Yves Gilonne
Université de Nottingham
Doctorant préparant une thèse sur : La rhétorique du Sublime dans l’œuvre de Maurice Blanchot.

Adresse: SCR., Lincoln Hall,
University of Nottingham,
NG7 2QU Nottingham.
Tel : (0044) 1159514709
Email : yvesgilonne@yahoo.fr






La figure du kairos ou « l’instant critique » dans l’œuvre de Maurice Blanchot.

L’étude de la figure du kairos nous permet de recouper le partage souvent illusoire entre œuvre critique et œuvre fictive chez Blanchot en étudiant leur coïncidence à « l’épreuve d’une même » conception du temps celui de l’instant critique. L’instant de ma mort nous fournit alors une première « épreuve », la matrice conceptuelle, d’une certaine forme de temporalité qui dominera le reste de son œuvre et nous permet de comprendre le passage de l’instant critique de sa vie à une critique de l’instant. Mais je voudrais retenir un instant l’instance de cette approche critique de l’œuvre de Blanchot, et profiter de cette occasion, de l’opportunité qu’offrirait le désir de ce temps suspendu, retardé, en tant que différance du jugement, pour implorer la clémence d’un dieu, oublié de l’antiquité grecque, dieu du temps en instance et du « moment opportun » le Kairos : écoutons tout d’abord la voix de Poseidippos, s’élever depuis ce temps immémorial où l’artiste conversait naturellement, en toute intimité avec les dieux :

  « Toi Qui es-tu? – Kairos, le maître du monde. – Pourquoi marches-tu sur la pointe des pieds ? – sans cesse je cours. – Pourquoi as-tu des talonnières à chaque pied ? – je vole comme le vent. – Pourquoi tiens-tu de la main droite un rasoir ? – pour montrer aux hommes que moi, Kairos, je suis plus aigu et plus rapide que tout tranchant. – Pourquoi ta chevelure est-elle ramenée par devant ?  - Pour qu’on la saisisse quand on me rencontre, par Zeus. – mais pourquoi es-tu chauve par derrière ? – afin que, une fois que mes pieds ailés m’ont emporté, nul ne puisse me saisir par derrière, quelque désir qu’il en ait. – Pourquoi l’artiste t’a-t-il sculpté ? – Pour vous, étranger, il m’a placé à l’entrée pour vous instruire. » (Epigramme de Poseidippos (A.P., XVI, 275) ; circa 270 BC)  

Vous seriez en droit de questionner, en toute légitimité, « l’opportunité », c'est-à-dire aussi la pertinence, ce qui justifie ici l’invocation d’une divinité du troisième siècle avant JC, dans un discours sur l’œuvre de Maurice Blanchot. Pourquoi placer la figure monumentale d’une figure mythologique à « l’entrée » de notre discours critique ? Comment celle-ci, selon la formule de Posseidippos, peut-elle nous « instruire » ?
Il faut pour cela revenir à la modulation du rapport au temps que présuppose le kairos. Celui-ci s’intègre en effet entre deux autres termes grecs chronos – qui désigne le temps de la succession – et aion – le temps de l’éternité immobile –. Le kairos est donc avant tout une partie ou une division du temps qui s’oppose comme le veut son sens originel à l’étendue illimitée de la durée et désigne souvent de ce fait le présent par opposition à l’infini du passé et de l’avenir. Le kairos est aussi un terme de rhétorique que l’on traduit par « opportunité », « occasion », « juste mesure » et « à propos » et serait le temps du sublime par excellence. Le terme de kairos se retrouve dans les contextes les plus variés de l’antiquité grecque, chez les médecins de la collection Hippocratique en particulier, pour évoquer le lieu, la manière, la quantité ou le moment convenable pour l’administration du pharmakon, du remède. Il désigne par ailleurs l’organe essentiel, point vital du corps dont la lésion peut faire passer de vie à trépas et par conséquent la cible de l’archer, ainsi que l’heure favorable qui décidera du sort de la bataille. Au-delà de la plasticité de ce terme que l’on retrouve dans les contextes les plus variés de l’antiquité grecque, l’étymologie nous permet de dégager une matrice métaphorique commune : En effet ce terme est lié à la racine indoeuropéenne *ker désignant la mort, avec la variante (s)ker- qui signifie trancher, couper, séparer. Le kairos implique donc à chaque fois une coupure, une rupture dans la continuité spatio-temporelle que nous avons choisi de désigner sous le terme d’instant décisif ou critique.
Nous proposons ici de nous pencher sur un élément biographique de la vie de Blanchot : le moment où il failli être fusillé, qu’il évoque dans « l’instant de ma mort » et que nous avons réduits, pour plus de facilité à trois « occurrences » ou occasions qui, présentes à différents moments de l’histoire renvoient à un même « instant décisif ». (Nous ferons désormais référence à ces trois fragments par F1, F2, F3)
F1 « Je sais – le sais-je – que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire,une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant), allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ? A sa place, je ne rechercherai pas à analyser ce sentiment de légèreté. Il était peut-être tout à coup invincible. Mort – immortel. Peut-être l’extase. Plutôt le sentiment de compassion pour l’humanité souffrante, le bonheur de n’être pas immortel ni éternel Désormais, il fut lié par la mort par une amitié subreptice. A cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. »

