Zoltan Popovics, "« Le temps mort », L’épreuve du temps dans l’écriture de Maurice Blanchot" (Introduction. A paraître. Reproduction interdite.)
Par Eric Hoppenot, samedi 22 octobre 2005 à 08:09 :: Maurice Blanchot, L'Epreuve du Temps :: #100 :: rss
Les œuvres de Maurice Blanchot caractérisent le temps comme quelque chose qui est « sans présent, sans présence ». Cette temporalité n’est pas constituée par les instants qui passent. Cette temporalité n’est pas une ligne irréversible, successive de présents qui passent. C’est pour cette raison que ce temps est nommé « le temps mort » ou « contretemps » par Blanchot.
Les œuvres de Maurice Blanchot caractérisent le temps comme quelque chose qui est « sans présent, sans présence ». Cette temporalité n’est pas constituée par les instants qui passent. Cette temporalité n’est pas une ligne irréversible, successive de présents qui passent. C’est pour cette raison que ce temps est nommé « le temps mort » ou « contretemps » par Blanchot. Ce temps immobile, inactuel, non-passant, toujours différé n’est pas la temporalité quotidienne, n’est pas non plus le temps concept de philosophie. Chez Blanchot ce temps est « le temps du récit », le temps de « la voix narrative ». Pour Blanchot ce temps mort est par excellence le temps littéraire, le temps de l’art. Mais comment « l’absence de temps » est-elle possible ? Comment « le temps mort » peut-il être ressenti ou éprouvé ?
Le temps, l’épreuve du temps – du moins pour Blanchot – n’est pas une expérience, n’est pas du tout une expérience vécue. Puisqu’il n’y a pas de présent et de présence où l’expérience peut être née. L’expérience présuppose toujours une présence dans laquelle la perception se fait. Malgré cela, Blanchot utilise l’expression « expérience », mais il souligne très fortement que cette expérience n’est pas une expérience vécue, n’est pas un « Erlebnis » : c’est – écrit-il – une épreuve « extratemporelle », « qui n’aurait jamais été vécu au présent (donc étranger à tout Erlebnis) ». Si on nomme cela une expérience, c’est le devenir impossible de l’expérience, « l’échec » de l’expérience. Derrida écrit sur Blanchot et sur cette expérience : « l’expérience où rien ne se présente ». Donc pour Blanchot le temps mort qui est « sans présent, sans présence » n’est pas connu comme une expérience du temps dans l’écriture ou dans la lecture par le sujet qui écrit ou lit. L’espace littéraire – insiste Blanchot – est « sans auteur, sans lecteur ». C’est pour cela que dans les écrits de Blanchot le texte littéraire « s’écrit » et « se dit », ou plus précisément le texte littéraire conteste toujours le sujet, l’individu qui peut lire ou écrire cela. Dans l’interprétation de Blanchot le texte littéraire est quelque chose qui conteste la certitude du présent et de la présence, et parallèlement à cela, il conteste l’écrivain et le lecteur ce qui présuppose l’ensemble, l’identité et l’actualité du présent. C’est-à-dire, l’espace littéraire rend le sujet même incertain. Ce sujet devrait être pour une expérience aussi. Mais en même temps, il ne faut pas oublier que cet espace littéraire n’est non plus identique – puisqu’il conteste seulement la présence, le présent sur lesquels l’identité se base. Or, Blanchot ne substitue pas l’identité du sujet écrivain ou lecteur avec l’identité du texte. Il ne substitue pas l’ensemble du créateur ou de l’interprète et l’ensemble de la création ou de l’interprétation avec l’ensemble du texte ou avec l’ensemble d’un espace littéraire. Il n’existe pas un système identique de règles dans la littérature ou la langue qui puisse corriger la perte de l’ensemble ou de l’Un. Pour Blanchot, la littérature est égale à l’indétermination de propre essence, centre ou présence. La littérature, l’espace littéraire – dans les écrits de Blanchot – est le mouvement de la « contestation » même ; c’est-à-dire c’est la décomposition de la certitude du présent et de la présence, le mouvement même de cette décomposition. Ainsi, si Blanchot parle d’une « expérience », il s’agira toujours de l’expérience incertaine, le devenir irrégulier et insaisissable de la contestation. C’est une expérience sans expérience. Une expérience non-positive. Blanchot écrit sur cette expérience : « …l’expérience de la littérature (…) est l’approche de ce qui échappe à l’unité, expérience de ce qui est sans entente, sans accord, sans droit – l’erreur et le dehors, l’insaisissable et l’irrégulier. » (LV 279) Mais comment cette expérience est-elle possible ? Comment cette expérience du dehors, de l’insaisissable et de l’irrégulier, cette l’expérience du non-expérimentable ou du non-éprouvable est-elle possible ? Autrement dit, comment ce « sans présent » peut-il exister ? Dans une comparaison de Blanchot la littérature est une « hémiplégie », une paralysie unilatérale. Ce n’est pas une paralysie complète mais partielle dans laquelle la possibilité du mouvement subsiste malgré tout. Dans l’hémiplégie l’impossibilité du mouvement est perceptible, contrairement à une paralysie totale. Car Blanchot souligne que si quelque chose manque entièrement, on ne peut pas le percevoir. Le manque, l’absence est seulement perceptible si je sais quelque chose sur cette absence, si cela ne manque pas entièrement. Blanchot écrit que l’absence du mouvement est perceptible « par l’échec » du mouvement seulement. Par l’essai et par l’échec de cet essai. C’est l’hémiplégie. Dans l’interprétation de Blanchot la littérature même est l’hémiplégie. Cela veut dire qu’il n’y a pas de manque ou d’absence totale dans la poésie, mais dans l’espace littéraire il y a une dualité entre l’absence ou l’impossibilité, et la possibilité ou une présence. Cette « impossibilité » qui se manifeste dans le devenir impossible de la possibilité. Donc la littérature est une inactivité ou une impossibilité qui s’exprime seulement dans son activité. Dans une possibilité qui ne sera jamais achevée. C’est pour cela que la littérature n’est pas une expérience présente, ni une non-expérience absente. Cet espace est celui de l’entre deux : entre le possible et l’impossible, entre l’expérience et le non-expérimentable, entre la présence et l’absence. La littérature – comme Blanchot l’écrit – est seulement « la présence de l’absence » : l’absence qui ne s’absente pas mais se présente, quoique cette présentation de l’absence n’atteigne jamais une présence pure. Cette absence, comme cette présence, est seulement une « présence-absence ». Dans la description de Blanchot, le texte littéraire ne manifeste, présente ou représente qu’une absence : l’absence du sujet, l’absence de l’essence, l’absence de l’ensemble, l’absence de l’identité. Cependant, cette absence est présente d’une manière quelconque : comme l’impossibilité de la présentation, comme le devenir impossible de la présence – par l’échec du présent, par l’échec de l’expérience. Cette absence qui est présentée dans l’hémiplégie littéraire, dans l’expérience littéraire. Cette absence qui est présentable dans le retrait de la littérature. Pour Blanchot la littérature se retire du champ de la certitude : du champ du présent. Cela veut dire que la littérature perd son sens ; son sens certain. Cette présence-absence est la contestation même de la littérature. Cette présence-absence est le temps mort qui n’est manifesté que par une expérience sans expérience.
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