Hannes Opelz, "Blanchot, Valéry, et "l'oeuvre" " (Introduction. Article à paraître. Reproduction interdite)
Par Eric Hoppenot, samedi 22 octobre 2005 à 08:59 :: Maurice Blanchot, de proche en proche :: #107 :: rss
Au-delà du travail remarquable qu’est son essai biographique (comme le dit si justement son auteur) sur Maurice Blanchot – biographie d’autant plus difficile, d’autant plus nécessaire, d’autant plus illusoire, qu’elle cherche à élucider la vie, l’écriture, la vie de l’écriture d’un écrivain pour qui « il n’y a pas de biographie pour la graphie » –, Christophe Bident fait partie de ces fins lecteurs qui, en moins d’une phrase, en moins d’une note en bas de page, entrouvrent de nouvelles voies, entrevoient des ouvertures sur des territoires jusqu’alors inexplorés.
Blanchot, Valéry, et « l’œuvre »
La part tue
Au-delà du travail remarquable qu’est son essai biographique (comme le dit si justement son auteur) sur Maurice Blanchot – biographie d’autant plus difficile, d’autant plus nécessaire, d’autant plus illusoire, qu’elle cherche à élucider la vie, l’écriture, la vie de l’écriture d’un écrivain pour qui « il n’y a pas de biographie pour la graphie » –, Christophe Bident fait partie de ces fins lecteurs qui, en moins d’une phrase, en moins d’une note en bas de page, entrouvrent de nouvelles voies, entrevoient des ouvertures sur des territoires jusqu’alors inexplorés. Ainsi cette note en bas de page : « la part tue à jamais par (Blanchot) de l’influence d’un Giraudoux ou d’un Valéry (de l’admiration à la récusation) serait à déterminer. Une telle lecture permettrait peut-être de voir en Blanchot, comme en un miroir, une mémoire critique de l’histoire littéraire du siècle. » Il va sans dire qu’écrire « une mémoire critique de l’histoire littéraire du siècle » en examinant l’influence de Paul Valéry sur Blanchot serait, en l’espace d’un article, chose vaine. Cependant, un mot à ce sujet, une brève étude de la relation entre ces deux écrivains, sinon pour en considérer les traits fondamentaux, du moins pour en distinguer, comme en miroir, la portée, n’est peut-être pas sans mérite. À vrai dire, rapprocher les noms de Blanchot et de Valéry n’a rien d’extraordinaire. Le nom de Valéry paraît fréquemment dans la critique de Blanchot, de ses articles publiés dans le Journal des débats au début des années 1940 (nombre d’entre eux rassemblés dans Faux pas), en passant par ceux imprimés dans Critique, la Nouvelle Nouvelle Revue Française et L’Arche à la fin des années 1940 et au début des années 1950 (certains d’entre eux à reparaître plus tard dans La Part du feu, L’Espace littéraire et Le Livre à venir), aux textes qui paraîtront dans les années 1970 et dans les années 1980, comme « La comédie d’avoir de l’ordre » dans La Quinzaine littéraire ou « Les intellectuels en question » dans Le Débat. Enfin, on trouvera Valéry mentionné ici et là dans L’Entretien infini et L’Amitié. Mais ce qui est peut-être plus surprenant, c’est que malgré le fait que le nom de Valéry scintille également au cœur de certains textes fondateurs de la pensée de Blanchot, tel que « La littérature et le droit à la mort » ou « La solitude essentielle », il n’y a, à ce jour, aucune étude qui se penche sur la question. Ce n’est pas que l’importance de Valéry pour Blanchot ait été complètement ignorée (en témoigne justement la note de Bident), mais plutôt que la critique tend à se concentrer principalement sur la formation et le contexte philosophiques de la pensée de Blanchot. Les noms nous sont familiers : Hegel, Nietzsche, Heidegger, Levinas, Sartre, etc. Assurément, on a aussi beaucoup parlé de l’importance, pour Blanchot, d’auteurs tels que Sade, Hölderlin, Lautréamont, Kafka, Rilke, Bataille, Char, Celan et bien sûr Mallarmé. Valéry, pourtant, est souvent absent de ces constellations d’écrivains et de philosophes, même si son nom survient de temps à autre dans l’ombre de celui de Mallarmé. Ainsi, Valéry, que