     F2 : « Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie ? L’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. Je sais, j’imagine que ce sentiment inanalysable changea ce qui lui restait d’existence. Comme si la mort hors de lui  ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui. « Je suis vivant. Non, tu es mort. »  

F3 : « Qu’importe. Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort désormais toujours en instance. »
Derrida nous rappelle le caractère décisif de cet instant critique dans la vie de Blanchot et pour le reste de son œuvre en évoquant une lettre que Blanchot lui aurait envoyé : « En voici les deux premières lignes, elles disent l’anniversaire d’une mort qui eut lieu sans avoir lieu. Blanchot m’écrit donc à la date du 20 juillet et remarquant en premier lieu la date anniversaire : « 20 juillet. Il y a cinquante ans, je connus le bonheur d’être presque fusillé. » L’importance, le caractère décisif de cet instant ce mesure aussi à l’usage anodin du vocabulaire de la litanie mystique : légèreté, béatitude, allégresse, extase. L’enthousiasme, ce « bonheur d’être presque fusillé », porte néanmoins déjà la trace d’une indétermination caractéristique du sentiment du sublime en tant que plaisir négatif : « rien d’heureux cependant » (F1) et que l’on retrouve plus loin dans le second fragment qui relate cet instant sous le signe du neutre: « Ni bonheur, ni malheur » (F2). L’exemplarité de l’instant porte, au travers de l’indétermination du sentiment, la trace d’un événement qui échappe à la temporalité et la compréhension ordinaires. C’est ce que confirme par ailleurs l’usage des superlatifs : « extraordinaire », «souveraine » (F1). Le caractère décisif de l’instant s’exprime non seulement par son apparition imprévisible mais aussi du fait que tout semble décidé d’avance ; car il emporte dans un même mouvement le passé qu’il détermine comme après coup et l’avenir qui se déploie dans la sentence du « désormais » (F1, F2, F3). La temporalité particulière de l’instant s’annonce dans le « comme si tout était déjà accompli » qui précède notre premier fragment. Ceci est caractéristique du kairos et de son usage dans le corpus antique. Ainsi Philostrate dans un tableau représentant Néoptolème vainqueur d’Eurypyle : « Regarde, Eurypyle est térassé, frappé d’un coup décisif à l’aisselle par Pyrrus. Le sang coule à flots. Il gît, sans un sanglot, immense, répandu de tout son long sur le sol ; il semble que la blessure ait presque devancé le coup porté tant elle fut décisive »
Néanmoins si l’instant est décisif, et suggère l’achèvement, il se soustrait à toute forme de finalité pour désigner le temps « toujours en instance », fidèle en cela à son étymologie : instant, proche, lointain. Cet adjectif est emprunté au latin classique instans, -antis signifiant « présent » et « pressant, menaçant », participe présent de instare « se tenir sur ou au dessus », « serrer de près », « s’appliquer à qqch. » et « insister ». Le verbe est formé de in- et de stare, status « se tenir debout » qui se rattache à une racine indoeuropéenne °sta- « être debout ». Cette proximité menaçante se retrouve d’ailleurs dans l’instant de ma mort au travers du tacere de l’ineffable : (« à sa place je ne chercherai pas à analyser ce sentiment de liberté » F1) et le sentiment de « crainte » (F2). L’instant est l’avènement « d’un temps arrêté, d’un temps qui ne suit pas la mesure, d’un temps que nous appellerons vertical pour le distinguer du temps commun  » . Au travers de l’étymologie, l’instant partage donc avec la menace (minax, minae : saillie, avancée d’un mur, surplomb) l’idée du surplomb, pour désigner la verticalité, le temps du jugement en instance qui se soustrait à l’horizontalité du temps ordinaire, de la succession. Cette rupture, cette coupure avec la temporalité ordinaire, s’annonce dans le récit de l’instant de ma mort d’une part par la persistance de l’instant qui tranche sur toute narration, sur le mode la rupture et l’irruption du « qu’importe demeurait  » (F3) et d’autre part par l’annonce d’une clôture : « à cet instant, brusque retour au monde  » (F1).
Par ailleurs l’instant fait échec aux facultés de représentation pour désigner le temps de l’épokè, la suspension des certitudes, caractéristique du kairos qui suppose une philosophie dans l’instance ne soit pas la vérité ainsi que nous le rappelle Barthes pour qui le kairos est la temporalité propre et asystématique du neutre : « Temporalité du discours sophiste par à-coups, zigzags, captures : la chasse au « bon moment ». Il y a donc tension continue, durée de l’affût. temps pour rien, temps du tacet, du blanc. Il s’agit de défaire le temps du système, d’y mettre des moments de fuite, d’empêcher que le système prenne  » Le kairos, l’occasion, l’à-propos, serait ainsi un art de la « fugue », sur le mode du « tiens, à propos »qui sert à annoncer de manière désinvolte (c'est-à-dire insaisissable) le hors propos en tant que pertinence, l’exemplarité de l’exemple, de ce qui est paradoxalement superflu. Au monde des certitudes s’oppose alors la fuite du questionnement qui suspend toute tentative de détermination à l’horizon neutre du « peut-être » (F1, F2), pour culminer dans l’alliance axiomatique des contraires sur un mode héraclitéen : « Je sais – le sais-je. » (F1). La raison fait alors place, de façon déterminante au « sentiment » (F1, F2, F3) et à l’imagination : « Je sais, j’imagine  » (F2), annonçant ainsi que nous le verrons l’émergence d’une véritable esthétique de l’instant critique.
Cette dimension imaginaire de l’instant qui s’annonce sur le mode de la rupture, se détachant du monde rassurant des certitudes acquises, de part sa singularité se manifeste alors par l’isolement du sujet perceptif :

