Jean-Luc Lannoy, "Une marche dans les régions frontières" (Introduction. Reproduction interdite. A paraître)
Par Eric Hoppenot, samedi 22 octobre 2005 à 08:38 :: Maurice Blanchot, de proche en proche :: #94 :: rss
« Il faudrait se demander si un quasi mouvement qui, en tant que tel, présuppose essentiellement le mouvement au sens fort du terme, n’est pas nécessairement présent dans toute activité (…) impliquant le langage et le parler »Jan Patocka
UNE MARCHE DANS LES REGIONS FRONTIERES
« Il faudrait se demander si un quasi mouvement qui, en tant que tel, présuppose essentiellement le mouvement au sens fort du terme, n’est pas nécessairement présent dans toute activité (…) impliquant le langage et le parler »Jan Patocka
L’œuvre de Blanchot est, en son extrême singularité, l’exploration d’un espace, déjà implicitement à l’œuvre dans la quotidienneté, où les dimensionnels fondamentaux de l’existence sont à l’épreuve d’une altération qui en vient à modifier, abyssalement, le rapport à soi, à autrui et au monde. La spécificité de la pensée de Blanchot réside sans doute dans sa tentative de suivre au plus loin cette modification qui nous entraîne aux limites de l’expérience, mais qui invite aussi à penser plus avant ce qu’il en est du regard, du geste et de la parole. Certes cette approche inédite demeure classique dans la mesure où les dimensionnels qu’elle privilégie sont essentiellement ceux du regard et de la parole, du voir et du dire. Le dimensionnel du geste, si peu interrogé par la philosophie, semble également, au premier abord, peu présent dans son oeuvre et paraît subir, en ses occurrences plus rares, la même modification d’existence que le regard et la parole. Un texte aussi décisif que « Parler, ce n’est pas voir », où se trouve mis en abîme le rapport entre le logos et la phénoménalité, demeure, par exemple, étonnamment muet sur l’interdépendance primordiale du geste et de la parole, sur l’accompagnement réciproque et différentiel de l’un par l’autre. Cependant l’entrée progressive et insensible dans l’espace d’étrangeté et d’altérité décrit par Blanchot suppose un mouvement, une avancée, le passage d’un seuil où s’engage « peu à peu quoique aussitôt » un changement de niveau.
Or ce passage implique une des modalités les plus basales du mouvement qui est celle de la marche. Cette modalité du mouvement est en jeu dès les premières œuvres de Blanchot, comme dans Faux pas ou Thomas l’Obscur. Mais ici aussi sur le mode d’une altération ou d’un effacement par laquelle la marche n’est plus, selon une approche phénoménologique, la dynamique souterraine et ouvrante, rassemblante et déclôturante d’un aller vers… qui renouvelle et libère en quelque façon l’apparaître du monde tel qu’il se donne, en cette dynamique, au soi percevant. Relisons les premières lignes de Thomas l’Obscur : « Thomas s’assit et regarda la mer. Pendant quelques temps, il resta immobile comme s’il était venu là pour suivre les mouvements des autres nageurs, et bien que la brume l’empêchât de voir très loin, il demeura avec obstination les yeux fixés sur les corps qui avançaient difficilement dans l’eau. Puis une vague plus forte que les autres l’ayant touché, il descendit à son tour la pente de sable et il glissa au milieu des remous qui le submergèrent rapidement ». Le texte de Blanchot commence là où le mouvement de la marche s’interrompt au profit d’un regard voué à une certaine immobilité, sans autre horizon que l’indéfini de la brume, fixé sur des mouvements qui ne permettent d’avancer que difficilement et où s’annonce déjà une certaine irréalité tant du mouvement que de l’espace à traverser. Dans ces premières lignes de Thomas l’Obscur, le dimensionnel de la marche ne se trouve pas affronté à l’arythmie d’un faux pas qui lui donnerait sa charge de réalité, il se trouve, quoique implicitement présent, d’emblée dépassé, évacué pour ainsi dire, dans un glissement vers l’indifférencié, là où « ses regards ne pouvaient s’accrocher à rien » (8).
Certes, on peut légitimement penser que le dimensionnel de la marche ne peut que passer à l’arrière-plan dès lors que Blanchot décrit l’entrée dans la fluidité élémentale de l’océan. Mais, d’une part, loin de générer un renouvellement de la sensation, cette entrée dans l’élément aquatique s’accompagne d’une sorte d’évidement de la sensation et du mouvement dont Blanchot souligne à plusieurs reprises l’étrangeté envahissante. Comme si aussi entre le nageur et l’eau, dans l’infime interstice du contact, s’était insinuée une terrible force d’abstraction par laquelle le sentir, devenu impossibilité de ressentir, se fait délire, égarement « où il avait peine à reconnaître l’eau dans laquelle il glissait (…) était-ce réellement de l’eau (…) » (7 et 9). C’est donc globalement la teneur du mouvement sensible, par-delà le seul dimensionnel de la marche, qui se trouve dépossédée de sa réceptivité à la présence, violente ou bienfaisante, des éléments du monde. Comme si l’entrée dans l’espace de la mer symbolisait plus avant l’irréalité qui en vient à prendre possession du mouvement, « l’absence d’eau qui prenait son corps et ses jambes » (9). Et, d’autre part, le dimensionnel de la marche ressurgit à la fin du premier et au début du deuxième chapitre de Thomas l’Obscur, pour se trouver cette fois explicitement mis en abîme. Dès lors que le nageur reprend pied sur le rivage et que « le vent eut fini de sécher l’eau qui ruisselait sur tout le corps, il n’y eut plus de trace de ce qui venait de se passer » (11). Le toucher du vent et de l’eau emporte Thomas l’Obscur hors des régions incertaines de cette irréalité, à la fois étrangement sauvage et terriblement calme, dont il vient de faire l’expérience. Dans l’altérité régénérante du sensible s’oublie son altération. « Son état d’âme » n’était plus en effet , écrit Blanchot à propos de Thomas, « celui d’un être qui se serait noyé amèrement en soi » (10). A l’inverse, hors de cette dérive sans repères et de ce mouvement en quelque façon spiralaire, ses sens s’éveillent et se renouvellent – « la fatigue avait disparu » (11) - en s’ouvrant au monde. Toutefois cette redécouverte « insouciante et libre » (12), à nouveau différenciée et plurielle, de la sensorialité du corps au monde ne dure pas et se trouve bientôt prise dans un assombrissement. « Il était donc debout. A la vérité il y avait dans sa façon d’être une indécision » (12). Cette indécision toujours plus profonde, pour ainsi dire labyrinthique, se double d’une étrange avancée, contemporaine d’une altération et comme d’une négation irréalisante du mouvement de la marche. «Quand il se mit à marcher (…) l’on pouvait croire que c’était non pas ses jambes, mais son désir de ne pas marcher qui le faisait avancer » (12-13). Et plus loin la progression, vers l’intimité aliénante de la nuit, se fait à la fois plus inexorable et plus passive : « Ce qui le dominait, c’était le sentiment qu’il était poussé en avant par son refus d’avancer » (13).
