L. Nunez, "Les écrivains contre l’écriture", Corti, Essais, 2006.
Par Eric Hoppenot, lundi 20 mars 2006 à 21:12 :: Actualités :: #128 :: rss
De décembre 1919 à février 1920, la revue Littérature, que dirigeaient Aragon, Breton et Soupault, publia une enquête menée auprès de cent écrivains : Pourquoi écrivez-vous ? Soixante-quinze auteurs y répondirent, et le sondage eut un succès tel que la revue se vendit à dix mille exemplaires, triplant ainsi sa publication habituelle.
L. Nunez, Les écrivains contre l’écriture, Corti, Essais, 2006.
Extrait de l’introduction :
De décembre 1919 à février 1920, la revue Littérature, que dirigeaient Aragon, Breton et Soupault, publia une enquête menée auprès de cent écrivains : Pourquoi écrivez-vous ? Soixante-quinze auteurs y répondirent, et le sondage eut un succès tel que la revue se vendit à dix mille exemplaires, triplant ainsi sa publication habituelle.
Étrange question, tout de même, que posèrent ces amis de Tzara — à l’ordinaire moins intrigués par les écrivains. Étrange question qui ne devrait pas tant à nos yeux dessiner son propre contour qu’accuser son absence première, et un silence qu’on aurait cru inviolable. Auparavant, qui eût demandé aux écrivains la raison de leurs livres ? Un tel affront n’était pas imaginable. Ce qui surprend dans l’enquête de Littérature, ce qui rend cette quête fascinante, ce n’est pas la question à proprement parler ; elle ne révèle pas une curiosité nouvelle, mais désigne un monde d’avant la question, où l’écrivain n’avait pas à répondre de ses écrits, où l’écriture légitimait l’écrivain. Personne d’ailleurs n’aurait songé à lui poser une telle question, et lui-même n’aurait jamais accepté d’y répondre, le faisant bien assez dans ses œuvres. Il fut un temps, révolu, où l’écrivain n’avait de compte à rendre qu’à la divinité…
Une simple question, et tout fut bousculé.
Bien sûr, il faut admettre que la publication des réponses n’avait pas d’autre but. La fausse naïveté de l’enquête ne doit pas cacher son aspect subversif, ni les questionneurs : Aragon, Breton et Soupault, à mi-chemin entre Dada et le Surréalisme à naître. L’art, on le sait, ne leur était rien qu’une chose à détruire. C’est ce qu’ils tentèrent de faire en interrogeant les écrivains, car à une si franche question, amenée par une maïeutique perverse, on peut dire, parodiant La Rochefoucauld, qu’il y a beaucoup de bonnes réponses, mais qu’il n’y en a point d’excellentes. Les raisons d’écrire sont toujours plus maigres que leurs conséquences.
De cette question trop simple pour ne pas dissimuler un quelconque piège, de ce « Pourquoi écrivez-vous ? » qui n’est peut-être pas tant une question qu’un reproche, et qui n’attend alors pas d’autres réponses qu’un silence honteux, ou l’aveu de cette honte, que Valéry dévoila d’un « par faiblesse » connu de tous désormais, comme si cette réponse eût été la seule entendue, étant la plus triste, de cette question donc, dont on n’attendait des échos qu’afin de s’en moquer, nous voudrions fixer le point de départ d’une nouvelle littérature, un peu artificiellement peut-être, schématiquement. Comme on le fit pour Valéry à travers sa nuit de Gênes, pour Pascal par la veillée de mars 1656 — donc le mémorial fait écho ; pour Descartes grâce aux songes d’une nuit d’hiver 1619 : à ce point précis de 1919, nous voudrions remarquer pour la première fois, même si elle eut des prémices, une littérature qui se moque de la littérature, qui se rebelle et s’attaque elle-même, qui éloigne l’écrivain du piédestal où il était juché – où on l’avait juché.
Sommaire du livre :
Introduction : Pourquoi écrivez-vous ?
I. Postures et impostures du renoncement
Ces écrivains qui refusent d’écrire – l’impossible nouveauté – le non-écrivain – l’appel au vague – le style : présumé coupable – l’exagération littéraire – la main de l’auteur – les origines de la Terreur – L’imposture terroriste.
II. Borel, juge de Jacques : une relecture terroriste de La Dépossession
III. Noli me tangere : de l’impossibilité d’atteindre Rimbaud par des moyens rimbaldiens
Peut-on ne plus écrire ? - Peut-on écrire sur Rimbaud ? – Les textes présentatifs : Le Clézio, Michon, Aragon – Les textes représentatifs : Rimbaud et le personnage, Rimbaud et le narrateur, Rimbaud et l’auteur, Rimbaud et le lecteur - Peut-on vivre comme Rimbaud ? – Peut-on ressusciter Rimbaud ? – Les communautés rimbaldiennes – Leiris : Rimbaud et Limbour – Breton : Rimbaud et Vaché – Conclusion négative.
IV. Bavardage sur un Bavard : une relecture terroriste de des Forêts
V. Une réplique ambiguë : Paulhan, Caillois, Blanchot
Les corbeaux noirs – La contre-attaque littéraire - contre l’impossible nouveauté – contre le non-écrivain – contre le flou – contre le délit stylistique – pour la main de l’auteur – Trois parcours différents : Paulhan et Le Don des langues – Les palinodies de Caillois – Blanchot ou le malentendu.
Conclusion : De la littérature considérée comme une salamandre.
4ème de couverture :
On ne saura jamais pourquoi les écrivains écrivent. Alors cet essai se penche sur les autres écrivains qui médisent de l’écriture et qui voudraient s’en passer. « La littérature n’est pas mon souci cardinal. J’en ai malheureusement de plus grands. J’en ai heureusement de plus profonds », note Valéry. Artaud répond : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. » Cioran ajoute : « Que la littérature soit appelée à périr, c’est possible et même souhaitable. » Essayez, fouillez votre bibliothèque : ils sont partout, ceux que Paulhan appelait les Terroristes, et qui sont les dictateurs de l’affreux silence moderne. Mais pourquoi sont-ils si menaçants ? Que leur répondre ? Ou faut-il même les écouter ? Approchez-vous. Regardez bien ; c’est mieux qu’un roman. C’est une étrange guerre. C’est un très beau combat. À gauche, il y a Cioran, Valéry, Bataille, Artaud et la plupart des surréalistes… À droite, on aperçoit Paulhan, Caillois et Borges, Blanchot et Mallarmé… Profitez-en : pendant la bataille vous ne pourrez plus les distinguer. Les bannières sont levées. Roland Barthes rassure les uns – sans trop désavouer les autres. Des Forêts est assis, qui le regarde passer : n’importe où il s’ennuie. Enfin l’arbitre lève la main pour ouvrir le combat. Il semble très jeune, ses yeux sont très bleus, et l’on ne dirait pas qu’il a plus de cent ans. Il a deux trous rouges au côté droit.
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