Thierry Laus, "La Lumière oubliée du temps" (introduction, reproduction interdite)
Par Eric Hoppenot, samedi 22 octobre 2005 à 08:08 :: Maurice Blanchot, L'Epreuve du Temps :: #88 :: rss
J’apprends à voir. Je ne sais pas à quoi cela tient, mais tout pénètre plus profondément en moi, sans s’arrêter à l’endroit, où d’ordinaire tout s’achevait. J’ai un intérieur, que j’ignorais. Tout y entre désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe.
La lumière oubliée du temps
Pour Francesco Gregorio
J’apprends à voir. Je ne sais pas à quoi cela tient, mais tout pénètre plus profondément en moi, sans s’arrêter à l’endroit, où d’ordinaire tout s’achevait. J’ai un intérieur, que j’ignorais. Tout y entre désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe. … À quoi bon dire aux gens que je change ? Si je change, je ne suis plus celui que j’étais, et si je ne suis plus ce que j’étais auparavant, il est clair qu’il n’y a personne qui me connaisse. Et il m’est impossible d’écrire à des étrangers, à des gens qui ne me connaissent pas.
Les Carnets de Malte Laurids Brigge
Je me demande si, pour l’animal humain, il existe vraiment un devenir. Je le crois. Mais c’est très pâle. C’est seulement – d’expérience intérieure. D’après L’expérience intérieure de Georges Bataille.
L’être et le temps du ressentiment
Le futur antérieur annonce l’interruption d’un avenir. Quelque chose arrive, une métamorphose me saisit : un devenir commence. Toi qui es ceci ou cela, celui-ci ou celui-là, tu auras été ceci ou cela, celui-ci ou celui-là ; quelque chose cessera en toi dans le mouvement de ton devenir ; et devenu, tu ne seras plus – ceci ou cela, celui-ci ou celui-là. Le récit annonce la vérité des métamorphoses, l’unité du devenir, le dis/continu du temps. Mais cette annonce est restée secrète. Elle bouleverse les hommes, car l’animal humain a fait sa maison, du moins en Occident, dans la séparation réconciliée de l’être et du temps. L’animal humain, du moins en Occident, a fait sa maison contre le devenir. Il a ménagé la représentation et la tient comme l’opération soulageante : la comédie de la métamorphose s’y termine toujours par la reconnaissance et l’identification. La représentation est superstition . Comme toute superstition, elle est double : elle affirme, négativement, un dieu (le temps) et, positivement, une idole (l’être). Mais le dieu, voilé, n’est jamais que l’envers de l’idole, exposée. C’est le montage lui-même, l’idole et le dieu, qui fait la force et la tenue de la superstition, entièrement mensongère. Dans l’opération, tout est perdu : et l’être et le temps. Par là, le devenir est oublié. Mais l’oubli fait parler : le bavardage continu est l’envers soulageant du devenir dis/continu. On tait le devenir dans le bavardage du devenir ; on oublie l’événement dans le bavardage de l’événement. Si la superstition nomme tout, c’est pour tout domicilier dans la caverne glacée de l’attente interminable. La superstition nomme tout, pour tout enfermer dans la caverne glacée de l’oubli . Et l’oubli parle, dans le ressassement. A ce stade, l’attente et l’oubli consacrent le montage de la superstition. La conjonction disjoint ; l’attente et l’oubli, l’être et le temps. Les idoles agencées pour couvrir l’abîme de/dans l’attente, de/dans l’oubli, de/dans l’être. Pour éviter le temps ou bien s’y perdre, interminablement. C’est l’agencement superstitieux : il opère la négation du devenir.
Maurice Blanchot aperçoit la chute de la conjonction : L’attente L’oubli .
Les hommes n’aiment pas le devenir et se méfient du temps. Le devenir ne fait pas la consistance d’un devenant. Les hommes n’ont pas encore accepté les Noces de l’être et du temps. Un étant peut bien devenir, mais c’est cet étant qui devient. Il faut être en mesure de le reconnaître : celui qu’on a connu, le reconnaître ; l’étant nommé, le renommer. On sait bien que l’identique change : il vieillit ou s’altère, quand il se s’aliène pas (mais c’est déjà – l’horreur). Les hommes ont accepté le temps, du bout des lèvres, comme une puissance qui modifie l’être. Mais dans la proposition « l’étant devient », c’est l’être qui s’affiche et se cache, derrière l’apparence du temps.
Les hommes ont aimé l’être et supporté le temps. Ils n’ont consenti au temps que dans la mesure où l’être lui-même leur a toujours semblé n’y pouvoir échapper. Consentement du bout des lèvres, dans le murmure des extases et du ressentiment. L’animal humain est l’animal du ressentiment : l’animal qui connaît le temps sans l’aimer, l’animal qui n’aime l’être que du bout des lèvres et l’oublie dans la douleur d’un temps oublié. Dans les gémissements de l’animal humain, il y a l’oubli, l’attente et l’identification. Ces trois figures, je commence par les prendre dans la lumière du ressentiment. Cette lumière se déploie dans la triple articulation du temps du ressentiment : le présent, le passé et l’avenir.
Le ressentiment connaît le temps dans la terreur et l’angoisse. Quand il y a consentement, il y a tristesse – ou la bravade de l’amor fati. Plus coquette, la sagesse a des airs de grenouille de bénitier. Elle cligne de l’œil comme une princesse – elle reste une grenouille.
