Les temps du terrorisme et de la dissidence de Maurice Blanchot par Antoine Philippe Université de Porto Rico

Introduction: Le politique et le littéraire

L’œuvre de Maurice Blanchot entretient une relation particulièrement ambigüe au temps. D’une part, pendant pratiquement toute sa vie, Blanchot a fait preuve d’un intérêt pour la littérature inchangé, continu, inaccessible à l’usure du temps. De plus, en laissant la critique dans l’ignorance de son passé, il a semblé vouloir donner de lui-même une image d’Epinal, celle de l’écrivain « dégagé » des influences du temps par excellence, entièrement sublimé dans l’atemporel de l’« espace littéraire ». Mais, en même temps, son œuvre se caractérise par un changement générique perpétuel qui invite le critique à la penser en périodes discontinues ayant chacune leur temporalité propre. Cette dialectique du continu et du discontinu s’est compliquée encore davantage lorsque des « démystifieurs » (en particulier Jeffrey Mehlman et Philippe Mesnard) sont venus déterrer son passé de journaliste dans la presse d’extrême-droite d’avant-guerre, non pour réveler un autre Blanchot, mais pour proposer ses articles politiques oubliés comme la clé de son œuvre si hermétique. Selon eux, Blanchot aurait toujours été fidèle à son premier engagement malgré l’apparence du contraire et son « silence » servirait essentiellement à couvrir sans le renier un passé coupable d’antisémitisme, de fascisme, et de terrorisme.

Puis sont apparues d’autres études, moins hâtives, de son œuvre au complet, qui ont permis de rejeter aussi bien l’image d’Epinal initiale que le procès à charge qui lui avait succédé. Ainsi, Christophe Bident dans Maurice Blanchot parternaire invisible, puis Leslie Hill avec Maurice Blanchot : Extreme Contemporary, analysant la position politique complexe, multiple et mouvante du Blanchot d’avant-guerre, ont montré, d’une part, qu’il n’a jamais été essentiellement antisémite ou fasciste et qu’il s’est suffisamment engagé personnellement contre l’antisémitisme et le fascisme depuis sa période journalistique, et de plus en plus explicitement par la suite, pour se disculper au moins en partie de sa position initiale et pour apaiser les doutes sur sa position tardive; et d’autre part, que son « silence » politique et la création littéraire qui l’a accompagné, loin d’être une simple couverture, équivalent à une véritable « conversion » politique et esthétique, une sincère décision de quitter ce qui lui est apparu comme une erreur et un échec.

Les études qui ont paru le plus récemment ont nuancé encore ce jugement et semblent indiquer que l’on peut concilier les idées de rupture et de continuité entre littérature et politique chez Blanchot. Après avoir surtout insisté sur la discontinuité entre le premier engagement et la fiction, Leslie Hill semble maintenant avancer dans « Les actes du jour » que les retours de la politique dans la vie mais aussi l’œuvre de Blanchot signalent que celle-ci a toujours eu une double dimension littéraire et politique. Mais c’est Arthur Cools qui, analysant les notions politico-littéraires de Blanchot à partir de ses articles d’avant-guerre, a posé le plus clairement la nécessité de lire diachroniquement et de front le politique et le littéraire chez Blanchot. Il nous permet ainsi d’en finir avec le manichéisme critique qui voudrait qu’il y ait essentiellement « un » Blanchot, fidèle pour toujours à ses premières « erreurs », ou « deux » Blanchot(s) appartenant à des espaces (politique/littéraire) ou des temps (avant 1937/après 1937) sans lien entre eux. Cools nous enjoint donc à reprendre la lecture de l’œuvre entière de Blanchot sur cette nouvelle base: « Nous pouvons justifier notre approche en argumentant qu’elle invite à une relecture originelle de l’œuvre blanchotienne. Les écrits des années trente serviront alors de base à une interprétation soucieuse de repérer les traces d’une parole et d’un engagement révolutionnaires » — relecture dont il nous donne une esquisse. Arthur Cools suggère que, si Blanchot a effectivement abandonné la politique d’extrême-droite en 1937, il aurait « recyclé » esthétiquement ses concepts politiques révolutionnaires lorsqu’il a publié Faux Pas. Il ne se serait donc « converti » à la littérature que pour mieux conserver ses croyances révolutionnaires, croyances qui réapparaîtraient périodiquement, plus tard, sous une forme déguisée.

__ Double problème de la dissidence et du terrorisme
__

La position d’Arthur Cools reprend donc, mais de façon plus subtile et plus rigoureuse, l’accusation de « terrorisme » dont Blanchot n’a jamais été blanchi, contrairement aux accusations d’antisémitisme et de fascisme. La « dissidence » que revendiquait Blanchot, et qui justifiait à la fois son silence politique et sa parole littéraire, serait une version littéraire du terrorisme plutôt qu’un reniement. Jacques Derrida, récemment, s’est d’ailleurs lui aussi inquiété du lien théorique entre littérature et terreur que Blanchot a établi dans son essai fondateur de 1948, « La littérature et le droit à la mort ». Derrida a estimé ce retour du thème de la terreur plutôt troublant chez quelqu’un qui l’avait auparavant employé de façon si contestable, lorsqu’il avait fait un appel littéral au terrorisme dans son article « Le Terrorisme, méthode de salut public ». Le fait que deux lecteurs aussi attentifs aux textes blanchotiens qu’Arthur Cools et Jacques Derrida soulignent leurs inquiétudes rappelle, s’il en était besoin, l’amplitude du doute qui plane encore sur la signification politique de l’œuvre de Maurice Blanchot.

