Le temps du « Toujours déjà » dans l'ouvre dans M. Blanchot

« De moi qui éternellement devançais l'origine et de moi qui éternellement irradiais la fin. ». Au moment voulu.

« Il y aurait un écart de temps, comme un écart de lieu, n'appartenant ni au temps ni au lieu. Dans cet écart, nous en viendrions à écrire. ». Le pas au-delà.

La philosophie considère le temps comme un donné a priori de toute expérience. En tout, le temps fait son ouvre et tout est soumis à son épreuve. Dans l'ouvre de M. Blanchot ce concept offre un paradigme riche de métaphores littéraires où se déploie le destin de l'écriture. A sa façon, le temps est porteur des plus grandes questions de la création, de ses conditions dans une perspective génétique de l'ouvre et de son mouvement : où va la littérature ? d'où elle vient ?
Polysémie de ce vocable, mais aussi paradoxe. Le brillant qui se dégage parfois de la formulation blanchotienne nous met face à une véritable irisation où sans repère catégoriel, l'expérience chronologique brasse le passé, le présent et l'avenir de l'écriture. Ainsi, parlant de l'écriture dans son rapport au temps, Blanchot décrit souvent cette expérience selon les termes du «toujours » et du « déjà », voire de l'exigence morcelante du « toujours déjà ». Les déclarations qu'on isole pour le besoin de l'analyse portent toutes, en effet, à quelques variantes près, la même vision soumise à la dualité de l'un et de l'autre de ces deux termes. Observons :

« Elle appartient à l'espace où tout ce qui se dit a toujours déjà été dit, continue d'être dit, ne cessera d'être dit. » L'entretien Infini. p. : 26.
« Non pas à venir, mais toujours déjà survenu et ne pouvant se présenter. » L'écriture du désastre p.40
« Une parole sans partage et pourtant nécessairement multiple de telle sorte qu'elle ne puisse se développer en paroles : toujours déjà perdue, sans usage et sans ouvre et ne se magnifiant pas dans cette perte même. ». La communauté inavouable. p. : 25.
« Cela ne parle pas et cependant cela a toujours été déjà dit. » Celui qui ne m'accompagnait pas. p. : 136.
« Avenir toujours déjà passé, passé toujours encore à venir, d'où la troisième instance, l'instant de la présence, s'excluant, exclurait toute possibilité identique.». Le pas au-delà. p. : 21. (.)
Aporétiquement, la pensée confronte deux opérations temporelles distinctes :toujours / déjà. Un syntagme adverbial où la logique du temps semble démentir la loi du discours basée sur le principe de non-contradiction. Alors que « déjà » oriente vers une interprétation passéiste de la propriété, on constate que « toujours » en signifie l'existence future. Tandis que le temps du « toujours » nous met sous la fascination d'un déploiement conçu dans l'illimité, le « déjà » nous met en présence d'uneantériorité consommée où tout sombre.
D'un autre côté, faire du temps un concept discursif qui se déploie dans le champ du logos implique l'idée d'un prédicat réel, ontique : la présence d'un être de l'écriture à la conscience du temps. En effet, l'expérience du temps est indissociable de l'expérience du sujet et requiert la conscience d'une identité qui porte à la fois sur l'écriture et sur soi. Comment donc sont représentés sous l'égide du logos ce voisinage de laprésence et de l'absence du temps, ce rapport entre la parole disparue et le parler incessant, ce face-à-face ontologique entre un être déjà-là et un étant-toujours ? Comment se dessine la confrontation entre ces trois pôles :le sujet écrivant, la conscience du temps et l'écriture entant qu'objet de cette conscience? Plus spécifiquement, quelle est cette conception d'un temps dédoublé, riche du « toujours » et du « déjà » ? L'intervalle fédérateur de ce temps intermédiaire « toujours déjà » pris entre passé et avenir, serait-t-il le temps de l'expérience fondateur du présent de l'écriture ? Ou bien, maintenant la séparation, l'hiatus temporel entre avant/ après, ne pas encore / ne plus, est-il ce qui, sans transition, nous fait passer dans un autre temps, un hors temps, loin de la distinction cartésienne des trois repères : passé, présent, futur ?
Selon la nature du terme sur lequel porte l'adverbe, on constate que «toujours déjà » fonctionnent au gré de la lecture tantôt comme de purs outils grammaticaux adossés au verbe et jouant le rôle de préfixes, tantôt comme des adverbes à base lexicale adjoints à la phrase avec une relative autonomie. Parfois encore comme adverbes non intégrés à la phrase, liés plutôt à l'acte de parole et portant une appréciation sur l'énoncé. Pour rendre compte de l'opacité réciproque de ces deux étants : « toujours » / «déjà », l'analyse grammaticale de ce syntagme adverbial nous permettra de confronter différentes expériences chronologiques selon qu'il est d'un emploi adverbial ou circonstanciel, c'est-à-dire selon qu'il est situé dans la dépendance du verbe (adverbe de verbe), qu'il est adjoint à la phrase (adverbe de la phrase) ou encore selon qu'il spécifie l'énonciation toute entière et porte sur la phrase (adverbe du discours).
Autrement dit, un temps chronologique d'abord, celui interne au procès. Dans ce sens, le temps du « toujours » se présente comme une succession d'instants établissant la continuité évolutive de l'être-là de la pensée et de l'écriture. De son côté, le « déjà » nous met en présence d'une conception du temps où il ne peut y avoir ni présent ni futur sans un passé considéré comme la source première, sans une affirmation de la part de son historicité.
Ensuite, un temps déictique que l'auteur- locuteur, à partir de son expérience, construit autour de lui. Il renseigne sur l'attitude de l'instance de l'écriture (l'énonciateur) face à l'abîme du temps infini qui se déploie dans l'un et dans l'autre sens du « toujours déjà » comme face à une éternité qui saisit en son sein la totalité de son être. Ce temps de l'étant écrivant vaut également par l'aspect réitéré de son expérience, où chaque instant qui passe voit cette confrontation se renouveler faisant de chaque fois une première fois.
Mais si l'entrelacement "toujours déjà" est une monade en ce qu'elle est appréhendée comme une totalité infinie, l'entrelacement comme forme de la totalité fait que, l'un devenant son contraire, « toujours » suppose aussi un « jamais », de même que « déjà » est la survie du « pas encore ». A ce niveau le temps est un gouffre où tout disparaît, l'antériorité aussi bien que la postériorité. L'écrire serait un prédicat transcendantal ontologique, où l'être se dégage de son étant, et où l'ouvre devient un concept pur qui appelle un autre temps, l'autre de tout temps.
La conscience du temps blanchotien prend ainsi racine dans l'entrelacs de ces devenirs pluriels qui alternativement et exclusivement se posent comme même et autre. Telle serait chez Blanchot la temporalisation de ce phénomène, à savoir l'écriture et la pensée, et la conscience de leur déploiement dans le temps.