Stéphane Lavauzelle, "Claude Louis-Combet et Maurice Blanchot : deux espaces de l'oeuvre vaine" (Extrait. Article à paraître. Reproduction interdite)
Par Eric Hoppenot, samedi 22 octobre 2005 à 09:02 :: Maurice Blanchot, de proche en proche :: #118 :: rss
« Que pourrait-il y avoir, que pourrait-il se passer, si l’écriture venait à s’épuiser, si l’homme qui avait misé sur le texte pour devenir une vaste part de soi-même, renonçait à sa volonté d’expression, s’effaçait ? » Claude Louis-Combet, dans un texte bref mais révélateur, ô combien, de sa démarche et de ses préoccupations, repose, quelque jour, la question qui a engagé tout le siècle sur la voie d’un épuisement sans issue.
Claude Louis-Combet et Maurice Blanchot : deux espaces de l’œuvre vaine
« Que pourrait-il y avoir, que pourrait-il se passer, si l’écriture venait à s’épuiser, si l’homme qui avait misé sur le texte pour devenir une vaste part de soi-même, renonçait à sa volonté d’expression, s’effaçait ? »
Claude Louis-Combet, dans un texte bref mais révélateur, ô combien, de sa démarche et de ses préoccupations, repose, quelque jour, la question qui a engagé tout le siècle sur la voie d’un épuisement sans issue. Pour Louis-Combet, le scripteur voue alors sa présence à un lent glissement vers l’impersonnel, à une prise en charge de l’écriture par une instance qui le dépasse, l’asservit, se joue de lui comme il put croire, l’espace de quelques instants, pouvoir se jouer du texte. Et comme s’esquisse l’impersonnel, se fait alors entendre dans le même temps une autre présence, elle aussi entraînée vers sa pente d’absence, vers son retrait de profonde ténuité. « Le lointain et le proche sont dimensions de ce qui échappe à la présence comme à l’absence, sous l’attrait du “ il ”. Il s’éloigne, il s’approche, même affirmation spectrale, mêmes prémisses de la non-présence. » À la voix de Louis-Combet, s’adjoint comme preuve, comme témoignage, comme compagne de plus grise et de plus insoupçonnable présence, celle de Maurice Blanchot, dans un voisinage, dans une proximité que toute lecture de surface du premier cependant récuse.
Cette rencontre improbable, tout pourtant incite à la provoquer, à la justifier, à travers les thèmes communs aux deux œuvres : l’errance et le piétinement, l’indistinction des lieux, la longue file d’espaces sans plus de repères, le rapport à une mort dégagée de la mort et affirmant jusqu’en sa forclusion, la présence d’une instance qui rejette la mort, le rapport à l’altérité comme projection de l’être jusqu’à l’orée de ses propres limites, la quête d’un anonymat, d’une disparition du nom au profit d’une seule présence scriptorale sans plus d’épaisseur ni de prise avec le texte. Autant de problématiques que soulèvent les deux œuvres, et dont il serait loisible d’approfondir les convergences, les échos, les hasards de dialogues, aussi. Notre propos se limitera pour sa part à mettre en lumière l’un des aspects où, avec le plus de force et d’ironie, se rejoignent les deux œuvres, à savoir celle d’une perte de substance, d’une vanité de l’écriture qui, par le truchement d’une écriture n’en finissant pas de se donner pour référence, avoue dans le même temps tout ce qui l’éloigne de ce qu’elle porte, avancée d’encre fallacieuse, lente montée du silence vers le plus bruyant du Verbe. Et qu’il nous soit aussi permis, dans cet espace de rencontre, de multiplier les présences, d’accompagner Blanchot et Louis-Combet, de toutes les voix amies, complices, qui illuminent la rencontre autant qu’elles la célèbrent et lui rendent justice.
Ainsi, nous nous proposerons de suivre les deux œuvres en nous octroyant la possibilité du méandre, du balbutiement et de la prudente avancée. Un premier aspect sera celui d’une écriture par défaut, qui ne se tient sur la page qu’en vertu de son impossibilité à être autre, à demeurer recluse pour dire la réclusion. Mais cette écriture, parce qu’elle est le prolongement d’un scripteur, en vient à témoigner d’une vie, et, bien plus, à se confondre avec la vie, le souvenir de Roger Laporte se levant ici dans sa toute douleur. Et c’est ainsi que, comme s’achève la vie, en vient à s’achever l’œuvre, éprise cependant de son inachèvement, toujours à l’orée du dernier mot, ne formant plus qu’une phrase jamais achevée, inatteignable en son terme. L’œuvre qui se donne à lire, ainsi, pas plus qu’elle n’est œuvre n’est phrase, avancée, mais flamboyance du simulacre, présence de la dissimulation, et ce, surtout, essentiellement, à travers le ressassement, ferment de l’écriture à travers ce qui s’aperçoit de son effondrement, de sa course folle vers le silence, orée de blancheur désavouant l’avancée des mots.
