L’exercice philosophique dont est issu ce propos consistait à lire l’œuvre de Blanchot à la lumière ou dans l’ombre de la philosophie hégélienne. Confrontation périlleuse qui ambitionnait d’articuler une certaine continuité de la continuité et de la discontinuité entre un système philosophique totalisant, transparent et maîtrisant et une écriture dispersée, fragmentée et dissimulatrice.

Contexte

L’exercice philosophique dont est issu ce propos consistait à lire l’œuvre de Blanchot à la lumière ou dans l’ombre de la philosophie hégélienne. Confrontation périlleuse qui ambitionnait d’articuler une certaine continuité de la continuité et de la discontinuité entre un système philosophique totalisant, transparent et maîtrisant et une écriture dispersée, fragmentée et dissimulatrice.

Quoique peu étudiée, l’omniprésence de Hegel dans l’entourage de la réflexion de Blanchot est indéniable, il a noué avec celui-ci un dialogue serré, ininterrompu et ambigu. Il n’a cessé de se situer à l’égard de celui dont nous sommes tous, aux dires de L’entretien infini, “ les héritiers ”.

Explicitement ou implicitement, Blanchot recourt à maintes reprises à des outils ou vecteurs de pensée hégéliens tels que la contradiction inapaisable de la littérature qui, au même titre que l’Esprit, ne se pose qu’en s’opposant ; l’ouvrage du négatif comme puissance de destruction créatrice ; le lien du lien et du non-lien ; le mot comme “ meurtre de la chose ” ; la dialectique élucidant le talent du grand homme ou l’inspiration du poète par la circularité interactive de l’action et de la détermination, le primat du faire sur l’être, etc.

On s’en doute, Blanchot ne reprend le discours hégélien que pour se le réapproprier, c’est-à-dire le radicaliser et le subvertir au point de le retourner contre lui-même. Etant donné que dans la tradition occidentale, Hegel incarne l’empire et l’emprise d’une raison toute puissante, totalisante donc totalitaire, une pensée unifiante donc unique, Blanchot à l’instar de l’ensemble de ses contemporains, héritiers malgré eux du tyran de l’esprit, du maître absolu du système, semble obsédé par la nécessité d’éjecter l’hégémonie hégélienne, de s’exiler hors du système, de l’unité et de la totalité, d’accueillir le tout Autre et d’entrer dans le rapport du troisième genre. Qu’il me soit permis ici de reprendre et détourner un extrait de Le dernier mot pour lui faire résumer la relation que Blanchot a entretenue avec Hegel :

“ L’élève écoute le maître avec docilité. Il reçoit de lui des leçons et il l’aime. Il fait des progrès. Mais si un jour il voit que ce maître est Dieu, il le bafoue et ne sait plus rien. ”1

Afin de répudier le maître et pénétrer dans le non savoir, il s’agira notamment d’en finir avec le sujet libre et conscient, avec la dialectique synthétisante et avec l’histoire progressive auxquels Blanchot substitue, respectivement, l’impersonnalisation et l’anonymat de l’œuvre ; l’usage non dialectique de la négation dans le désastre et la dispersion fragmentaire ; le ressassement incessant et l’éternel retour du même sans souvenir.

Mon travail relevant aussi d’une volonté d’interroger la postérité de la pensée hégélienne dans une postmodernité qu’elle insupporte et de relire Hegel à l’aide d’exégètes plus subtils afin de lui rendre toute sa force et sa pertinence, j’ai tenté de montrer que l’opposition de Blanchot à Hegel – penseur de l’opposition si l’en est – n’en était qu’une confirmation. Non seulement, on ne conteste pas Hegel sans faire son jeu : à l’instar de l’Esprit, lorsqu’on tente de le décimer c’est encore lui “ qui porte sa mort et se maintient en elle ”2, mais en outre, une compréhension plus fine de sa pensée nous le découvre au plus près de Blanchot lorsque celui-ci croit s’en être écarté le plus radicalement. Blanchot lui-même s’en est aperçu puisqu’il a fini par comprendre que la meilleure façon de s’émanciper de Hegel était de le répéter à outrance3. Dans L’écriture du désastre, il se demande si ce n’est pas en faisant opiniâtrement, voire “ systématiquement ”, le jeu de la dialectique, que s’offrirait à lui, une possibilité “ de la déjouer ou de la mettre en défaut en ce qu’elle ne saurait défaillir4 ”.

Ce qui m’a amené à conclure, avec Blanchot et Hegel, que si l’exigence du désastre (passivité de l’art) et l’astreinte du concept (action dans le monde) sont deux absolus inconciliables, elles n’en sont pas moins toutes deux nécessaires à la parole et, de surcroît, nécessaires l’une à l’autre. Chacune des deux exigences, celle du travail du concept et celle du ressassement du neutre, se veut absolue et s’affirme comme tout ; tout en reposant chacune sur l’impossibilité du tout. L’excessivité et l’intransigeance de chacune interdisent tout soupçon de compatibilité avec l’autre. Pourtant, chacune n’a pas de plus grand désir que cette rencontre impossible de l’autre infiniment distant. De surcroît ou en retrait, chacune des deux éprouve, dans une expérience qu’elle ne peut incorporer à elle-même, la nécessité de l’autre comme sa tache aveugle qui la précède, la dépasse et la rend possible. Ces deux “ exigences ” (Blanchot) ou “ astreintes ” (Hegel) ne s’unifient absolument pas dans un compromis et encore moins dans une synthèse supérieure, affirmation ultime qui scellerait l’effacement de Blanchot devant le triomphe de Hegel – il est vrai que l’exigence du premier relève de l’effacement alors que le second tend au triomphe mais il est hors de question que l’une d’elles se déploie et se dépense au détriment ou à la gloire de l’autre5. A ce double mouvement, correspond – cela va sans dire – un double langage :