Dans les dernières pages de Thomas l’Obscur, le dimensionnel de la marche est aussi évoqué mais sur un mode légèrement différent. Il ne s’agit plus ici d’une avancée qui s’opère, en deux mouvements contraires et inconciliables, depuis cette immobilité de refus qui pourtant l’engage « dans un chemin que l’angoisse lui ouvrait » (13). La marche est devenue plus exaltée : « Je vais dans les marges de l’univers, marchant hardiment ailleurs qu’où je puis être et un peu extérieur à mes pas » (225). L’avancée n’est plus ici frontale, elle se produit sur le mode d’un décalage latéral, d’un porte-à-faux, au-delà de toute assise, qui ouvre sur l’ubiquité de régions frontières où « tout est distinct, tout est confondu », en une « dissipation infinie qui permet de tout voir, sans rien voir » (224). Mais à chaque fois, selon des modalités différentes, descendante ou ascensionnelle, clôturante ou apparemment ouvrante, il y a altération et mise en abîme de la dynamique de la marche conjuguant élan et pesanteur, prise en vue de l’horizon et appui sur un sol porteur. Dans Thomas l’Obscur, cette altération est contemporaine d’une modification radicale et paroxysmale du voir, telle une mise en folie de l’expérience perceptive et sensible. Se trouve ainsi soulignée, mais en quelque façon négativement, l’interdépendance entre le dimensionnel de la marche et le découvrement perceptif qu’interrogera la phénoménologie .
Quelques vingt ans plus tard, dans un texte où s’engage précisément une confrontation serrée avec l’approche phénoménologique, le mouvement de la marche est à nouveau convoqué pour décrire le mouvement de la parole errante. Et la modification que lui fait subir Blanchot, dans cet essai intitulé initialement « La marche de l’écrevisse » (repris dans L’entretien infini sous le titre « Parler, ce n’est pas voir » ), est très proche de celle qu’avait déjà engagée Thomas l’Obscur. Blanchot évoque en effet, en une formule très dense, « une marche dans les régions frontières et en frontière de la marche » (EI, 37). Cependant du premier roman de Blanchot, qui peut se lire comme une anti-phénoménologie de la perception , à ce remarquable entretien à deux voix qu’est « Parler, ce n’est pas voir », qui prend explicitement en compte les recherches de la phénoménologie tout en s’en démarquant, se fait jour une différence qui, sur un mode plus réflexif, vient complexifier l’approche de Blanchot. Dans Thomas l’Obscur où la corporéité est intensément présente, Blanchot décrivait plus spécifiquement, dans les passages que j’ai cités, comment la mise en abîme, la neutralisation irréalisante du mouvement de la marche s’accompagnent d’une modification radicale du découvrement perceptif. Dans « Parler, ce n’est pas voir », le jeu est dorénavant, plus explicitement, à trois termes : le dimensionnel de la marche, la dynamique perceptive et le mouvement du dire. Comme si la dynamique de la marche, en son altération, n’était plus seulement corrélée à une modification du voir, mais venait aussi se confondre avec le mouvement de la parole errante. Cet infléchissement pose une question capitale qui peut se formuler sur le mode, peut-être trop tranché, d’une alternative : la modification d’existence que donne à entendre l’œuvre de Blanchot relève-t-elle primordialement d’une modification du sentir - ou du pathique - qui engage, à son tour, une singulière transformation de la teneur du dire ou n’est-ce pas plutôt l’entrée dans l’espace de la parole errante qui entraîne cette modification conjointe du sentir et du mouvement ?
Dans les lignes qui suivent, je voudrais proposer une mise en contraste entre le dimensionnel de la marche tel qu’il est pensé, de façon singulière, par Blanchot et le mouvement de la marche tel que peut le décrire une approche phénoménologique. Qu’en est-il de l’interdépendance entre la dynamique de la marche et l’ouverture perceptive, mais aussi comment le mouvement et le rythme de la marche demeurent-t-ils présents, sous une forme certes modifiée, dans le mouvement du dire? Sur ces questions, l’approche de Blanchot et celle de la phénoménologie s’entrecroisent et diffèrent, mais sont peut-être aussi susceptibles, dans cette différence, de s’approfondir réciproquement.
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