Richard Millet, "Place des Pensées, Sur Maurice Blanchot", une lecture de Thierry Laus.
Par Eric Hoppenot, samedi 27 janvier 2007 à 18:47 :: Bibliographie :: #152 :: rss

Extrait de "Place des Pensées" :
"Je ne suis pas un blanchotien, membre d'une garde rapprochée, gardien d'un temple invisible, de ceux qui baissent voix et paupières en prononçant le nom du maître, comme si le silence était le signe suprême de l'élection héréditaire ou de l'appartenance solitaire et irréductible à une communauté sans nom, invisible, inavouable, voire impossible, mais qui trouverait sa loi dans cette impossibilité qui a pour nom l'amitié. La fascination que Blanchot a exercée sur moi (une fascination qui perdure, à présent tout autre et cependant la même, jusque dans l'apparent oubli ou ce délaissement qui, comme les ombres du crépuscule ; l'été, modifie en détail notre perception du monde) , avait trait à la solitude, à l'angoisse, au doute, au dégoût de soi, à la mort comme expérience dépourvue d'enseignement, et à ce que la littérature pouvait, pensais-je alors, devant la mort. J'avais 18 ans ; j'étais malade ; l'angoisse ne me laissait aucun répit. Je luttais contre les puissances des ténèbres. Bataille et Blanchot m'accompagnaient jour après jour dans cette dure traversée de moi-même, ni l'un ni l'autre comme consolateurs mais, au contraire, en me convertissant au pire, c'est-à-dire en m'obligeant à dépasser la dimension pathologique de ce que je vivais."
Thierry Laus : À propos de "Place des Pensées" (Richard Millet, Gallimard, 2007)
Je ne puis rien dire du «neutre», ni «témoigner» de Blanchot.
«Je ne livre ici nul secret. Je ne trahis rien ni personne. Je ne revendique pas même le statut de témoin: qui n’a pas connu la guerre, le bagne ou la mort de près n’est pas témoin de grand-chose.» (Richard Millet, Place des Pensées, Sur Maurice Blanchot, Gallimard, 2007, p. 37)
La langue de Millet a ceci de précieux qu’elle me semble entièrement douteuse, jusqu’à sa plus grande clarté. On y voit un homme (Richard Millet), une langue (le français), un propos (une histoire, un récit, un journal, «quelque chose»). Le doute n’est pas introduit par une volonté quelconque, on a plutôt le sentiment qu’il est à chaque instant repoussé, surmonté, coulé dans la phrase et ce dernier surgeon de langue (une plante devenue rare, belle et inquiétante). Le livre nous apprend par exemple que monsieur Millet découvrit Le Bavard de Louis-René des Forêts «un soir d’hiver, en 1971, dans une boîte de bouquiniste, rue Saint-Séverin, grâce à la postface de Blanchot à la réédition de ce livre en édition de poche» (p. 20), – voilà qui devrait nous rassurer. Mais cette langue, aussi belle et tranquille qu’un soleil d’octobre, repose bien mal entre l’éblouissement du passé et l’inconsistance du «présent»: sans cesse traversée, hantée, anticipant la mort, vive d’une plasticité qui ne tarde jamais à trembler, – une langue qui ressemble à cette «figure» «banale»: «celle d’un homme âgé semblant flotter en lui-même dans ce no man’s land qu’est un parking en plein air, en banlieue, ces mots anglais disant mieux que leurs équivalents français ce qu’il en est de l’humain à l’ère du désenchantement» (p. 21). On ne saurait mieux dire je crois la présence de Millet dans sa propre langue: celle d’un homme âgé semblant flotter en lui-même au milieu d’un no man’s land, le «livre» devenant ainsi semblable à cette photographie volée sur un parking de banlieue, – la France désenchantée. Et Richard Millet se tient là, écrivain sans nul doute, – dans un temps, paraît-il, où il n’en est plus.
