Il faut écrire à partir d’Auschwitz, de cette blessure sans cesse ravivée. Edmond Jabès, Du désert au livre.

Les photos des rescapés des camps de la mort nazis montrent des regards désespérés, des yeux écarquillés, exorbités mais silencieux, vitreux et vides d’avoir croisé le regard de la Gorgone. Des yeux sans étincelles ne pouvant même plus se lever vers un ciel sans étoiles. Des yeux ou plutôt des « cicatrices » à la place des yeux, « yeux aveugles au monde, / yeux dans les failles du mourir » (Augen weltblind, / Augen im Sterbegeklüft 1). Des présences sans visage, des visages ravagés, abêtis, « rayés », selon le mot de Robert Antelme, qui ont presque perdu leur figure humaine dans ce face-à-face aveugle avec l’irregardable, le sans-visage. Car comme le dit le poème de Nelly Sachs, à Auschwitz, c’est la mort même qui a été volée à ceux qui mouraient et furent exterminés. « La mort volée », c’est bien ce qu’affirmera également Jean Améry, déporté survivant comme Paul Celan ou Primo Levi et comme eux suicidé quelques années plus tard, dans son « essai pour surmonter l’insurmontable » : « Des hommes mouraient partout, mais la figure de la Mort avait disparu. »2 En effet, l’horreur de ce que l’on a pensé, après coup, comme un holocauste fut stricto sensu une boucherie.

Nul doute que pour Paul Celan, déporté lui aussi et rescapé, mais dont les parents périrent dans l’enfer concentrationnaire, il fallut, à défaut de donner un visage à la mort, donner parole à ces morts, leur prêter attention, et si, comme certains ont pu le dire, on écrit pour les morts, porter sa poésie en offrande aux morts. La poésie a ses interlocuteurs secrets, ses partenaires invisibles, fantômes ou morts, et toute parole est destinée à l’Autre, s’offre en offertoire, fait signe, en allant du Même à l’Autre, de Moi à Autrui. Seule planche de salut, elle arrache à l’aphasie et à l’alexie qui sont communes devant la mort. Artaud a parlé du corps volé par Dieu, par la médecine ; l’enfer de nuit et de brouillard de la Shoah a volé les corps et la mort. Survivant en sursis, il fallait donc au poète Celan recueillir les traces, les résidus, les cendres de cette mort, et seule la parole pouvait accomplir ce témoignage, tenter de nommer l’innommable, parole cinéraire qui donne une voix à cette mort, lui fraie une voie dans la vie pour que le deuil, malgré son caractère infini, ait une chance de se faire, d’être porté. Fût-il « le dernier à parler », il lui fallait donc porter cette voix, au-delà du drame personnel, et restituer par la parole la figure volée de la mort. Ecriture de la survivance, de la trace sauvegardée, de la responsabilité et du témoignage confiés. Témoigner pour ces êtres privés de parole, disparus ou survivants, cette question douloureuse du témoignage, pour beaucoup, fut un appel, un besoin aussi impérieux qu’impossible : « Personne / ne témoigne pour le / témoin » (Niemand / zeugt für den / Zeugen3), ce que Robert Antelme formule ainsi : « A peine commencions-nous à raconter que nous suffoquions. A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable. »4

