Il va être ici question d’une épreuve du temps et, si on peut le dire, de l’épreuve du temps même. Il y a quelque chose d’excessif et d’impossible dans cette épreuve qui nous laissera penser précisément ce que Blanchot appelle le “temps sans temps” ou “le temps de l’absence de temps,” c’est-à-dire, et parce qu’il n’y a pas plus qu’un temps, le temps même. Je me limiterai ici à parcourir quelques articulations d’un récit qui ne fait que s’exposer (nous exposer) à cette épreuve. Il s’agit d’Au moment voulu que Blanchot publie en 1951 et qui anticipe non seulement les réflexions de L’espace littéraire (1953) sur le temps, l’image et l’imaginaire, mais aussi celles sur Nietzsche qui seront réunies plus tard dans L’entretien infini (1969), Le pas au-delà (1973) et L’écriture du désastre (1980). Ce qui veut dire que l’épreuve du temps est aussi épreuve d’écriture.
J’ai choisi Au moment voulu comme récit exemplaire de l’épreuve du temps pour deux raisons qui sont essentiels aussi pour une pleine compréhension de l’écriture de Blanchot. D’abord, parce qu’il “dramatise” l’épreuve du temps comme une intrigue, un supplément a-narratif qui “force” le récit à dire l’impossible dans la langue du possible (discours, narration) ; ensuite parce qu’il le fait en répétant la matrice d’un temps fantôme: le retour éternel de Nietzsche.
Dire que le récit écrit l’épreuve du temps comme une intrigue conduit à un paradoxe. S’il est vrai que l’objet de ma communication est un récit, il faut dire qu’on ne peut pas narrer l’épreuve du temps: s’il y a épreuve, elle s’en soustrait à la synchronie de la narration; en outre, l’épreuve ne peut pas être le thème, l’objet d’une narration. Ce qui veut dire pourtant que le temps de l’épreuve du temps n’est pas celui de la narration et moins celui de l’histoire: “Personne ici ne veut se lier à une histoire!” (MV 108), voilà la maxime du contre-récit ou intrigue qui se ré-cite en interrompant le récit. L’épreuve donc n’appartient pas à l’ordre des faits, mais à celui de l’événement et donc il doit recourir à la figure de la rencontre pour qui ces traces soient inscrites dans l’espace du récit.
Ce qui s’appelle ici rencontre renvoie à la pensée cruciale de notre temps: l’événement. Il n’est pourtant pas exagérer d’affirmer que, tout en anticipant les recherches de la phénoménologie contemporaine, l’écriture de Blanchot non seulement nous fait sentir les traits particuliers de l’événement, mais aussi qu’elle donne forme au récit selon sa matérialité propre.
C’est parce que la pensée du temps que le récit offre en tant que rencontre se dérobe à l’histoire, qu’elle doit faire appel à un “acte supplémentaire” visant à donner la chance à l’impossible (c’est qu’on ne peut ni vivre ni écrire). Ce qui se joue donc dans Au moment voulu, c’est la possibilité même d’écrire l’épreuve du temps, de faire l’expérience du temps (rencontre), justement parce qu’elle élude la présence, le sujet et l’horizon du monde. Qu’est-ce qui doit se produire dans l’écriture, quelle épreuve doit-elle faire pour en accueillir, sans le réduire au Même, ce qui se donne comme autre, ce qui vient sans venue? Blanchot pense avec persévérance la résistance de l’événement à la pensée tout en accueillant la force de son avènement, de l’interruption qui altère, “tord” l’économie de la narration et le mode fictionnel qu’on appelle récit. La rencontre pourtant se délie des signes du temps narratif, elle fraye une ouverture à l’impossible qui laisse ses marques dans la narration même. L’impossible s’inscrit dans le langage du possible, dans ces trous ou interstices.
En tant que supplément a-narratif visant à préserver l’opacité de l’événement l’intrigue se donne à lire comme la répétition de la “pensée inaugurale de nôtre temps” (Nancy): le retour éternel du même de Nietzsche ; c’est ma deuxième raison pour aborder Au moment voulu comme le texte de l’épreuve du temps. Je voudrais affirmer que Blanchot introduit la “folie” du retour (la matrice d’un temps fantôme) comme “l’ acte supplémentaire” qui fait que l’impossible puisse être écrit en même temps que le possible se dé-dit. Le retour creuse la puissance synchronique de la narration et nous expose au “passé immémorial qui retourne, en dispersant par son retour le présent, où il serait vécu comme revenant.” (ED 34)
Qui lit Nietzsche en France vers 1950, doit forcement être à l’écoute d’ Heidegger, de son interprétation de Nietzsche, ce qui nous oblige pourtant à nous demander ce que le récit de Blanchot fait en répétant la pensée du retour éternel et surtout en le répétant comme un non-récit dans le récit; répétition qui laisse tous les signes de la narration en suspension. Je voudrais pourtant examiner ce qui est en jeu dans la répétition blanchotienne en la situant précisément dans l’horizon de la méditation heideggérienne sur Nietzsche. Il s’agit de montrer que Blanchot accomplit un pas—au delà, un pas qui est plus radical que l’interprétation de Heidegger ou, si vous voulez, moins ambiguë, moins menacé par le double mouvement de dénégation (le cours sur Nietzsche) et réappropriation (Être et temps), donc moins surdéterminé. Il s’agit chez Blanchot d’une pensée de l’écriture qui est plus proche de l’écriture du philosophe poète que de celle-ci du philosophe des poètes.

Gabriel Riera est né en Buenos Aires, Argentina. Il est Docteur ès Lettres par l’Université de Californie, Irvine et Professeur de Littérature Comparée à l’Université de Princeton (USA). Il est l’éditeur d’Alain Badiou: Philosophy Under Conditions, NY, SUNY Press, “Intersections: Philosophy and Critical Theory Series,” 2005. Il a récemment collaboré à deux livres: Intrigues of the Other. Ethics and Writing in Lévinas and Blanchot, et Littoral of The Letter (Percepts and Affects). Il a publié plusieurs essais sur littérature et philosophie, et en particulier sur Lévinas et Blanchot dans Angelaki: a Journal of the Theoretical Humanities (December 2004); Diacritics (August 2005), et L’épreuve du temps dans l’écriture de Maurice Blanchot, Eric Hoppenot (Ed.) Paris, Éditions Complicités, 2005.