Richard Millet n’est pas tout à fait vivant. Ce défaut lui permet d’être aussi affirmatif que possible, aussi concret qu’une libellule. Il n’a pas à devenir cette langue spectrale, belle et inquiétante, – elle parle en son absence, quand il se relève d’entre les morts pour dire les vivants et les morts, la musique qui traverse sa curieuse existence, ce qui remue dans ce no man’s land d’un «bruissement» dont on ne sait jamais s’il l’entend vraiment, ou s’il croit l’entendre en entendant ce mot qu’il murmure continuellement :« bruissement», – Ostinato, d’orbe et de chair dévastés.
Langue douteuse disais-je, morte à demi, en réalité très vive, quand partout la vie moribonde fabrique l’Apparence et la Bêtise: le triomphe du néant. À «voir» Maurice Blanchot, de photographie ou de «face», Richard Millet, connaissant bien l’absence de tout visage, touche de langue à la «figure nocturne»: «un nocturne contenant son propre jour sous forme d’espoir de lumière infiniment dérobée ou de surcroît de nuit dans laquelle a lieu la veille scripturaire dont la fin est sans doute le triomphe d’une obscurité qui n’est pas la ténèbre mais l’œuvre active et victorieuse de la nuit» (p. 21-22). Nietzsche, toujours généreux, m’a prêté son oreille: Richard Millet écrit ici sa propre langue, «Millet», – le grain d’une Volonté, sa qualité de flottaison, ce qu’une ancienne manière de dire nommait justement une «existence», laquelle possède toujours, lorsqu’elle est «humaine», la couleur de la nuit, le dehors et la luminescence d’un secret. Mais justement, rien ne saurait être «possédé»: la langue et la présence, gardées on ne sait trop comment en Millet comme une survivance aberrante, ne possèdent jamais qu’un souffle disparu, déjà éteint depuis des millions de lunes.
On aura fort mal entendu Millet ou Blanchot si l’oreille n’accueille pas cette «œuvre active et victorieuse de la nuit», – «triomphe d’une obscurité qui n’est pas la ténèbre». Mais d’une activité, d’une victoire et d’un triomphe qui ne sortent ni de l’obscurité ni de la nuit, d’une présence, dirais-je, qui ne sort pas de la langue (au Tombeau).
Le «neutre» est ici atteint, sans clarté. Personne n’a mieux entendu cette obscurité triomphante, cette activité nocturne de l’«œuvre» (nocturne jusqu’au «désœuvrement», dans l’abandon d’une présence qui ne saisit aucun visage ni aucun Temps, seulement la «figure nocturne», la manière même de l’«homme» ou de l’«Être», – la Vérité), personne n’a mieux écouté cette voix que Jacques Derrida. La trop célèbre «déconstruction» n’est rien d’autre que cette inlassable entente d’une activité passive, d’une victoire qui plonge dans le secret du Concept, ni Jour beuglant ni Nocturne mythifié.
«Écrire demande le silence et la nuit, ou ce qu’il y a de nocturne dans le jour et ce diurne, l’éclat qui se révèle silence, le silence en tant que nuit absolue, où la nuit se découvre nuit, s’apparaît à elle-même en tant qu’irruption du nocturne en plein jour et réfutation de toute autre lumière que celle qui, dans l’écriture, naît de cet au-delà du nocturne qui est encore ténèbre (une ténèbre infiniment menacée, ce que la musique suggère autant que les mystiques), l’espace neutre du dehors: le grand récit de l’origine, l’effroi de ce qui est sans trace.» (p. 41)
Cet effroi de «ce qui est sans trace» ne fait trembler Jacques Derrida dans sa mort que d’une manière très superficielle: c’est précisément ce qui est sans trace qui faisait l’Œil, l’Oreille et le Cœur de Jacques Derrida, la trace de ce qui est sans trace, la nuit active, c’est-à-dire la beuglante lumière du «plein jour» que l’écriture, dit Richard Millet avec une force et une précision peu communes, vient «réfuter». Admirable verbe dans un tel contexte, qui dit cette Lutte insensée, l’exigence infinie d’une Justice pour la Nuit, c’est-à-dire pour l’humanité de l’homme (sans oublier, dirait mon maître en somme très-aimé, les animaux, les monstres, les dieux, les pierres, la Mer et le Ciel, les arbres et les rêves, tout ce qui remue sous l’Éternel, – et au-delà).
