Maurice Blanchot et Michel Foucault : hétérotopies

Foucault a reconnu à plusieurs reprises sa dette à l’égard de Maurice Blanchot : « Klossowski, Bataille, Blanchot, ont été pour moi très importants. Et je crains bien de n’avoir pas fait dans ce que j’ai écrit la part suffisante à l’influence qu’ils ont dû avoir sur moi »1. De son côté, Maurice Blanchot a consacré un petit livre à la pensée de Foucault, Michel Foucault tel que je l’imagine2. Mais le lien entre ces deux auteurs ne se limite pas à l’influence réciproque dont témoignent leurs écrits, ni à l’intérêt commun pour certains « thèmes » récurrents (le langage, la loi, le pouvoir, les espaces). Leur rencontre a lieu, de façon plus essentielle et significative, dans une sorte de topographie commune, dans la capacité de montrer — dans la théorie et dans la fiction — les « lieux autres » que Foucault a appelé hétérotopies, et leur rapport au temps, au langage, aux énoncés du savoir et aux stratégies du pouvoir.

La pensée du dehors

Au cours des années soixante, Foucault a publié un ouvrage sur Raymond Roussel3 ainsi qu’une série d’importants articles sur la littérature, dont « La pensée du dehors »4, consacré à Maurice Blanchot. A cette époque, la littérature constitue pour Foucault une voie d’accès privilégiée à la béance entre le langage et le sujet que l’époque contemporaine a découverte à travers la linguistique, l’étude des mythes ou la psychanalyse : « l'être du langage n'apparaît par lui-même que dans la disparition du sujet »5. C’est dans la littérature, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, que s’affirme cette « expérience du dehors » que Nietzsche a introduite au sein de la philosophie : chez Mallarmé, qui expose le mouvement du langage dans lequel disparaît celui qui parle, chez Artaud, qui introduit dans la langue la violence du corps et du cri, chez Bataille dans le discours de la transgression et de la limite, et dans l’expérience du double et des simulacres qui traverse l’oeuvre de Klossowski. Pour Foucault, Blanchot n’est pas seulement l’un des témoins de la pensée du dehors, mais celui qui l’incarne, qui est « pour nous cette pensée même — la présence réelle, absolument lointaine, scintillante, invisible, le sort nécessaire, la vigueur calme, infinie, mesurée de cette pensée même »6. L’extrême difficulté que présente l’écriture de Blanchot est la difficulté même que l’on rencontre quand on veut donner au dehors un langage qui lui soit fidèle. Le risque — dans l’écriture théorique, comme dans la fiction — est celui de « tisser à nouveau la vieille trame de l'intériorité ». C’est pour échapper à ce piège que Blanchot essaie de « convertir le langage réflexif », en ayant recours aux procédés les plus fréquents de son écriture : l’usage non-dialectique de la négation7, le ressassement et la répétition, le ruissellement d’un langage « qui a toujours déjà commencé ». Le langage de la fiction doit à son tour se plier à une « conversion » analogue : il ne doit plus multiplier et faire briller les images pour faire voir l’invisible, mais parvenir à montrer « combien est invisible l’invisibilité du visible »8. Les récits de Blanchot mettent en scène ainsi l’impossible vraisemblance des rencontres, de la proximité et de la distance entre les hommes, les femmes, les choses et les mots, à travers des « lieux sans lieu », les maisons, les couloirs, les chambres, les portes qui se multiplient sans cesse, espaces clos et ouverts en même temps. C’est ce mode d’être singulier du discours (plutôt que la présence des mêmes thèmes ) qui définit le lieu commun aux « romans » ou « récits » de Blanchot et à son écriture « critique », et cette même distinction ne cesse de s’atténuer, jusqu’à l’écriture ni narrative ni réflexive de L’Attente l’oubli, ou à celle suspendue entre fiction et témoignage de L’Instant de ma mort. Foucault analyse aussi certaines des « figures sans figure » ou sans image de l’écriture de Blanchot : l’attirance et la négligence, la loi, Euridyce, les Sirènes, le double et le «compagnon», la logique neutre du ni...ni.... A ses yeux, elles annoncent la défaillance du sujet qui s’inscrit dans le passage du « je » à la dimension neutre du « il », qui installe l’ambiguïté et la fragmentation au coeur de toute identité. Une puissance neutre semble ainsi s’étendre progressivement du langage littéraire, au langage quotidien et à toute identité qui voudrait constituer un centre de cohérence ou un principe d’unité immuable et autonome. La présence sans visage qui annonce cette expérience impossible du dehors est tout particulièrement celle du « compagnon », du double étrange qui hante presque tous les narrateurs anonymes des récits et des romans de Blanchot. Ce compagnon toujours dérobé, ce double qui reste toujours à distance tout en étant extrêmement proche, attire irrésistiblement hors de soi l’intériorité du narrateur, creuse le dedans du « je » pour y introduire la puissance impersonnelle du dehors, d’un « langage sans sujet assignable, une loi sans dieu, un pronom personnel sans personnage, un visage sans expression et sans yeux, un autre qui est le même»9. Dans « La pensée du dehors », Foucault a su également mettre en évidence la dimension politique de l’écriture de Blanchot, qui a été longtemps négligée par