Blanchot accusait d’avoir « voilé la figure de son maître », de lui avoir « fait écran en l’illuminant » – reproche que certains adresseront à leur tour à Blanchot pour sa lecture de Mallarmé –, subit aujourd’hui le même sort en étant non pas illuminé mais ignoré de la critique sur Blanchot. L’intérêt que porte Blanchot quant à l’œuvre de Valéry date de ses toutes premières lectures. « Très tôt, nous dit Emmanuel Levinas, il m’a fait connaître Proust et Valéry. » C’était en 1925 ou 1926, quand Levinas rencontra Blanchot pour la première fois alors qu’ils étaient encore étudiants à Strasbourg. Blanchot se rappellera aussi plus tard, dans Après coup, que ses connaissances littéraires gravitaient autour de « la littérature dite classique, avec une ouverture cependant sur Valéry, Goethe et Jean-Paul. » Mais lorsque l’on regarde l’œuvre critique de Blanchot dans son ensemble, on se rend compte que son appréciation de Valéry forme un tissu de profonde admiration et de profonde récusation. D’un côté, il nous parle de « la force et l’éclat qui lui sont naturels » , de « son art exquis » ; de l’autre, il est réduit à « un état d’esprit, léger, brillant et assez vain. » Tantôt nous découvrons Blanchot profondément ému par ce qui est peut-être l’œuvre la moins émouvante de Valéry, soulignant le « grand charme » et le « je ne sais quoi de doux et de tendre » d’un épisode de Mon Faust ; tantôt il insiste que « tout ce qu’il fait, tout ce qu’il crée, tout ce qu’il pense, si grande soit l’œuvre, si forte la réflexion, rend intenables et abusives et superficielles œuvre, théorie, pensée » . Et de conclure quelques années plus tard : « Valéry ne fut nullement un héros. » Bien que toutes ces citations soient tirées de contextes très différents, elles servent néanmoins à nous donner une petite idée du sentiment extrêmement ambigu qu’abrite Blanchot à l’égard de Valéry. De ce point de vue, s’il nous est permis de dire que Mallarmé, aux yeux de Blanchot, représente la figure du grand maître qu’on ne peut qu’admirer, nous pourrions alors voir en Valéry l’image du grand frère qui est d’autant plus admiré qu’il est défié. Quoi qu’il en soit, la lecture de Valéry qu’entreprend Blanchot dès sa jeunesse deviendra décisive par la suite. Bientôt, il ne s’agira plus d’une lecture de Valéry mais contre Valéry, et, nous le verrons, c’est d’abord autour du langage littéraire, puis autour de la notion d’ « œuvre », que s’articule cette contestation. C’est pourquoi ce n’est pas uniquement dans le prolongement ou l’approfondissement d’un Mallarmé autour du langage littéraire ou dans la réécriture d’un Hegel ou d’un Heidegger autour de la notion d’ « œuvre » que s’érige la pensée critique de Blanchot, mais aussi – et surtout – dans le refus d’une puissance de vision, d’une conception de la littérature qui s’identifiait en France depuis près d’un demi-siècle avec celle de Paul Valéry. Afin d’accompagner cette rencontre avec Valéry, il s’agira, dans un premier temps, de nous pencher sur l’interprétation du langage que propose Blanchot, puisque le langage lui sert comme point d’appui pour recadrer la question littéraire autour de « l’œuvre ». Dans un second temps, nous découvrirons que c’est à partir de ce recadrage de la question de la littérature autour du langage littéraire (dans La Part du feu) que Blanchot va confronter et renverser la conception valéryenne d’œuvre d’esprit en l’opposant à la notion d’œuvre d’art ou d’œuvre littéraire (dans L’Espace littéraire). Cet article s’éloigne donc intentionnellement des interprétations hégélienne et heideggérienne du « Werk » – sans vouloir pour autant les ignorer ou les amoindrir – pour mettre en évidence la tension critique qui vibre entre Blanchot et Valéry, et afin que le nom de Valéry n’apparaisse plus comme une note en bas de page mais comme un pilier fondamental contre lequel se dresse la pensée de Blanchot.
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