Personne ne connaît le présent – je parle désormais dans la lumière du ressentiment –, mais chacun en fait l’axe de l’amour de l’être. En secret, le ressentiment connaît toujours déjà sa faute, mais il l’ignore ou feint de l’ignorer. Cette feinte est la fiction de la (re)nomination : « – Adrien, tu es bien là, c’est bien toi ? » Cette question s’énonce dans la nuit du temps, dans la terreur et l’angoisse que la nomination désire épuiser et calmer. La voix qui énonce cette question est secrètement désespérée : elle sait, secrètement, que la réponse n’appartient pas à l’ordre de l’être qu’elle vénère ni à l’ordre du temps, qu’elle craint. C’est une question désespérée, en vérité : Adrien répondra oui, mais d’une autre voix, qui n’épuisera pas la terreur ; cette autre voix ne calmera pas l’angoisse. Pourquoi, une « autre » voix ? Pas seulement parce qu’une question présente une voix qui s’interrompt pour donner le temps et la présence à une autre voix. Plutôt, parce que la voix suscitée dans la question diffère essentiellement de la voix attendue. On demande ici à Adrien de confirmer l’être, dans l’inquiétude du temps. C’est la douleur. La question dit : « – Adrien, je sais bien que le temps a passé et que tu as changé. Tes traits d’abord, mais aussi ta voix, qui chante d’un chant légèrement différent. Mais dis-moi, Adrien, que c’est bien toi, que tu es bien Adrien, l’Adrien que j’ai connu et celui que je connais, maintenant, en te regardant. Promets-moi d’être toujours mon Adrien. » La question n’est pas une question, mais l’impératif anxieux du ressentiment. Un impératif pauvre et suppliant, à l’équilibre de l’être et du temps. La question survient au moment du déséquilibre au sein de l’équilibre du ressentiment. Elle prend les habits d’or de la promesse, pour couler l’avenir dans le présent. Adrien, mettons, n’a pas cru bon de rompre le tissu du ressentiment. Le prénom qu’il a reçu et par lequel il est nommé, il le reçoit à nouveau et le reconnaît. Il n’a pas oublié le visage et la voix qui l’interrogent. Il ne comprend pas le sens de la question, mais il en perçoit la terreur et l’angoisse. À l’impératif pauvre de la voix, Adrien répond : « – Oui, c’est bien moi, rassure-toi. »
Le temps vient d’être apprivoisé. En vérité, voilé. La voix du ressentiment soupire et dans ce soupir, c’est l’être ancien qui soupire, soulagé. Le ressentiment attendait la reconnaissance ; dans la lumière du ressentiment, la reconnaissance est connaissance de l’être. La voix craignait l’oubli qui dans cette même lumière est oubli de l’être. Dans le ressentiment, l’attente et l’oubli s’opposent comme l’issue s’oppose à l’égarement. L’enjeu est la présence : la voix est impérative ou suppliante. Adrien eût été cruel s’il avait répondu : « – Non, je m’appelle Gaspar ». S’il avait tenu dans cette réponse la voix d’un devenir, il aurait rompu l’être et libéré le temps – le temps pur, sauvage, celui qu’imagine seulement le ressentiment. Un temps qui n’est peut-être pas le temps. Gaspar, à cause de la voix qui n’eût pas entendu, eût affirmé le temps de l’être du ressentiment et par là, l’être du ressentiment. En sauvant le temps, il l’eût détruit : il n’aurait libéré que le temps du ressentiment. Adrien ou Gaspar, le ressentiment triomphe. Comme toute question.
Le silence eût-il ouvert une autre voie ? Nullement. L’angoisse en eût été confirmée. Le ressentiment ignore la patience. C’est même son ignorance primordiale. Dans le défaut de patience, le ressentiment eût emmuré le silence ; dans une forteresse dressée à l’avance, la question eût bouclé le silence : « – Je savais bien que c’était toi, tu es bien méchant de ne pas me l’avouer. »
Le ressentiment, avec l’être et le temps, possède tout, et même le silence. Tout y est compris et anticipé : tout y présent d’avance, c’est-à-dire oublié.
Mais l’être et le temps sont-ils ces séparés que le ressentiment ménage pour se soulager ? L’attente et l’oubli vivent peut-être d’une unité plus profonde qui ignore tout de l’opposition dans laquelle les tient la lumière du ressentiment. Le « Oui » d’Adrien, ordonné à l’équilibre de la voix qui interroge, était de l’ordre d’une fiction (la fiction de la reconnaissance) ; il est une autre fiction qui échappe à l’impératif de l’angoisse. Mais cette fiction est l’angoisse même, parce qu’elle semble déchirer l’être et succomber au temps. Le lieu libre de cette angoisse, l’espace de la patience et la destruction du ressentiment, c’est le livre.
Le devenant a reculé. Il a parlé dans la voix de la question. Eût-il dit « Non » qu’il aurait simplement confirmé le ressentiment, du côté du désastre. Il ne faut pas réveiller les égarés de l’être : ils se précipiteraient dans le faux abîme du temps, là où sont pleurs et grincements de dents. Les égarés de l’être ne connaissent pas le pouvoir d’un livre, parce qu’un livre met en danger le ressentiment et son cortège superstitieux : l’être, le temps, l’oubli, l’attente, la nomination et l’identification. Lorsque l’animal humain parle du livre hors de la métamorphose, il ne fait jamais que bavarder en insérant le livre dans le filet doré des superstitions.
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