“ …c'est pourquoi il faut toujours qu'il y ait au moins deux langages ou deux exigences, l'une dialectique, l'autre non dialectique, l'une où la négativité est la tâche, l'autre où le neutre tranche sur l'être et le non-être, de même qu'il faudrait être à la fois le sujet libre et parlant et disparaître comme le patient-passif que traverse le mourir et qui ne se montre pas.6 ”

Dans l’appel du neutre, se précipitent tous ses visages : Dehors, Désastre, Infini, Tout Autre, Ailleurs, l’inaccessible quotidien, le fragmentaire, le ressassement de l’éternel retour ou de “ l’attente l’oubli ”, le silence qui parle et qu’on ne peut faire taire, l’absence de tout et d’elle-même, l’art en souci de lui-même, l’origine inoriginelle, l’impossibilité de mourir... tout cela pourrait former dans la dispersion et la dissimulation les coordonnées disloquées des lieux sans lieu de l’absence d’esprit ou encore un “ non-système ” blanchotien, si cette expression n’était pas trop lourdement chargée du sens. Chez Bataille, nous sommes renvoyés à “ l’écriture de souveraineté ”. Empruntant une formule ambiguë soulignée par Derrida, nous dirons que c’est “ le viol de la loi ” au sens de “ la loi violée ”. Exigence d’écrire pour écrire. Appel et réponse à l’impossible. Je pense, en outre, à la main de l’homme qui ne peut s’empêcher d’écrire dans un mouvement incessant et insensé, la main qui ne peut se décoller de la page blanche dans l’obsession de la noircir, de la salir toujours plus...

A l’autre extrême du précipice, résonnent les moments et les figures du travail du négatif, les mouvements d’insatisfaction et de dépassement, l’intériorité extérieure et l’extériorité intérieure, la tension de la différentiation, l’impossible identité, la stabilité interdite, le retour à soi dans l’inquiétude, la vérité toujours en action, le processus de totalisation infinie, la mort à l’œuvre... ce qu’on peut rassembler, en se gardant bien de stigmatiser quoi que ce soit, dans le “ système ” ou, moins péjorativement, sous le “ Concept ” hégélien. “ L’écriture de la maîtrise ”, selon Bataille. “ Le viol de la loi ” entendu comme “ la loi violente ”. La nécessité d’agir pour écrire et d’écrire pour agir. Détermination et accomplissement du possible. C’est ici, l’autre main que l’homme met à la pâte pour prendre part aux événements de la vie et à l’avènement du sens et de la liberté, “ les mains sales ” qui se mouillent, s’engagent et, à leur manière, changent le cours du monde puisque l’avenir est une page blanche...

Le lien ne liant rien qui passe incessamment de l’une à l’autre, de la “ logique ” du travail et de la maîtrise à la “ non-logique ” du désastre et du neutre, se joue dans l’écriture puisque la philosophie, elle aussi, s’écrit... Ecrire n’a sans doute, sous la plume de Blanchot, d’autre mission que d’inciter le neutre et le négatif, dans une dangereuse proximité, à se rappeler leur intransigeante et inconciliable spécificité ; de souligner et dissimuler sans cesse leur discordance qui nous engage autant que chacun des termes discordants. Ecriture, éthique, tension et patience. La patience du concept et la patience de la passivité qui se ressasse passionnément. Entre ces deux tensions, une insoutenable patience tendue “ jusqu'à l’impatience ”. Il faudrait ici citer des pages entières de L’écriture du désastre, par exemple : “ Bien entendu, la séparation, qui semble frapper l'un et l'autre et les diviser infiniment, peut à son tour donner lieu à une dialectique, sans que cependant l'exigence autre, celle qui ne demande rien, qui se laisse toujours exclure, l'effacement ineffaçable, puisse s'annuler, n'entrant pas en ligne de compte. ”7

La “ démonstration ” d’une telle articulation entre deux pensées a priori inconciliables ne tient que par la longueur, la cohésion et les va-et-vient de son développement. Un tel mouvement me paraissant difficile à exposer brièvement, je me contenterai d’en présenter un extrait significatif. Significatif en ce qu’il traite d’une question cruciale – non seulement dans le dialogue entre Blanchot et Hegel mais plus généralement dans la manière dont on peut encore lire Hegel aujourd’hui, deux siècle après 1807 – à savoir celle de l’histoire et de sa fin, et plus largement la question de la fin, de la clôture ou de l’impossibilité d’en finir. Significatif aussi en ce qu’il illustre bien cette ambiguë continuité de la continuité et de la discontinuité entre la philosophie hégélienne et l’œuvre de Maurice Blanchot.