Georges Bataille, dans son livre L’expérience intérieure, définit l’expérience comme « la mise en question (à l’épreuve) dans la fièvre et l’angoisse, de ce qu’un homme sait du fait d’être ». Aussi puissante qu’énigmatique, cette définition nous ramène à une nouvelle approche du concept d’expérience. D’abord elle est déjà une « mise en question » avant même d’être une « épreuve » quelconque. Comment pourrait-on penser cette définition de Bataille ? L’auteur dévoile l’expérience comme si au départ le sujet formulait déjà une demande, un « problème ». Il interroge pour ensuite vérifier. Or cette question initiale ne serait-elle pas déjà un projet ? Malgré cela, il dira ensuite que « la nature de l’expérience est, sauf dérision, de ne pouvoir exister comme projet » . Ainsi, « personne ne peut avoir lucidement d’expérience sans en avoir eu le projet. Par contre, l’expérience est le contraire du projet : j’atteins l’expérience à l’encontre du projet que j’avais de l’avoir » . Cette discussion ramenée au sujet de l’exil nous ouvre un chemin pour penser non seulement au « conflit » expérience/récit, mais aussi à propos de l’autre. Pourquoi partir en exil lorsqu’il s’agit d’un choix, et comment l’exil peut devenir une expérience communicable ? Ces interrogations nous mènent tout d’abord à réfléchir au sens communautaire de l’exil (l’exilé qui s’insère dans la communauté d’accueil) et à percevoir le médium cinéma comme « terrain » d’écriture et de questionnement de l’expérience exilique. L’œuvre cinématographique peut nous dévoiler davantage cette expérience que les intentions premières du récit comme le dit Tarkovski et, de plus, en se construisant dans l’espace étranger le film montre que l’expérience elle-même devient médium et matériau cinématographique. Est-ce que le film, en faisant l’expérience de franchir et d’« habiter » un espace « autre » (que celui du lieu d’origine), a autorité sur ce qu’il raconte ? Arrive-t-il à le raconter ? L’expérience est individuelle, elle concerne le sujet lui-même, bien que ce dernier puisse s’interroger sur l’autre ou sur le monde. Bataille souligne bien ce caractère personnel de l’expérience : elle « est un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais s’il le fait, cela suppose nier les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible ». Nier les autorités est une réaffirmation du sujet. Il dépasse ses propres limites ou les limites préétablies en les questionnant et en les mettant en doute. « Du fait qu’elle (l’expérience) est négation d’autres valeurs, d’autres autorités, l’expérience ayant l’existence positive devient elle-même positivement la valeur et l’autorité ». Comme elle a cette particularité inexorable d’être individuelle et inaliénable, ainsi elle fonde une nouvelle autorité. Cette autorité est rétablie par l’expérience, et elle appartient au sujet tout comme la connaissance. Cependant, l’expérience n’est que du domaine de la raison discursive. Blanchot attire l’attention de Bataille en disant que but et autorité sont des exigences de la pensée discursive. Cela rejoint l’idée d’Agamben d’après qui « l’expérience trouve son nécessaire corrélat moins dans la connaissance que dans l’autorité, c’est-à-dire dans la parole et le récit », tandis que pour Bataille l’expérience ramène l’individu à une nouvelle parole. Où se rejoignent ces deux discours sur l’autorité ? Ils se rencontrent justement dans le lien établi entre l’autorité et la parole. La parole qui vient après l’extase et qui remet en question l’« ordre du discours ». Parole et récit appartiennent à la communication, à la narration et à la transmission d’un discours. L’expérience devient autorité du sujet lui-même face aux contraintes de la société : ses croyances, ses connaissances, ses perceptions de l’espace-temps. Il n’y a rien de plus marquant pour l’être humain que l’expérience car elle est surtout une épreuve et une autorité du sujet sur lui-même. Le voyage au bout du possible de l’homme est ce chemin intérieur que le sujet parcourt.

L’expérience devient peu à peu plus importante à mesure que l’exil est de plus en plus profond. Je ne parle pas ici d’une expérience spatiale ou temporelle, tout au long de laquelle l’exilé connaîtra de nouvelles contrées et de nouvelles façons de vivre et de voir le monde. Puisqu’ouvert à l’expérience de l’exil et sensible à ses potentialités, tous ces événements auront une influence définitive sur l’exilé, non en ce qui concerne sa façon de voir le monde mais plutôt celle de croire dans le monde et en lui-même. L’expérience-limite serait-elle pour l’h omme la quête ou la réponse à l’insuffisance humaine ? L’exil serait-il aussi une insuffisance, signe d’une incomplétude ? Est-ce pour cela qu’il entreprend le chemin exilique ? Dans le cas du film Nostalghia (1983) d’Andreï Tarkovski, c’est lors de son voyage, au fil de ses expériences « exiliques », que le personnage découvre que ses valeurs et son rapport au monde vont lui être dévoilés. Jusqu’où la puissance de l’exil peut-elle l’amener ? L’exil, une des expériences les plus troublantes de notre Histoire, met l’homme en confrontation avec lui-même. C’est la vérité humaine d’une incomplétude et d’une finitude qui est mise en branle, destinée à échouer. Elle va à l’encontre ou à la rencontre de la vérité « exilique », celle de la dispersion, celle du lieu d’origine, celle du passage.