D’où il apparaît que la nature de la dissidence de Blanchot et son usage du terme de « terreur » sont les points les plus douloureux de ses textes d’avant-guerre. Il importe donc de retracer son évolution politico-littéraire afin d’y réévaluer l’importance de ces deux notions. Nous voudrions, à cet effet, poursuivre l’analyse d’Arthur Cools sur les imbrications entre littérature et politique chez Maurice Blanchot. Il nous semble qu’il faut effectivement aujourd’hui poser, comme il l’a fait, qu’il y a bien « deux » Blanchot(s) à précision de préciser que le second doit tout au premier, mais nous voudrions nous démarquer de la position de Cools en ce que nous pensons que le second Blanchot ne s’est fondé que par opposition au premier et ne contient « les traces d’une parole et d’un engagement révolutionnaires » que par la nécessité de marquer cette opposition . Nous pensons en effet que, loin d’annoncer le retour du « refoulé » terroriste qui se cachait derrière sa dissidence, comme le craint Arthur Cools, la notion de terreur revient parce qu’elle est la plus cruciale pour toute réflexion sur une politique révolutionnaire. Ne pas y revenir serait au contraire signe que ce passé-là n’a pas été « digéré ». Si donc les premiers écrits politiques de Blanchot apportent en effet un éclairage irremplaçable sur son œuvre souvent hermétique, c’est selon nous parce que, loin de la dévaluer, ils en dévoilent le sens véritable, celui d’une écriture en dissidence, c’est-à-dire en constante métamorphose; d’une écriture qui, loin d’oublier son point de départ, se fonde sur un mouvement d’opposition perpétuelle à son origine. Cette métamorphose s’accomplit non pas dans une direction terroriste avouée ou déniée, mais dans une direction qui interroge le terrorisme comme ce par rapport à quoi la dissidence se définit et, partant, ce qu’elle doit par-dessus tout éviter.

................................................... A S U I V R E......................................................

Textes cités

BIDENT C., Maurice Blanchot, partenaire invisible, Paris, Champ Vallon, 1998.
—, « ...au point de vacillement (d’un écart de Blanchot à Giraudoux) », dans BIDENT C. et VILAR P., (Ed.), pp. 505-522.
BIDENT C. et VILAR P., (Ed.), Maurice Blanchot Récits critiques, Tours, Farrago, 2003.
BLANCHOT M., Après coup, précédé par Le Ressassement éternel, Paris, Gallimard, 1983.
—, « Le Terrorisme, méthode de salut public », Combat n° 7, juillet 1936.
—, « De la révolution à la littérature », L’Insurgé n° 1, le 13 janvier 1937.
—, « On demande des dissidents », Combat n° 20, décembre 1937.
—, Thomas l’obscur, roman, Paris, Gallimard, 1941.
—, Faux pas, Paris, Gallimard, 1987 (1943).
—, La Part du feu, Paris, Gallimard, 1987 (1949).
—, Lautréamont et Sade, Avec Préf., Paris, Union générale d’éditions, 1967 (1949).
—, L’Espace littéraire, Paris: Gallimard, 1991 (1955).
—, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1992 (1969).
—, L’Amitié, Paris, Gallimard, 1992 (1971).
—, Le pas au-delà, Paris, Gallimard, 1992 (1973).
—, L’Écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1991 (1980).
—, Les Intellectuels en question, Paris, Fourbis, 1996 (1984).
CARROLL D., David, French Literary Fascism. Nationalism, Anti-Semitism, and the Ideology of Culture, Princeton, Princeton University Press, 1995.
COOLS A., « Littérature et engagement. Une Analyse diachronique des critiques littéraires et politiques de Maurice Blanchot 1931-1943 », <http://www.mauriceblanchot.net/essais/fr/cools/lit-eng/essai/>
DERRIDA J., « Maurice Blanchot est mort », dans BIDENT C. et VILAR P., (Ed.), pp. 595-623.
HILL L., Blanchot Extreme Contemporary, London, Routledge, 1997.
—, « Les actes du jour », <http://www.mauriceblanchot.net/essais/fr/hill/actesdujour/> LEVINAS E., Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, Paris, LGF, 2001 (1961).
MEHLMAN J., Legacies of Antisemitism in France, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1983.
MESNARD P., Maurice Blanchot, le sujet de l’engagement, Paris, L’Harmattan, 1996.
MOLE G. D., Lévinas, Blanchot, Jabès. Figures of Estrangement, Gainesville, University Press of Florida, 1997.
PAULHAN J., Les Fleurs de Tarbes, ou la terreur dans les lettres, Dijon, Gallimard, 1941.
SWENSON J., « Revolutionary Sentences », The Place of Maurice Blanchot, No Spéc. de Yale French Studies n° 93, 1998, pp. 11-29.