les commentateurs. En effet, Blanchot ne cesse de montrer, dans ses romans et récits (tout particulièrement dans Thomas l’obscur, Aminadab et Le Très-Haut) les lieux où se manifeste sous toutes ses formes une loi insaisissable et inaccessible, les lieux où le lien entre le langage et les structures juridico-politiques qui le fondent devient visible et reste cependant toujours caché. Si la dimension institutionnelle de ces lieux (chambres d’hôpital, tribunaux, salles de classe, etc.) semble évoquer les lieux du pouvoir disciplinaire dans lequel Foucault verra en 1975, dans Surveiller et punir, l’une des structures typiques de la modernité, la nature insaisissable de ce pouvoir partout présent, visible et invisible en même temps, se rapproche plutôt des formes de « sécurité » et de « police », des mécanismes de ce que Deleuze, à partir d’une lecture de Foucault, a appelé la «société de contrôle »10. Quelques années après la publication de « L'écriture du dehors », en 1970, Foucault propose lors d’un entretien11 une nouvelle interprétation de l’oeuvre de Blanchot, qui témoigne également d’un changement d’orientation de sa recherche personnelle (le 2 décembre 1970 il prononce en effet sa leçon inaugurale au Collège de France, publiée ensuite sous le titre L’Ordre du discours12, qui marque le début d’un intérêt renouvelé pour le politique). Interrogé par les rédacteurs d’une revue littéraire japonaise, Foucault exprime une évidente désillusion vis-à-vis de la puissance de transgression dont peut être capable la littérature dans le monde contemporain. Si des écrivains comme Hölderlin et Artaud ont pu affirmer dans leur écriture la puissance de la folie, si Sade et Bataille ont su imposer le discours de la transgression sexuelle et Mallarmé et Blanchot ont su montrer les ressources inouïes du langage et de l’écriture, il faut bien reconnaître — déclare Foucault — qu’aujourd’hui « la bourgeoisie en est arrivée à vaincre la littérature », et que la subversion par la littérature est probablement devenue un pur fantasme, à cause de la puissance de récupération du capitalisme, de ses maisons d’édition et de ses journalistes. Blanchot est cité dans ces pages comme « le dernier écrivain », celui qui a su délimiter un espace littéraire irréductible qui s’est constitué au cours du XIXe et du XXe siècle, mais dont la fonction transgressive et subversive est en train de disparaître à la fin du XXe. En ayant recours à une comparaison très audacieuse, Foucault présente Blanchot comme le « Hegel de la littérature » : comme Hegel a transformé les murmures de l’histoire pour créer le sens même de la modernité, Blanchot « a extrait quelque chose de toutes les oeuvres importantes de l’Occident, quelque chose qui leur a permis aujourd’hui, non seulement de nous interpeller, mais aussi de faire partie du langage que nous parlons aujourd’hui »13. Mais le Hegel de la littérature est en même temps l’opposé de Hegel : le philosophe allemand a exposé le contenu de toute l’histoire de la philosophie et des grandes étapes de l’histoire universelle pour montrer leur immanence au présent, pour produire « une magnifique synthèse de l’intériorisation sous forme de mémoire »14, alors que Blanchot s’est adressé aux grandes oeuvres de la littérature pour prouver qu’elles existent en dehors de nous et que nous sommes à notre tour en dehors d’elles, pour montrer leur altérité irréductible. Il n’a pas poursuivi une «immanence compacte », mais une « énigmatique dispersion ». C’est ainsi que Blanchot lui-même « glisse constamment en dehors de la littérature, chaque fois qu'il en parle »15. Loin d’être le chantre nostalgique de la pureté à jamais perdue de l’espace littéraire, Blanchot nous a appris — dit Foucault — à sortir de la littérature, à ne pas s’ y enfermer comme dans un simple lieu de communication ou de reconnaissance : « c’est justement lui qui a raconté les choses les plus profondes sur ce qu’a été la littérature, et c’est lui qui, tout en esquivant constamment la littérature, nous a montré qu’il fallait sans doute se mettre en dehors de la littérature »16. Blanchot est donc l’auteur qui a su délimiter le « lieu sans lieu » d’un extériorité littéraire irréductible à toute intériorité, mais en même temps celui qui nous a appris à reconnaître la dimension « inessentielle » et anonyme d’une littérature qui a progressivement perdu sa valeur exemplaire, son potentiel révolutionnaire. C’est la lecture de Blanchot (mais aussi de Roussel, Hölderlin, Klossowski, Bataille, Sade, Artaud et le Nouveau Roman ) qui, dans les années soixante, a poussé Foucault à accorder une place privilégiée à l’écriture littéraire, mais c’est toujours l’expérience extrême dont témoigne l’oeuvre de Blanchot qui a plus tard contribué à faire naître en lui le doute sur la fonction subversive de l’écriture, doute qui concerne non seulement la littérature, mais aussi la philosophie et l’écriture en général. Foucault oriente ainsi dans les années soixante-dix son étude des pratiques discursives vers le questionnement des stratégies, des dispositifs et des mécanismes de pouvoir qui traversent l’ « ordre du discours », et une nouvelle lecture de Blanchot semble avoir, sinon déterminé, au moins accompagné ce changement de direction fondamental de ses recherches.