Waclaw Rapak, "Après coup de Maurice Blanchot – une postface anachronique" (début de l'article, reproduction interdite)
Par Eric Hoppenot, samedi 14 mai 2005 à 14:14 :: Maurice Blanchot, L'Epreuve du Temps :: #80 :: rss
Si, au début d’ Après coup, c’est Stéphane Mallarmé qui fait autorité, le Mallarmé qui refuse à un auteur débutant de lui écrire un texte de présentation en ces termes : „J’abomine les préfaces issues même de l’auteur, à plus forte raison trouvè-je mauvais air à celle ajouté par autrui. Mon cher, un vrai livre se passe de présentation, il procède par le coup de foudre, comme la femme avec l’amant et sans l’aide d’un tiers, ce mari...”, le sens en est, paradoxalement, en partie le même et, à la fois, tout autre pour le texte de présentation qu’est Après coup.
„Quand je prononce le mot Avenir, la premiere syllabe s’efface déjà dans le passé
Quand je prononce le mot Silence, je le détruis
Quand je prononce le mot Rien, je crée quelque chose qui excède tout le non-être” Wisława Szymborska, „Trzy słowa najdziwniejsze”, "Trois mots si étranges"
Après coup de Maurice Blanchot – une postface anachronique
Si, au début d’ Après coup, c’est Stéphane Mallarmé qui fait autorité, le Mallarmé qui refuse à un auteur débutant de lui écrire un texte de présentation en ces termes : „J’abomine les préfaces issues même de l’auteur, à plus forte raison trouvè-je mauvais air à celle ajouté par autrui. Mon cher, un vrai livre se passe de présentation, il procède par le coup de foudre, comme la femme avec l’amant et sans l’aide d’un tiers, ce mari...”, le sens en est, paradoxalement, en partie le même et, à la fois, tout autre pour le texte de présentation qu’est Après coup. Celui-ci, nous l’avons rappelé dans la partie introductive, ne précède pas, tout au contraite, suit les récits blanchotiens en question. «Noli me legere», a toute la force d’un «Tu ne me liras pas», que Blanchot adresse à lui-même et à son lecteur, emblème blanchotien de l’impossibilité de lecture , avec tout son manifeste poids allusif, signifie à ce début, en premier lieu, certes, l’interdiction de lecture qui congédie l’auteur. On sait que, dans „La solitude essentielle” Blanchot a déjà écrit : „L’abrupt Noli me legere fait surgir, là où il n’y a encore qu’un livre, déjà l’horizon d’une puissance autre. Expérience fuyante, quoique immédiate. Ce n’est pas la force d’un interdit, c’est, à travers le jeu et le sens des mots, l’affirmation insistante, rude et poignante que ce qui est là, dans la présence globale d’un texte définitif, se refuse cependant, est le vide rude et mordant du refus (...) Nul qui a écrit l’oeuvre, ne peut vivre, demeurer auprès d’elle. Celle-ci est la décision même qui le congédie, le retranche, qui fait de lui le survivant, le désoeuvré, l’inoccupé, l’inerte dont l’art ne dépend pas” . En même temps, par-delà la première apparence, ce même congédiement, le congédiement d’auteur, par le fait d’évoquer son absence dans le texte, suggère que l’écriture de ce texte lui a retiré son être d’alors et a fait de lui „le survivant, le désoeuvré, l’inoccupé, l’inerte (...)”. L’idée – laquelle, à présent, est loin de surprendre le lecteur averti , à qui Blanchot, auteur de la postface écrite après coup, adresse un «Veuillez ne pas me lire» – est que „Avant l’oeuvre, oeuvre d’art, oeuvre d’écriture, oeuvre de parole, il n’y a pas d’artiste, ni d’écrivain, ni de sujet parlant, puisque c’est la production qui produit le producteur (...)” . Cette production-création, Jean Rousset, pour sa part, la définit ainsi : „(...) avant d’être production ou expression, l’oeuvre est pour le sujet créateur un moyen de se révéler à lui-même” . «Noli me legere», conséquence de l’inexistence de l’écrivain avant l’oeuvre, quand il ne l’est pas encore, dit aussi qu’„après l’oeuvre, il ne subsiste plus” , il ne l’est plus, ou de façon plus forte encore, il n’est plus. L’idée de la mort de l’auteur que l’on en déduit, liée intimement à la réflexion critique de Blanchot, traverse – on le sait – toute son oeuvre et trouve nombre de formulations. Comme celle, finale, évocatrice, de la fin de L’Entretien infini : Je voudrais dire que ce livre, dans la relation mouvante, articulée-inarticulée, qui est celle de leur jeu, rassemble des textes écrits pour la plupart de 1953 à 1965. Cette indication de dates, référence à un long temps, explique pourquoi je puis les tenir pour déjà posthumes, c’est-à-dire les regarder comme presque anonymes (...)” où une paradoxale dénégation s’énonce clairement. Dans Après coup, l’idée de la mort de l’auteur complète celles, énoncées, de la dissolution, de la disparition, voire de la défection de l’écrivain de l’oeuvre une fois celle-ci écrite. Cette mort, „(...)au reste jamais définitivement constatée : mort qui ne peut donner lieu à un constat” , devient, dans la suite, par métaphore, celle de l’acteur. La question que se pose Blanchot est de savoir si l’auteur, dont l’existence – avant et après l’oeuvre – subit une remise en question catégorique, serait, imparfaitement, peut-être, mais toujours, auteur. La suggestion semble „dire que son existence est sujette à caution, et on l’appelle «auteur» ! Plus justement, il serait «acteur», ce personnage éphémère qui naît et meurt chaque soir pour s’être donné exagérément à voir, tué par le spectacle qui le rend ostensible, c’est-à-dire sans rien qui lui soit propre ou caché dans quelque intimité” . Une fois congédié, l’auteur n’est plus auteur, n’est qu’«auteur» et, comme tel, «acteur».
