Celan, Blanchot, Rimbaud, Benjamin, Marx... jusqu'aux romantiques allemands. Ami de Michel Deutsch, Jean-Pierre Vincent, Gilberte Tsaï et Jean-Christophe Bailly, Philippe Lacoue-Labarthe était au théâtre comme chez lui, fournissant par exemple une traduction en français de la traduction allemande par Hölderlin d' Antigone de Sophocle. Ou encore d' oedipe du même Sophocle via le même Hölderlin. Avec la traduction sa pratique, ses enjeux théoriques Lacoue-Labarthe s'est débattu sa vie durant, non pas comme une activité parmi d'autres, mais comme l'expérience d'une traversée de la pensée, voire son transport d'une langue à une autre qui ne peut se faire qu'à travers une expérience proprement poétique. Amour. Ami de Jean-Luc Nancy, il a formé avec Jacques Derrida un trio intellectuel qui venait confirmer le geste platonicien fondateur qu'il ne peut y avoir de pensée qu'érotique, que c'est l'amour qui fait penser, l'amour de la pensée en l'occurrence. Derrida le soulignait encore dans un colloque, peu avant de mourir : «Ce que je partage avec Lacoue-Labarthe, nous le partageons aussi tous deux, quoique différemment, avec Nancy. Si quelque chose a bien dû nous rassembler, il n'y a jamais eu entre nous aucune ligne commune, mais quelque chose a dû favoriser un sens respectueux non seulement du droit à la philosophie, de la justice dans la pensée, c'est-à-dire aussi la probité dans l'écriture, l'éthique, le droit et la politique.»
Source, Le Monde, 30-01-2007 :
Philippe Lacoue-Labarthe, philosophe et germaniste
Le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe est mort dans la nuit du 27 au 28 janvier, à l'âge de 66 ans, à Paris, où il était hospitalisé. Ceux qui l'ont connu n'oublieront pas l'intensité de sa présence, de son regard, de son écoute, sa grande générosité, et cette manière qu'il avait de s'exposer sans réserve, comme si l'essentiel était en jeu à chaque fois.
Né le 6 mars 1940 à Tours, il étudie la philosophie à Bordeaux, tout en militant dans une mouvance d'extrême gauche proche des situationnistes.
En 1967, il entre comme assistant à l'université de Strasbourg, où il enseignera jusqu'à sa retraite, en 2002. C'est là qu'il rencontre un autre jeune assistant, Jean-Luc Nancy, auquel il se lie d'une vive amitié. Les deux philosophes écriront ensemble plusieurs livres, dont Le Titre de la lettre (Galilée, 1973), L'Absolu littéraire (Seuil, 1978), Le Mythe nazi (L'Aube, 1991).
En 1970, ils font la connaissance de Jacques Derrida, avec qui ils vont entretenir pendant plus de trente ans une relation faite d'amitié, de partage, de respect mutuel. Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe seront à l'initiative du premier colloque qui lui sera consacré, en 1980, à Cerisy-la-Salle. D'autres penseurs d'envergure, comme Paul de Man, Emmanuel Levinas ou Jean-François Lyotard, répondront par la suite à leurs invitations, faisant ainsi de l'université de Strasbourg un foyer d'intenses échanges intellectuels.
Philippe Lacoue-Labarthe a également assuré la présidence du Collège international de philosophie, à un moment où cette institution était encore fragile et menacée. Il a participé à l'aventure collective du Théâtre national de Strasbourg en retraduisant les pièces de Sophocle réécrites par Hölderlin. Lui-même était l'auteur, avec Michel Deutsch, de Sit venia verbo, une pièce centrée sur la figure tragi-comique de Heidegger dans l'Allemagne de 1945.
Son intérêt pour le théâtre et la musique n'est que l'un des nombreux aspects d'une oeuvre foisonnante qui comprend aussi des poèmes et des traductions. Mais ce sont ses livres de philosophie qui en ont fait un auteur traduit et commenté dans le monde entier. Dans sa jeunesse, il avait été, disait-il, "subjugué par Heidegger", malgré sa "répugnance à l'égard de son passé politique". Que le philosophe ait pu adhérer avec enthousiasme au nazisme, qu'il ne se soit jamais expliqué sur les crimes de Hitler, voilà qui demeurait pour lui une énigme douloureuse. Il y est revenu inlassablement pour tenter de comprendre ce qui, dans cette pensée, avait rendu possible la faute politique du penseur.
Dans La Fiction du politique (Bourgois, 1987), il met en question ce qu'il nomme "l'archi-fascisme" de Heidegger et étend son analyse au "national-esthétisme", à ce courant issu du romantisme allemand qui envisage la politique comme une "oeuvre d'art totale". Selon lui, cette "esthétisation du politique" relève d'une "mimétologie" dont l'origine remonterait aux Grecs.
Dès ses premiers écrits, il s'était en effet intéressé aux paradoxes de la mimésis, à la manière dont ce quasi-concept inassignable pouvait ébranler les certitudes de la philosophie. Ce qui l'avait conduit à s'interroger sur la fonction de la mimésis au théâtre, à partir d'une relecture de Diderot et surtout de Hölderlin, sa référence majeure, à qui il a consacré d'admirables analyses dans L'Imitation des modernes (Galilée, 1986). Il allait y revenir dans Heidegger, la politique du poème (Galilée, 2002), en s'en prenant à la "confiscation mythico-théologique révoltante" de Hölderlin par Heidegger.
Jacob Rogozinski est professeur de philosophie à l'université de Strasbourg.
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