1.L’écriture, faute de mieux
Avant que ne s’épuise le texte, avant que, de sa présence, ne demeurent plus que les scories, il convient de se demander ce qui chez le scripteur a poussé l’œuvre vers sa perpétuation, son ressassement. Car l’œuvre ne fut toujours que le fruit blet d’une écriture par défaut, comme le revendique l’un des articles importants de Louis-Combet. Écrire relève d’une misère d’être, d’une misère face à l’expérience, face à la plénitude de l’unité, face à tout ce qui, un instant rêvé et éprouvé comme territoire d’absolu, se fissure et se démet, laissant le scripteur pour « orphelin de la langue » . L’œuvre ne demeure que le résultat d’une inadéquation entre l’intensité du désir et la pauvreté de ses moyens, et le texte « n’existe qu’à défaut de contemplation, à défaut d’oraison et d’invocation, parce que Dieu est absent et n’a jamais pu être remplacé. » Le texte ne croît que sur l’absence, sur la démission de ce qui, le précédant, le rendait inutile, superflu, indésirable. Il n’est que la saillie du manque, son émergence au sein de la page. Incapable de remplacer ce Dieu de silence qui manque plus que toute autre chose, il porte en sa triste répétition toute la cohorte des simulacres d’un rapport voulu essentiel, ineffable. Aussi, le texte s’imaginera-t-il lui aussi contemplation, oraison, invocation, mais en affichant en même temps son impuissance, la cruelle remontée de ses limites. Daniel Dobbels dit combien, irrévocablement, le mot épouse le manque. « Quand le mot advient, il le fait dans une sorte de luminosité absolue et se ternit dans l’instant. Comme un galet que l’on sort du flux et qui devient d’un coup terne, opaque et en même temps massif. » Lié au manque, le mot porte l’expérience sans se confondre à elle, toujours séparé d’elle par sa propre présence en trop. « Alors, en état d’écriture tout comme il avait été autrefois en état de prière, (le jeune homme) éprouvait le flux de la phrase et le silence des mots. Mais là s’arrête l’analogie. Écrire n’est pas prier. Mais que faire d’autre ? » L’écriture, bien que toujours présente par défaut, relève d’une profonde nécessité et ne peut disparaître sans du même coup anéantir l’homme du texte tout autant que celui qui lui délègue sa fonction. « Si je le dis, si je parviens à le dire, il me semble que je suis sauvé. » Ainsi l’écriture se voit-elle gratifiée d’un double visage : celui du simulacre, du mensonge, de l’impuissance, mais aussi celui de la nécessité, du recours, de l’ouverture au-dessus du Néant. Comme le scripteur dénonce l’écriture en ce qu’elle se révèle incapable de traduire, de recréer, il la loue en ce qu’elle l’autorise à « tempérer l’angoisse et (à) prendre un peu de champ » . Et bien que le scripteur sache mieux que quiconque que l’« on n’écrit pas pour se sauver » , sa misère procède d’un paradoxe qui jamais ne prend fin : écrire ne pouvant prier, mais ne pouvant rejoindre la prière car écrivant. L’écriture lentement l’entraîne dans la nécessité de ne plus en finir avec elle, de s’inscrire dans un procès de dépendance dont elle est le moteur aussi bien que l’objet. Ainsi, elle « pratique le plein du texte dans le plein de la phrase et dans la plénitude du rythme à seule fin d’exorciser l’angoisse de la rupture et l’horreur de l’interstice. Mais elle le fait sans illusion : rien, jamais, ne fera se rejoindre ce qui est disjoint. » Elle colmate mais ne répare pas, dissimule mais ne comble pas. Elle épouse la fissure et la prolonge sur la page, la donne à voir, mais jamais ne saurait en guérir le scripteur. Et si, de tous les plaisirs, celui d’écrire « est le seul qui mérite le dévouement de toute une vie (car on y retrouve) le religieux, l’esthétique et l’éthique », il n’en demeure pas moins rivé à une instance qui, autorisant, empêche, déléguant, commande. Le texte est espace de liberté tout autant que d’impuissance, chance de création tout autant qu’infinie passivité. Le scripteur obéit à ce paradoxe, puisqu’il en est à la fois l’instigateur et l’objet. « Il apparaît de plus en plus que celui qui écrit a toujours rêvé de ne pas écrire – tout comme le vivant aurait largement préféré ne pas avoir à vivre (…). » Soumis à une nécessité qui les dépasse, l’un et l’autre mêlés n’en poursuivent pas moins leur œuvre d’impossible pour dissimuler le vide qui les fonde mais aussi pour donner chance à l’essence d’apparaître peut-être, tant que l’œuvre et la vie, inséparables et déchirées, viennent s’abîmer dans l’inachèvement. Et c’est ainsi que fait irruption Blanchot, par le prisme de Rousseau, et qui décrit ce dernier, comme, qui en douterait, il se décrirait lui-même dirait lui-même, «s’enfonçant dans la littérature par espoir d’en sortir, puis ne cessant plus d’écrire parce que n’ayant plus la possibilité de rien communiquer. » Et l’œuvre devient alors « le lieu privilégié de l’expérience symbolique, le lieu d’accès au non-savoir, qui n’est pas le savoir du non-savoir mais son épreuve. » Du même coup, affleure une grande menace avec laquelle, écrivant, il lui faut vivre. « Que l’on supprime la part du livre, et c’est le néant. » Le livre est ce qui demeure quand rien ne demeure plus, imposant du même coup qu’en soit consolidée la présence, ou, à défaut, renouvelée la forme, régénéré le rapport au scripteur. « Où manque, du livre, la voix, la tienne s’exténue. » Il convient ainsi au scripteur de hausser sa voix à la hauteur démesurée du silence de l’œuvre, afin que se présente une issue qui l’affranchirait à la fois de la vie et de l’œuvre, telles que jusque-là elles avouèrent leur inanité. Le scripteur voit alors s’ouvrir à lui une chance nouvelle de fondre sa vie dans l’écriture, en faisant de sa vie son œuvre, ou, plus justement, de son œuvre, sa vie, dans le recueillement de ce que Roger Laporte, exemplairement, développa sous le terme de biographie.
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