Auteur-acteur, acteur-auteur, les variantes de la même volonté de céder la place à l’oeuvre qui – quoiqu’éphémère, elle aussi – demeure toujours moins éphémère que son créateur. Cependant, celui-ci acquiert tout de suite, par la force de la simple suggestion, en tant qu’«acteur», personnage métaphoriquement éphémère, la dimension corporelle, physique d’une présence dont les bornes sont imposées par la réalité de ce qu’il sied d’appeler ici spectacle. Et il n’est pas possible d’oublier que dans cette métaphorisation le spectacle, qui fait naître et mourir l’acteur-auteur, le «tue» pour l’ostentation allant jusqu’au plus profond de l’intimité qui s’exhibe en public pour que le jeu, l’oeuvre, puisse se faire. C’est sa première conditio sine qua non. Cela revient à dire que l’écriture et le jeu d’acteur offrent ainsi nombre de points communs dont les plus importants sont le devenir – étant une extase en multiples relations avec le stasis – et le non-revenir, l’impossibilité de faire de nouveau, de faire autrement, de revenir sur ses pas, une fois l’oeuvre-spectacle terminée. Ce qui, sans être vrai pour toute la littérature, paraît pouvoir être dit vrai, à la lumière de ce qu’en dit Blanchot, pour une partie de celle-ci où „le livre n’est pas encore l’oeuvre”, la devient, y accède, et „l’oeuvre n’est oeuvre que lorsque se prononce par elle, dans la violence d’un commencement qui lui est propre, le mot être, événement qui s’accomplit quand l’oeuvre est l’intimité de quelqu’un qui l’écrit et de quelqu’un qui la lit” . Le ressassement au sens premier, c’est-à-dire blanchotien, répond à cette exigence et, par conséquent ouvre une voie au revenir extatique.
Néanmoins, à cette étape de notre réflexion, l’écriture et le jeu d’acteur, disons plutôt, l’écriture qui revêt la forme du jeu d’acteur, offre une suggestion du revenir où l’apokatastasis, figure du retour désiré et impossible, compléterait l’exstasis par une volonté de retour, et le revenir s’avérerait itératif, ou ressassant, jamais accompli. Dans le cadre de la même métaphorisation, stasis et exstasis nous amènent à citer Françoise Collin qui dit que „L’écriture, c’est aussi une sorte de stase – disposer le corps, prendre la pose – qui appelle l’extase” , ce qui, de façon surprenante, peut-être, de par la disposition du corps, la prise de pose et la corporalité, approfondirait la figure de l’auteur-acteur et rapprocherait par une apposition ce qui est le plus souvent opposé : stasis, exstasis, les deux versants du même paradoxe.
Si, par la force du sens étymologique du mot acteur, cette métaphore théâtrale, à la fois dramatique et dynamique, incarne un dédoublement, ce dédoublement reste, de toute évidence, d’abord celui de l’auteur et de l’«acteur» («acteur» comme autre dans sa corporalité éphémère et passagère, passagère parce que éphémère, limitée à la durée du spectacle). Pour l’auteur-acteur, le paradoxe de l’acteur serait seulement de ne l’être que pendant la durée du spectacle. Il faut rappeler la métaphore du spectacle de l’écriture – un devenir, une production. En termes empruntés à un autre vocabulaire, l’actorialité de l’auteur s’épuise dans l’acte d’écriture. Jean Rousset traduit ce même phénomène avec des formulations consacrées à Flaubert, que l’on sait maintenant canoniques : „L’exécution révèle à Flaubert ce qu’il ne pouvait connaître sans elle : Flaubert lui-même. C’est dans l’oeuvre que se cache le secret de l’ouvrier; c’est en composant, c’est dans l’avènement de la forme que l’artiste se fait poète, peintre ou musicien. Ce n’est pas avant ou après, c’est à travers la création qu’il devient celui qu’il est” . Cet «acteur» comme autre requiert deux rappels qui approfondissent le paradoxe : 1o ce que dit Blanchot de la substitution du «Il» au «Je» comme caractéristique de l’écrivain qui part à la découverte de l’interminable („«Il», c’est moi-même devenu personne, autrui devenu l’autre, c’est que, là où je suis, je ne puisse plus m’adresser à moi et que celui qui s’adresse à moi, ne dise pas «Je», ne soit pas lui même” ; 2o le «Il» de l’acteur impersonnel, comme, par exemple, dans la conception de Verfremdungseffekt chez Bertold Brecht.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.