Le roman imparfait de Maurice Blanchot

Ce n’est pas découvrir la figure dans le tapis, tel que l’imaginait Henry James, que d’essayer de dévoiler une structure profonde dans l’œuvre romanesque de Maurice Blanchot. Mais, à force de parcourir une œuvre qui s’énonce et se retourne sur elle-même en se reformulant et en se niant, le lecteur finit certes par développer une stratégie de suspicion et de défiance qui peut s’avérer assez pertinente parce que motivée par le texte lui-même. C’est le cas, nous semble-t-il, du roman Le Très-Haut (1948).
Le besoin et le souci premiers du protagoniste, Henri Sorge, correspondent à une recherche de soi : il tente en fait de valider son témoignage vital, d’exprimer de façon cohérente son expérience et ses réflexions. Les thèmes principaux de son discours sont l’existence, le sentiment d’appartenance à la masse, l’étonnement et l’admiration par rapport au monde et à la Loi qui le règle apparemment, ainsi qu’une impression de maladie, d’une maladie qui le hante entre le rêve et la réalité jusqu’au pressentiment de la mort. Ce pan du récit est donc une quête de vérité.
Or la composition du roman va tout de même à l’encontre de cette volonté d’affirmation. Elle se fausse et se contredit continuellement, si bien qu’elle provoque une tension structurale et semble indiquer le mensonge romanesque : ainsi, peut-être le malaise et la mélancolie du narrateur-protagoniste viennent-ils d’une certaine composition fictionnelle, de ce qui constitue à vrai dire l’abandon du réel. Par ailleurs, l’insanité ou la fragilité de ces rapports entre la forme et le contenu est parfois projetée sur l’un des nombreux personnages secondaires : « Vraiment, ce besoin de ne pas être pris pour un autre, cet instinct furieux, car vous êtes soudain devenu furieux, cette rage de ne pas vouloir être confondu, vous ne devinez pas qu’elle vous dénonce ? » (p. 85, nous citons l’édition Gallimard, coll. « L’Imaginaire », nº 203).
Tout en analysant les failles du discours, notamment les altérations et la variété dans la représentation du temps, nous nous rendons compte du rôle joué par le choix des temps verbaux. La création romanesque, d’une certaine manière, surgit à partir d’une trame discrète et quasiment effacée et l’œuvre du narrateur bavard, qui ne se tait jamais (p. 78), se distribue ainsi selon trois paliers distincts : à la base, les dialogues constituent la source principale d’information et se situent dans une période immédiate par rapport à la voix énonciatrice. Ensuite, le palier le plus éloigné : celui du temps passé, le temps propre au code des actions dans le discours littéraire ou, si l’on veut, au schéma narratif, à savoir le passé simple. Mais, entre les deux, celui qui permet la transition entre les dialogues et une intrigue événementielle tout en étoffant le texte. Celui-ci constitue effectivement un des processus-clé dans la production finale du roman et, par ailleurs, c’est ce que nous voulons signifier en relevant l’œuvre de l’imparfait qui est en somme l’achèvement du présent de la fiction.
De ce fait, nous entendons démontrer que le rôle de l’imparfait se situe précisément, en ce qui concerne la confection ou le tissage du roman, au centre de l’écriture et de l’expression du narrateur. Quoique le dialogue, « présent » dans toutes les différentes scènes, semble fonder Le Très-Haut, nous sommes à même d’affirmer que le roman blanchotien repose avant tout sur l’emploi de l’imparfait de l’indicatif. A partir d’un bref échantillon, nous pourrons relever donc l’importance de cet espace qui est créé entre les Autres et les événements. Il s’agit souvent au demeurant du domaine de la subjectivité ; l’imparfait correspondrait ainsi au grésillement authentique de la langue du narrateur : Je rentrai dans ma chambre. Vers le soir, j’ouvris doucement la porte, j’écoutais ce bruit étrange, un chuchotement, une parole de papier qui se froissait et se déchirait avec précaution. Je m’accroupis dans le noir. Le bruit avait cessé, mais quelque chose continuait à frôler le silence : le passage d’une étoffe, un faible bruit d’eau ou plutôt l’approche d’une voix, oui, un essai, timide et patient, pour arriver dans le voisinage de la parole. (64)

Comme pour la célèbre phrase à propos de la sortie de la marquise à cinq heures (au passé simple), il apparaît dès le début du roman que l’imparfait est la base choisie pour faire avancer le récit. Ce temps à l’aspect indéfini s’avère ainsi une ouverture sur un monde qui sera présenté au fur et à mesure. Mais non seulement le monde imaginé est ainsi rapporté et présenté au lecteur, puisque le lecteur découvre également de cette manière une situation de départ et une démarche assez lente ou réflexive dans la mise en place de la voix narrative. On atteint certes un monde, mais aussi des objets et des personnages qui seront décrits, ou bien des événements et des attitudes qui relèveront des perceptions du narrateur : « Je n’étais pas seul, j’étais un homme quelconque. Cette formule, comment l’oublier ? » (incipit).