Le jour est nocturne, ô mes amis!
Voyez la Douleur et la Souffrance, la Guerre, les grands offices de la Raison et les merveilles du Savoir! Le jour est nocturne, – l’homme crève dans les larmes, depuis le Premier Lever du Soleil… Mais il y a l’Éclat, il y a l’homme au fond du silence, que vient entendre et dire l’«écriture», Richard Millet «rencontrant» en l’occurrence Maurice Blanchot, Millet lisant Blanchot, c’est-à-dire un «homme»:
«Je songe à la lumière et à l’ombre, au surgissement d’une fille dans une vie d’écrivain, à l’adoption en tant que don sans contrepartie, comme l’écriture, mais nominal, cette fois, et non plus anonyme, à la perpétuation de soi hors le sang mais selon la loi, la loi étant le sang écrit, et la littérature le déchiffrement de l’obscur même du sang.» (p. 40)
– Il n’y a pas de «don sans contrepartie»?
– Il y a, il y a eu, il y aura. Il y a et il y aura, parce qu’il y a eu.
L’écriture devient «sang écrit» et Loi, – à déchiffrer obscurément. La «honte» et le «néant» de la littérature viennent ici adopter la chair hors du sang, ô mes amis, lier l’homme à l’homme, – plus haut, plus profondément que le sang.
L’«œuvre active» est là, entière et victorieuse, dans cette fille que l’écriture de Blanchot adopte (hors des livres, seulement dans la loi la plus banale, la main qui trace signature dans l’obscurité de l’État: Moi, Maurice Blanchot, J’adopte ***).
Cette main qui trace un nouveau sang, bien plus haut que le sang, comble et déborde naturellement toute «littérature». Mais ce «triomphe nocturne», – aucun lecteur de Denys l’Aréopagite ne s’en étonnera, déborde à son tour, hors de la «sphère privée»: Millet ne trahit rien ni personne, il offre seulement dans un livre la Justice d’un homme, l’Honneur d’un écrivain.
Maurice Blanchot est un mort comme un autre. Richard Millet, un écrivain à demi disparu. L’autre moitié parvient pourtant encore à tracer la gloire taciturne d’un homme, – à demi ressuscité:
«Il faut poursuivre, ne pas céder à l’injonction silencieuse dictée par la lutte entre le verbe et le songe ni par le souci familial de ne révéler qu’en en taisant le plus possible. Cette existence en appelle au récit, j’en suis à présent certain, comme chaque fois que je dois répondre d’une figure, romanesque ou réelle, qui se met à frémir en moi, Germain Millet retrouvant en quelque sorte son corps – le corps étant cela même que tout récit doit s’efforcer de dire en sa tremblante vérité, la seule qui nous soit donnée, celle du corps inventé, hélé, surgi du bruissement du temps pour se montrer dans la langue et s’y effacer.»
(Richard Millet, Petit éloge d’un solitaire, Gallimard, 2007, p. 31)
Ô mes amis, il faut poursuivre. Ne céder à rien, n’obéir à personne. Il y aura le tourment du verbe et la sorcellerie du songe, le «souci familial» d’une pudeur qui tue l’éclosion nocturne de la Justice (avec les honneurs de la pire des morales). Le récit est appelé, la Réponse qui tremble au foyer de la Figure éteinte, quand frémit ce qui doit être dit (le père, le grand-père, la guerre, le pays, la honte et la douleur, la vérité naufragée), l’invention d’une vérité qui ne s’écrit que dans la Loi d’une écriture plus haute que le sang, – comme cette langue de Richard Millet, qui s’effacera, en effet…
Le temps n’est ni sauvé ni même retrouvé (sottise indescriptible de la plupart des lectures de Proust, – je perds patience et je renvoie à mon ami Beckett): ni sauvé ni même retrouvé, le temps, mais seulement montré dans la nuit, – avant de disparaître enfin: sous le Soleil qui brûle nos larmes, dans la Mer qui engloutit les livres, la langue et nos vies…
(Remerciements à Thierry Laus. Le lire : http://sansadresse.canalblog.com/ )
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.