Aux mêmes heures sombres de l’histoire, que Maurice Blanchot ait lui aussi croisé le visage absent de la mort, instant décisif rapporté quarante ans plus tard dans L’Instant de ma mort, n’a pu que le rapprocher intimement de la figure, douce mais irrémédiablement meurtrie, de Paul Celan. Rapprochement qui fait de Celan un de ses « alliés substantiels », « un partenaire invisible », « un compagnon ». C’est d’ailleurs par ce mot que Blanchot introduit son texte intitulé Le Dernier à parler, paru en mars 1972 dans le numéro d’hommage à Paul Celan de la Revue de Belles-Lettres : « Nul ne témoigne pour le témoin. Et pourtant, toujours, nous nous choisissons un compagnon : non pour nous, mais pour quelque chose en nous, hors de nous, qui a besoin que nous manquions à nous-mêmes pour passer la ligne que nous n’atteindrons pas. Compagnon par avance perdu, la perte même qui est désormais à notre place. »5 Incipit qui dit la mort et le compagnon d’avance perdu, figure de l’amitié, compagnon qui n’accompagne pas, partenaire invisible, partenaire de l’inconnu à l’œuvre dans l’amitié et dans l’écriture, compagnon épuisé qui écrit au cœur d’un épuisement de la parole. C’est dans cette épreuve commune de « la mort impossible », motif essentiel de la pensée de Maurice Blanchot, que l’amitié atteste de l’absence de témoignage pour la mort. Accompagnement qui n’accompagne pas, telle est la responsabilité de l’amitié, énoncée dans ce temps autre qu’est le temps de l’écrire, qui est le même que le temps du mourir. Dans sa lettre qu’il envoie à Jacques Derrida avec un exemplaire du Dernier à parler, édité à part en 1984, Maurice Blanchot écrit : « Ce modeste présent qui ne vaut que par le souvenir de celui, si admirable, que nous n’avons pas su préserver du naufrage. »6 En effet, le 20 avril 1970, accomplissant le dernier saut de sa vie de naufragé, Paul Celan se jette dans la Seine. N’ayant pu surmonter l’épreuve de la survie, n’ayant pu « pactiser avec la vie », selon l’expression d’André Breton, le poète noyé accomplit son pas au-delà, sa sortie hors de l’Histoire avec sa grande Hache dont parlait Henri Calet, hors des cendres de l’Histoire. Ce fils du désastre finit par céder aux forces de mort ; cette mort qui n’a cessé de l’habiter était à la fois le souvenir de la blessure ineffaçable et le lieu à partir duquel il communiquait avec les êtres chers qu’il avait perdus. Ce suicide bouleversa Blanchot et de nombreux fragments du Pas au-delà, écrit quelque temps plus tard, donnent à entendre l’écho de cette disparition, de la présence absente de cet interlocuteur invisible qui est parmi « les derniers à parler »7.

Le titre du texte, Le Dernier à parler, est une citation d’un poème de Celan que Blanchot cite en entier à la fin de son commentaire : « Parle, toi aussi, / parle le dernier à parler / dis ton dire » (Sprich auch du, / sprich als letzter, / sag deinen Spruch).8 Titre eschatologique comme Le Dernier homme, « Le dernier mot », titre d’un bref récit repris dans Après coup, ou encore « Le tout dernier mot », texte sur Kafka repris dans L’Amitié. Parole dernière qui exige un long cheminement des mots, « ne sépare pas du Oui le Non », la parole de l’ombre, la vie de la mort. Parole d’un survivant qui écrit et vit comme un mourant, même si finalement Celan refusa cette patience du mourir, parole qui s’écrit « dans » les cendres d’Auschwitz, « écriture du désastre », désamarrée des astres, errante. Mais aussi « une parole d’infini » dont tout le mouvement est un « pas au-delà » tendu vers l’infini, vers une étoile dont les lueurs brillent encore au cœur de l’anéantissement absolu : telle est la définition donnée par Paul Celan : « La poésie – : conversion en infini de la mortalité pure et la lettre morte ! »9 Tout est une question de survie de la parole, au-delà de la littérature, thème essentiel de la pensée de Blanchot et de la poésie de Celan. Il s’agit de « chercher ce qui peut sauver le langage », selon l’expression de Paul Valéry. Tous deux se retrouvent donc dans cette quête errante d’une parole à la fois initiale et dernière, testamentaire, l’écrit venant toujours après l’oralité, sans commencement ni fin, où chaque mot doit être gagné, inventé, réactivé, déraciné, « déterré », comme dit Artaud, une parole « prise au plus près de sa source », celle d’une voix sans visage, qui semble sourdre du silence, comme « venue d’ailleurs ». Ce souci commun des pouvoirs de la parole, plus proche du muthos que du logos, ce corps à corps sans répit avec le langage sont orientés vers une parole où le langage ne peut qu’être mis en jeu, tendu vers un dehors, une limite extérieure à la littérature, jusqu’à « l’absence de livre », extériorité de l’écriture qui échappe à la Loi. « La littérature est toujours plus que la littérature », telle est l’exigence d’attention, de responsabilité, de fidélité, d’amitié, exigence invisible qui n’accompagne pas à laquelle Blanchot s’est vouée sa vie durant et dont il entend, « fasciné », un vivant écho dans la poésie de Celan. « Ecrire ne s’écrit qu’à la limite de l’écriture »10, écrit-il dans Le Pas au-delà. La parole de Celan, parole qui a la franchise d’un couteau et qui incarne peut-être ce « langage d’une âpreté nouvelle »11 qu’évoquait Primo Levi, se fait entendre depuis cette limite, à la limite qui sépare le langage du silence, du cri ou du chant, au bord de l’abîme qui sépare de la mort et de la folie.