Alain Milon, "L'écriture de soi : ce lointain intérieur. Moments d'hospitalité littéraire autour d'Antonin Artaud." Ed. Encre Marine
Par Eric Hoppenot, lundi 28 novembre 2005 à 19:52 :: Actualités :: #114 :: rss
Pourquoi sommes-nous passés de la question de la philosophie classique : que suis-je ? une chose pensante , à celle des premiers cliniciens de la fin du XIXe qui se demandaient : qui suis-je ? une conscience gouvernée par un inconscient , pour finir par l'interrogation prosaïque de la littérature contemporaine : suis-je ? mon ego est ma demeure ?
L'écriture de soi : ce lointain intérieur. Moments d'hospitalité littéraire autour d'Antonin Artaud.
Auteur : A. Milon
Ed. Encre Marine
ISBN : 2-909422-96-8

4ème de couverture
Pourquoi sommes-nous passés de la question de la philosophie classique : que suis-je ? une chose pensante , à celle des premiers cliniciens de la fin du XIXe qui se demandaient : qui suis-je ? une conscience gouvernée par un inconscient , pour finir par l'interrogation prosaïque de la littérature contemporaine : suis-je ? mon ego est ma demeure ?
Comment comprendre la profusion actuelle de ces écritures du soi qui s'enferment dans les embarras sentimentaux de leur auteur ? Écritures souvent à soi, sur soi, par soi et pour soi. Dans son journal intime, ses carnets personnels, ses confessions, son autobiographie, ses mémoires, ses souvenirs, l'écrivain n'est-il pas tenté d'interdire toute présence étrangère en projetant, souvent par faiblesse, « ses émotions sur le papier » ? L'écriture n'est-elle pas, par nature, un lieu d'effacement, un lieu d'hospitalité, un lieu dans lequel l'écrivain se met en suspension pour accueillir d'autres que lui. Si l'hospitalité est un accueil qui peut être recueil, l'accueil peut aussi vite devenir un écueil lorsque la présence de l'autre est vécue comme une remise en cause de soi.
Antonin Artaud, en écrivant sur lui pour les autres, nous donne l'exemple d'une écriture ouverte sur le monde qui cherche à retrouver les qualités premières de l'homme. Au-delà de ses conduites d'apparence inhospitalières se cache la manière dont Artaud accueille et recueille dans ses textes au sens où il touche ceux qui font l'effort de les comprendre.
Table des matières
Pourquoi écrire ?
Motifs d'écriture
L'écriture de soi : le retour à l'essentiel
L'écriture de soi : une lutte contre l'effet miroir
De soi à soi pour tous
Les glossolalies d'Artaud
Le bégaiement d'Artaud
L'écriture d'Artaud est sa souffrance : crise d'hystérie
La voix d'Artaud est sa fêlure : phrasé schizophrénique
La relégation d'écriture : logorrhée de rappeur
Cri d'effacement
Introduction (partie)
-I -
Pourquoi écrire ?
« Écrire, c'est finalement se refuser à passer le seuil, se refuser à 'écrire' » : c'est par ces mots que M. Blanchot, dans Le livre à venir, pose la question de la nature de l'acte d'écriture : pourquoi écrire quand ce pourquoi est souvent un pour qui, et ce pour qui un pour soi-même ? Ce seuil impossible à franchir dont parle M. Blanchot, n'est-ce pas le moment précis où l'écrivain réalise qu'écrire cela revient finalement à s'écrire ? Mais si écrire, c'est s'écrire, l'écriture ne court-elle pas le risque de devenir factuelle en réduisant ce s'écrire à un se décrire ? Certains écrivains franchissent pourtant ce seuil et réussissent à travailler la langue dans sa matière première pour la sortir de l'anecdotique, et pour faire émerger un style. Mais qu'en est-il de tous ceux qui s'aventurent sur le terrain miné des écritures de soi ? Écrivent-ils seulement ? Si beaucoup d'écrivains contemporains se choisissent comme objet d'études et usent de leur souffrance comme d'un 'motif', quels sont ceux qui ont su garder présent à l'esprit l'avertissement de B. Gracian dans L'homme universel : parler des autres en feignant de parler de soi ? Parler des autres, n'est-ce pas là le meilleur moyen de retrouver l'homme dans sa figure essentielle, autrement dit son humanité ? C'est aussi le second avertissement que M. Blanchot, dans un autre texte, lançait à son lecteur : « Écrire, c'est entrer dans l'affirmation de la solitude où menace la fascination. » Difficile en effet dans le cas des écritures de soi de ne pas succomber à la tentation de son objet. L'écriture reste une activité périlleuse où seuls demeurent finalement ceux qui savent s'effacer, ceux qui veulent bien disparaître derrière leur ¦uvre pour ne pas la mettre en péril. Cette réflexion sur l'écrivain et son rapport à l'écriture est née d'une piste ouverte par l'¦uvre d'Artaud et de la résonance des voix que ses textes suscitent . Si ses phrases se font l'écho de ses propres cris, ce n'est pas pour autant qu'il parle de lui en écrivant sur lui : «Ce que c'est que le Moi, je n'en sais rien. La conscience ? une répulsion épouvantable de l'Innomé, du mal tramé, car le JE vient quand le c¦ur l'a noué enfin, élu, tiré hors de ceci et de cela, contre ceci et pour cela, à travers l'éternelle supputation de l'horrible, dont tous les non-moi, démons, assaillent ce qui sera mon être ...» Artaud reprend plutôt à son propre compte la proposition de B. Gracian : retrouver l'humanité de l'homme. Artaud l'hospitalier s'accueille autant qu'il recueille, et son hospitalité ne se limite pas à une hospitalité de soi pour soi. Avec lui s'ouvre la voie d'une hospitalité qui signale avec finesse que derrière l'accueil de soi il y a aussi le recueil des autres. Mais quel espace offre l'écriture d'Artaud en fait : un espace de soi pour soi, de soi pour chacun ou de soi pour aucun ? Si l'écriture se fait souvent le théâtre d'un accueil de soi à soi, sur soi, pour soi et par soi, elle peut aussi devenir l'espace d'une ouverture vers un autre que soi. Dans un cas, l'accueil est écueil au sens où il est avant tout un moment d'interdiction à toute présence autre que soi comme en témoignent les écritures de l'autofiction qui s'enferment sur elles-mêmes devenant leur propre sujet et objet d'écriture ; dans l'autre, l'accueil est recueil puisqu'il est un instant d'écoute de soi et de l'autre. Mais l'écriture comme hospitalité des autres par soi, c'est aussi le moyen de s'interroger sur sa propre acceptation : s'accueillir parce que l'on s'accepte, cela revient à se demander s'il est possible d'écrire sur soi sans artifice. Si le récit de l'expérience intérieure de l'écrivain s'organise apparemment comme la préservation d'un lieu propre que l'auteur dévoile par petites séquences, il arrive aussi que ce récit devienne une pure mise en scène que l'exercice littéraire fait vivre. Mise en scène, recette littéraire, effet de style, rien en fait qui ne permet de révéler le soi dans sa propre authenticité, au sens où l'être authentique est celui qui agit de sa propre autorité. Mais l'exercice est peut-être impossible : toute écriture n'est-elle pas en puissance une écriture de soi ?
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