Alain Milon, "La fabrication de l'écriture à l'épreuve du temps" (introduction, reproduction interdite)
Par Eric Hoppenot, samedi 14 mai 2005 à 10:34 :: Maurice Blanchot, L'Epreuve du Temps :: #75 :: rss
Plus que la question de la temporalité et les figures de l'oubli que l'on retrouve dans ses romans, c'est le statut de l'écriture et la manière dont, pour Blanchot, elle ouvre un espace dans lequel le temps se métamorphose, qui retiendra notre attention. En fait, Blanchot réfléchit, aussi bien dans ses propres essais que dans ses analyses littéraires sur Kafka, Proust ou Mallarmé, sur la façon dont l'écriture oblige le temps à prendre la forme de l'espace pour fabriquer un texte.
La fabrication de l'écriture à l'épreuve du temps
(La version intégrale de l'article sera publiée dans Maurice Blanchot et l'Epreuve du Temps, coll. "Compagnie de Maurice Blanchot", éd. Complicités, automne 2005)
Plus que la question de la temporalité et les figures de l'oubli que l'on retrouve dans ses romans, c'est le statut de l'écriture et la manière dont, pour Blanchot, elle ouvre un espace dans lequel le temps se métamorphose, qui retiendra notre attention. En fait, Blanchot réfléchit, aussi bien dans ses propres essais que dans ses analyses littéraires sur Kafka, Proust ou Mallarmé, sur la façon dont l'écriture oblige le temps à prendre la forme de l'espace pour fabriquer un texte.
Le temps et l'espace comme formes de la sensibilité qui existent indépendamment d'une conscience qui les perçoit ne l'intéressent pas. Il laisse cette réflexion épistémologique sur le statut de la connaissance aux philosophes. Blanchot préfère s'interroger sur la manière dont l'écriture devient un lieu d'accueil dont le temps et l'espace sont des modulations de ses propres variations. En prenant la forme de l'espace, le temps offre à l'écriture un lieu pour qu'elle se déploie. Le temps devient alors un espace de potentialité qui permet à l'écriture de prendre des formes multiples. Ce lieu d'accueil, l'écriture l'envisage effectivement comme un lieu de possibilité, un lieu où chaque texte est un ensemble de possibles. Le temps n'est plus une durée comme l'espace est autre chose qu'un emplacement. Le temps qui prend la forme de l'espace inaugure pour Blanchot une autre manière d'appréhender le statut de l'écriture, de l'auteur, du lecteur, ensemble de figures qui composent le texte. Le temps dans l'espace, cela veut aussi dire que chaque instant nie les autres au sens où il les englobe, l'écriture devenant, par cette négation, une sorte de dialogue fratricide entre le lecteur et l'auteur, tous deux frères d'écriture. Ce dialogue mortel, Blanchot l'aborde dans De Kafka à Kafka quand il retranscrit les morceaux choisis d'un entretien entre un auteur qui affirme : « écris, construis une oeuvre, prends place devant le lecteur », et un lecteur qui lui répond : « n'écris pas, pas d'oeuvre, efface-toi devant le lecteur (1) ». Un tel dialogue est envisageable quand on n'est plus dans le temps de la succession.
De cette lutte à mort, le texte ressurgit, mais pour ressurgir il a besoin que le temps, qui n'est plus une simple durée mais un lieu de possible, se reconstruise dans l'espace. Un temps qui se reconstruit dans l'espace, c'est une autre façon d'affirmer que l'auteur, l'écrivain par exemple, est unique et plusieurs à la fois puisqu'il est dans le même instant lecteur et auteur. C'est aussi reconnaître que chaque moment d'écriture absorbe tous les autres, et que l'espace littéraire se repaît de cette absorption du temps. La dissolution du temps dans l'espace fabrique alors un véritable lieu d'habitation pour l'écrivain, à condition toutefois qu'il comprenne que l'écriture ne peut se satisfaire d'un quelconque pronom personnel : j'écris, tu écris, il écrit. L'écriture devient écriture dans son infinitif quand il s'agit d'une écriture qui a assez d'autorité pour s'affranchir de tout marquage chronologique. J'écris sous-entend finalement que mon écriture se limite au temps de ma petite histoire personnelle. Écrire présuppose au contraire que l'écriture n'est plus anecdotique et factuelle.
En fait, cette fascination récurrente de Blanchot à l'égard du temps comme espace de possible n'a pas pour vocation de nier le temps en tant que tel. Elle propose simplement de circonscrire un espace qui incite l'écrivain à se soumettre à la loi du pseudonyme, loi selon laquelle l'écriture est l'affirmation d'un 'écrire' et non d'un 'j'écris', loi qui inscrit le cycle de l'écriture dans une sorte de mouvement et de différence. Écrire, c'est accepter que tout écrivain est le pseudonyme d'un autre à la manière du Quichotte de Ménard de Cervantès de Borges. Il n'y a ni avant, ni après dans cet espace, mais une sorte de simultanéité qui inaugure le véritable lieu de l'écriture, à savoir l'espace littéraire. Cette écriture, en délimitant l'espace du texte, devient un espace de la fabrication, un espace d'accueil, finalement un espace de l'événement, celui de l'écriture. Et c'est seulement dans le contexte d'un espace d'ouverture et d'un temps qui se métamorphose spatialement faute de disparaître que Blanchot explique la fabrication de l'écriture, une écriture qui est autant l'expression de sa propre écriture que celle de l'écrivain qu'il recueille. Cette écriture ainsi produite ne peut être commune pour Blanchot. Elle est de la nature de ces écritures qui questionnent le texte, de ces écritures qui mettent en demeure l'écrivain de pousser à bout son travail en évitant toute complaisance à l'égard de situations anecdotiques. Se livrer par et dans l'écriture pour accueillir c'est, pour Blanchot, toucher, au sens de René Char, à l'essentiel à atteindre, autrement dit, toucher cet instant où l'écrivain écrit réellement pour questionner le texte, toucher ce moment qui condense tous les autres.
(1) BLANCHOT M., De kafka à Kafka. Paris, Gallimard, coll. Folio-essais, 1994, p. 24.
Alain Milon, Professeur de philosophie des Universités, Université Paris X-Nanterre. Membre du Créart-Phi.
Bibliographie récente (alain.milon@u-paris10.fr) :
- L'écriture de soi : ce lointain intérieur. Moments d'hospitalité littéraire autour d'A. Artaud. La Versanne, Encre marine, septembre 2005
- La réalité virtuelle. Avec ou sans le corps. Paris, Autrement, coll. Le corps plus que jamais
- La liberté sexuelle (dir. D. Borrillo et D. Lochack). Paris, PUF, 2005
- Le livre de l'hospitalité (dir. A. Montandon). Paris, Bayard, 2004
- Contours de lumière : les territoires éclatés de Rozelaar Green. 40 ans de voyages en pastels et dessins. Paris, Ed. Draeger, 2002.
- L'Art de la Conversation. Paris, PUF, coll. " Perspectives critiques ", 1999.
- L' Étranger dans la Ville. Du rap au graff mural. Paris, PUF, coll. "Sociologie d'aujourd'hui ", 1999.
- La valeur de l'information : entre dette et don. Paris, PUF., coll. " Sociologie d'aujourd'hui ", 1999.
Commentaires
1. Le mardi 15 novembre 2005 à 20:32, par yacine Benabid
2. Le mardi 15 novembre 2005 à 20:42, par Eric Hoppenot
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