Mathieu Bietlot. Amitié inavouable. Bataille et Blanchot
Par Eric Hoppenot, dimanche 3 avril 2005 à 06:51 :: Essais :: #40 :: rss
À l’occasion du centenaire de sa naissance, nous devons à Michel Surya la publication d’un Choix de lettres expédiées par Bataille à la plupart de ses amis, de ses vingt ans jusqu’à son décès. Comme nombre de correspondances notoires (songeons simplement à Proust), ni les propos ni le style n’y annoncent l’œuvre. L’ingénuité y prime le génie et la pensée s’avère très pudique. Entre les soucis quotidiens ou professionnels, Bataille y fait peu part de ses expériences intérieures ou communautaires, de ses excès, de ses fantasmes, de ses tortures ou de la mort qui l’a continuellement obsédé. Rarement intimes, ces épîtres sans mysticisme relèvent des contingences pratiques : l’auteur s’inquiète de sa santé, de ses revenus, de ses vacances, de rendez-vous à coordonner, de retards ou insuffisances dans son travail et dans sa correspondance... À Michel Leiris, il déplore la conformité des rapports humains « à des conventions telles que tout ce qui pourrait être autre est exclu. Je ne suppose pas que les rapports épistolaires puissent faire facilement exception. 1»
À l’occasion du centenaire de sa naissance, nous devons à Michel Surya la publication d’un Choix de lettres expédiées par Bataille à la plupart de ses amis, de ses vingt ans jusqu’à son décès. Comme nombre de correspondances notoires (songeons simplement à Proust), ni les propos ni le style n’y annoncent l’œuvre. L’ingénuité y prime le génie et la pensée s’avère très pudique. Entre les soucis quotidiens ou professionnels, Bataille y fait peu part de ses expériences intérieures ou communautaires, de ses excès, de ses fantasmes, de ses tortures ou de la mort qui l’a continuellement obsédé. Rarement intimes, ces épîtres sans mysticisme relèvent des contingences pratiques : l’auteur s’inquiète de sa santé, de ses revenus, de ses vacances, de rendez-vous à coordonner, de retards ou insuffisances dans son travail et dans sa correspondance... À Michel Leiris, il déplore la conformité des rapports humains « à des conventions telles que tout ce qui pourrait être autre est exclu. Je ne suppose pas que les rapports épistolaires puissent faire facilement exception. 1»
Il semble que Bataille réservait ses confidences pour ses livres et en épargnait ses lettres (même s’il présente parfois celles-ci comme pleines de lui-même). Est-ce une raison pour déduire de cette « économie » une dévalorisation des productions privées ? Procure-t-elle un monopole d’authenticité aux écrits publics ? La vérité loge-t-elle inévitablement dans les aveux ? Découvrons-nous davantage Bataille au travers de ses œuvres introspectives, sous ses pseudonymes, au cœur d’une collection d’articles ou disséminé dans ses missives ? L’homme se cache-t-il derrière l’auteur ? Bien sûr, les livres n’ont eu d’autre souci que de traduire une expérience profondément intime ; plus que chez quiconque, chaque volume, tortueux, renvoie à une existence, tourmentée. Est-ce gage de véracité ? « Hypocrite ! Ecrire, être sincère et nu, nul ne le peut. Je ne veux pas le faire.2 » Et qui fut le sujet de cette épreuve ? Aujourd’hui, il n’est plus et nous aurions grand tort d’apporter une réponse à cette question où il n’a cessé de se maintenir en suspens. Le « je » à l’œuvre dans les livres, les lettres et même les revues de Bataille ne s’est jamais affirmé qu’à titre de mise en question ; mise en question du tout, de lui-même et de la question. Mise en question, mise en jeu du « je », tel fut le mouvement de l’expérience. Ainsi, avant d’aborder Bataille, il nous faut toujours faire la part du jeu. Blanchot parlerait – avec toutes les réserves qu’on lui connaît – d’impersonnalisation pour indiquer cette souveraineté où le sujet se voit excédé, où toutes les limites – à commencer par celles de l’identité – se consument et s’effacent. Ce besoin démesuré de se perdre dans l’immensité ouverte, l’abandon de la substance supposée, la mise à mort de l’intériorité que nous découvrons ou scrutons dans l’érotisme, le rire, l’angoisse, l’extase... nous l’apercevons déjà dans un billet de l’été 1922, adressé à Colette R. :
« Car vraiment s’il y a quelque chose que je crois, c’est qu’absolument il faut chaque jour s’oublier. C’est-à-dire, comme il nous plaît, ou s’endormir, ou s’illusionner ou rêver ou rire. ... Mais encore on n’oublie pas tout seul et j’ai besoin que vous me racontiez des histoires. 3»
Des lettres à l’œuvre, si l’auteur – l’auteur en question – demeure le même – le même autre, la même absence d’identité –, l’écriture diffère sans doute eu égard au lecteur. Chez l’autre réside l’origine du partage des genres... En effet, l’effacement ne se fait pas seul. Peut-être simplement parce qu’à sa base gît un principe d’insuffisance. La solitude extrême de Bataille se saisit seulement si elle s’inscrit au sein d’une communauté, fut-elle impossible ou négative, « la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté ». L’incomplétude répond à l’appel de l’autre ; le proche ou le lointain. Ici, l’urgence de la correspondance se distancie de l’exigence de l’œuvre (réclamée par le désœuvrement) :
« Ces notes me lient comme un fil d’Ariane à mes semblables et le reste me paraît vain. Je ne pourrais cependant les faire lire à aucun de mes amis. Par là, j’ai l’impression d’écrire à l’intérieur de la tombe. 4»
Les proches du coupable l’étaient trop que pour être susceptibles d’accueillir l’excessivité de ses interrogations, l’atrocité de sa peine, l’impérativité de sa tâche. L’amitié imposait de taire la vérité. Les profondeurs qu’a, toute sa vie, sondées Bataille n’émergeaient à la surface d’un texte qu’à condition d’être offertes à un lecteur anonyme, soustrait à toute réciprocité possible. Secret impersonnel qui nécessitait d’être partagé, mais d’un partage sans retour. Enonciation d’une indicible intimité destinée au silence, seul apte à l’entendre. Silence et parole (plurielle) – au fond de leur confusion – tels sont les interlocuteurs à la hauteur de la transmission, de la contagion.
