Il y a Blanchot écrivain, Blanchot romancier, poète, commentateur, critique, observateur, mais derrière toutes ces expressions littéraires il y a surtout Blanchot lecteur. Comme lecteur sans concession, l’écrivain donne un sens singulier à la lecture. Mais, Blanchot lecteur n’est ni un critique érudit, ni un exégète, encore moins un historien de la littérature. C’est avant tout quelqu’un qui s’inscrit dans « une marche aventureuse », et qui réussit à faire naître un texte de sa lecture en même temps qu’il lui fait courir un risque. Cela ne veut pas dire que lorsqu’il lit un auteur, Blanchot écrit à sa place. Cela signifie simplement que le texte commence à exister dès l’instant où, tout en lisant, il fabrique, par son espace de lecture, un autre texte. Lecteur sans concession, Blanchot modèle le texte qu’il lit. En réalité, ce couple lecteur-auteur ne supporte aucune antériorité de l’un sur l’autre. Il n’y a pas un auteur puis un lecteur, un texte écrit puis un livre, mais une relation par laquelle l’acte d’écriture se réalise dans l’acte de lecture. Dans ces conditions, aucun compromis n’est possible, autant celui de ces lecteurs incultes qui réclament, non plus un texte mais un parcours balisé, que celui de ces auteurs qui s’imaginent que la lecture est accessoire et que l’on peut écrire non accompagné, voire celui de ces lecteurs qui ne lisent plus comme les critiques parce qu’ils sont dans l’attente d’une écriture, la leur, qui ne viendra jamais . Comme le poète naît du poème , l’auteur naît du lecteur. Il y a un poème, certes, et se poser la question de savoir si un auteur se cache derrière est fortuite. Ce couple lecteur-auteur est plutôt l’occasion pour Blanchot de poser la question de la nature profonde de l’écriture puis celle de la présence effective ou non d’un auteur. C’est en cela que l‘on peut parler d’un processus de fabrication de l’écriture. En fait, Blanchot ne se satisfait pas d’une lecture qui se limiterait à un acte passif, un acte qui se contenterait de dissocier le texte du lecteur pour en faire un objet inerte. En posant la question de la lecture, il interpelle l’auteur en lui demandant s’il existe des textes, voire des auteurs ? C’est sans doute la question essentielle que l’on retrouve en filigrane dans les écrits de Blanchot : que veut dire écrire quand l’écriture n’est que la rédaction de textes déjà là, que le lecteur ranime ? Qu’est-ce que lire en fin de compte si l’auteur n’existe que par la présence d’un lecteur ? La lecture est désormais un acte premier et non second. Elle s’inscrit dans une sorte d’ordre ontologique au sens où elle définit l’essence même de l’écriture puisque l’écriture devient ce qui nous permet d’attendre patiemment de lire ce que l’on cherche. On retrouve ici le thème d’espace littéraire cher à Blanchot. Cet espace est un espace de fabrication du texte, une sorte d’espace d’attente dans lequel Kafka attend autant Blanchot que Blanchot attend Kafka, espace d’attente qui ne supporte aucun commentaire érudit. L’écrivain ne serait alors qu’un simple facteur qui porte, à qui veut bien les lire, des lectures à venir ?