Eric Hoppenot, "Maurice Blanchot et l'écriture fragmentaire : "le temps de l'absence de temps" (Introduction. Reproduction interdite, à paraître)
Par Eric Hoppenot, vendredi 21 octobre 2005 à 08:33 :: Maurice Blanchot, L'Epreuve du Temps :: #98 :: rss
Dans Les Confessions, Saint Augustin articulait déjà la question posée par le temps à celle du langage : “ Qu’est-ce en effet que le temps ? Qui serait capable de l’expliquer et de le définir brièvement ? Qui peut le concevoir, même en pensée assez nettement pour exprimer par des mots l’idée qu’il s’en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? … Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, alors je ne le sais plus. ” (Les Confessions, livre XI, chapitre 14).
In memoriam Emmanuel Lévinas et Louis-René des Forêts
Dans Les Confessions, Saint Augustin articulait déjà la question posée par le temps à celle du langage : “ Qu’est-ce en effet que le temps ? Qui serait capable de l’expliquer et de le définir brièvement ? Qui peut le concevoir, même en pensée assez nettement pour exprimer par des mots l’idée qu’il s’en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? … Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, alors je ne le sais plus. ” (Les Confessions, livre XI, chapitre 14). Au cœur de notre existence, au commencement de toute expérience, le temps se manifeste et se dérobe à nous, quelque chose se passe en nous, en dehors du nous, qui échappe au dire.
Dans L’Espace littéraire, Blanchot écrivait “ Écrire, c’est se livrer à la fascination de l’absence de temps. ” Si d’un côté, les récits — en particulier Au moment voulu, Le Dernier homme et L’Attente L’Oubli— révolutionnent notre perception de la temporalité narrative et remettent en cause le principe même de tout événement, d’un autre côté, l’écriture fragmentaire pense, mais aussi met en scène cette épreuve du Temps comme “ absence de temps ”. Cette “ absence de temps ” n’est pas réservée à la seule écriture fictionnelle, en effet, les œuvres fragmentaires de Blanchot nous conduisent à penser le Temps autrement, et par là, bouleverse notre rapport au monde.
Ma lecture sera essentiellement diachronique, il s’agit de voir de quelle manière se forge chez Blanchot la nécessité de recourir à l’écriture fragmentaire pour analyser ensuite les différentes modalités temporelles qui s’y expriment.
A l’origine de l’écriture fragmentaire, le mouvement de l’Histoire qui prend corps dans quatre événements successifs.
En 1958 Blanchot est à Paris après un long séjour à Èze (Côte d’Azur), il se lie d’amitié avec Dionys Mascolo, Robert Antelme, Louis-René des Forêts et Marguerite Duras. La France est en pleine guerre d’Algérie, le 13 mai, le putsch des généraux d’Alger échoue et De Gaulle revient au pouvoir : “ porté, selon les mots de Blanchot, cette fois, non par la Résistance, mais par les mercenaires ”. On pourrait observer que les mots et le ton employés pour Blanchot sont à peu de chose près les mêmes que ceux qu’il utilisait pour s’attaquer à Blum avant-guerre ; le temps politique comme le temps littéraire est un éternel retour.
La même année il publie une douzaine d’articles dont la grande majorité sera reprise dans L’Amitié, dans L’Entretien Infini. Parmi ces publications, aucune n’évoque l’écriture fragmentaire, pas même l’article sur Nietzsche “ Nietzsche aujourd’hui ”. Pourtant, l’écriture fragmentaire est déjà à l’œuvre non pas encore comme parole critique, mais comme écriture fictionnelle. En effet, en 1958, Blanchot publie de très larges extraits3 de ce qui deviendra quatre ans plus tard, L’Attente l’Oubli, dont l’asyndète du titre annonce déjà la fragmentation ou en tout cas, le partage, voire la coupure. A première vue donc, l’écriture fragmentaire mise en scène par Blanchot pour ce qui sera son dernier grand texte narratif—si l’on excepte L’instant de ma mort—, n’a pas de retentissement direct, visible sur son écriture critique qu’elle soit littéraire ou politique, il faudra attendre Le Pas au-delà pour que les deux modalités scripturaires s’enchevêtrent.
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