« L’instant c’est la solitude… C’est la solitude dans sa valeur métaphysique la plus dépouillée. Mais une solitude d’un ordre plus sentimental confirme le tragique isolement de l’instant : par une sorte de violence créatrice, le temps limité à l’instant nous isole non seulement des autres mais de nous-mêmes, puisqu’il rompt avec notre passé le plus cher. » 

C’est cette « solitude essentielle » de l’instant en tant que rupture avec l’expérience que l’on retrouve au cœur de l’œuvre de Blanchot et dans Une scène primitive qui partage avec l’instant de ma mort un certain nombre d’éléments déterminants : Ce qui se passe ensuite : le ciel le même ciel, soudain ouvert, noir absolument et vide absolument, révélant (comme par la vitre brisée) une telle absence que tout s’y est depuis toujours et à jamais perdu, au point que s’y affirme et s’y dissipe le savoir vertigineux que rien est ce qu’il y a, et d’abord rien au-delà. L’inattendu de cette scène (son trait interminable), c’est le sentiment de bonheur qui aussitôt submerge l’enfant, la joie ravageante dont il ne pourra témoigner que par les larmes. On croit à un chagrin d’enfant, on cherche à le consoler. Il ne dit rien. Il vivra désormais dans le secret. Il ne pleurera plus.
Ce qui frappe tout d’abord ici, c’est l’effet de subreption de l’instant (« soudain ») qui emporte tout dans le mouvement encore indéterminé d’un ‘pré-sentiment’ suspendu, l’espace d’un instant, entre la « joie », le « bonheur » et l’effet « ravageant » qui dépasse la mesure d’un simple « chagrin ». Nous retrouvons ici la même indétermination du sentiment qui accompagne l’expérience de l’instant critique dans nos trois ‘fragments’. Par ailleurs, selon Jankélévitch, l’opportunité serait caractérisée par sa nature « infinitésimale, imprévisible, et irréversible » Or l’instant qui est décrit ici se présente effectivement selon ces trois critères : l’infini béance du rien, du vide absolu, qui s’inscrit sur le mode du non-rapport en tant que rupture de « l’inattendu », et s’affirme dans le terme clef de tous nos ‘fragments’: l’irréversibilité du « désormais ». Bachelard évoque l’intuition de l’instant en des termes qui ne sont pas sans rappeler l’expérience relatée dans "Une scène primitive" :

Naturellement dans la perspective de l’instant, on peut éprouver des ambivalences à plus longue portée : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie ». Les instants où ces sentiments s’éprouvent ensemble immobilisent le temps, car ils s’éprouvent ensemble reliés par l’intérêt fascinateur à la vie. Ils enlèvent l’être en dehors de la durée commune. Une telle ambivalence ne peut se décrire dans des temps successifs, comme un vulgaire bilan des joies passagères. Des contraires aussi vifs, aussi fondamentaux relèvent d’une métaphysique immédiate. On en vit l’oscillation dans un seul instant, par des extases et des chutes qui peuvent même être en opposition avec les événements.

L’un des traits persistant de la manifestation de l’instant semble donc être de façon déterminante cette alliance de sentiments contradictoires qui « rompt avec tout passé » pour révéler un temps « primitif » et originaire qui surdétermine tout passé.