« Le tiers, le compagnon, le lecteur qui m’agit, c’est le discours. Ou encore : le lecteur est discours, c’est lui qui parle en moi, qui maintient en moi le discours vivant à son adresse.5 »
Au cours de cet exercice ouvert vers le dehors, le lecteur s’entend douloureusement invoqué, aimé tout autant que redouté. « Celui pour qui j’écris », Bataille s’imagine mourir s’il l’entrevoyait. L’obscur, l’étranger, l’inconnu sans ami qui inspire l’amitié. Chez Blanchot, « Celui qui ne m’accompagnait pas », celui pour qui lire deviendrait une « tâche sérieuse » s’il apercevait la main qui a tracé les mots de L’arrêt de mort. Amitié qui commande toute écriture : livre, lettre, article.
Après les proches préservés des affres de l’expérience, après l’impossible lecteur inaccessible, qu’il me soit permis d’effleurer la relation étrange, « l’éloignement qui rapproche6 » Georges Bataille de Maurice Blanchot. Tous deux noués par l’amitié pour l’exigence d’écrire qui exclut toute amitié, par la communauté négative de l’écriture.
Parmi le Choix publié, aucune lettre destinée à Blanchot. Pourtant, combien d’adresses à son égard ? Quelle présence régulière, bien que sans effectivité, du nom de ce dernier dans les desseins – souvent avortés – de Bataille. Notamment pour la direction des cahiers d’Actualité et ensuite de la revue Critique que Bataille régira seul ou avec P. Prévost, bien qu’insistant assidûment pour y associer la participation de Blanchot7. Comme si la mention d’un personnage aussi énigmatique et d’une telle démarche radicale et fascinante accordait aux projets inquiets de Bataille un crédit considérable. Obscure, presque secrète, la prégnance du mutisme de Blanchot au sein de l’interrogation tempétueuse de son ami, n’en est que plus lourde. Ami d’autant plus essentiel qu’il se fait invisible. « Je pense fondamentalement ce que pense Blanchot. ... ses lettres ont beaucoup compté pour moi.8 » Amitié plus intense que toutes en ce qu’elle s’est révélée la plus discrète. Est-il utile d’évoquer le rôle déterminant des conversations avec Blanchot dans la mise à jour et à nu du principe de L’expérience intérieure (l’expérience est elle-même l’autorité et ne se distingue pas de la contestation) ? Entente muette, complicité distante, amitié sans intimité qui enflera jusqu’à l’agonie de Bataille. En témoignent ses ultimes lectures et écritures : l’avant dernier article que Bataille donnera à Critique s’intitule « Ce monde où nous mourons » et concerne Blanchot ; ensuite, peu de temps avant sa mort, bouleversé par Le Bavard de Louis René des Forêts, épuisé, il en confie le commentaire à son ami. « Je gardai le silence. Ce silence qui nous est commun aujourd’hui, mais dont je suis seul à me souvenir, je dois essayer d’y répondre... 9».
Répondre au silence de l’ami : toute la tension de l’écriture s’éclaire ici, l’impossible lecteur se dévoile sous ce visage absent. Plus encore que le silence et le discours – en quelque sorte leur complice –, l’ami inconnu incarne l’exigence d’écrire, l’interlocuteur sévère qui hante le coupable. Pour lui attribuer un visage que nul n’a jamais vu : Blanchot, l’ami à qui s’adresse Bataille dans la mesure où il porte le silence et reporte toute réponse. Silence de l’ami, silence exigé par l’ami.
« Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose d’essentiel ; je veux dire, nous devons les accueillir dans le rapport avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport. 10»
De part et d’autre, nous percevons l’amitié liée à une condition de silence et de discrétion. En envisageant la rédaction de Maurice Blanchot et l’existentialisme, projet inachevé parmi tant d’autres, Bataille n’ignorait pas, à l’instar de tous ses exégètes, que le peu qu’on sait de Blanchot, si on le divulguait, répondrait mal à qui il est. Rien ne peut être dit de l’auteur du Livre à venir qui déjà ne le trahisse. Si L’expérience intérieure se veut la traduction ou la parole accompagnante de Thomas l’obscur, n’omettons pas que Bataille n’aurait voulu en rien manquer « au sentiment de discrétion qui veut qu’auprès de lui j’ai soif de silence11 ». Pareillement, toute l’œuvre de Blanchot ressasse l’impossibilité de parler des ouvrages de son ami. Dès Faux pas : « Traduction authentique, le livre de Georges Bataille pour cette raison ne se laisse pas décrire » (p.56) et à l’autre terme de son parcours, dans La communauté inavouable, il répétera que le seul contenu de L’expérience intérieure réside dans son intransmissibilité, qu’aucune parole ne se tiendra à sa mesure. L’entretien infini réitère la tentative en l’entamant par sa prohibition, sa prétérition : ces livres disant et étant l’essentiel, le commentateur ne sera jamais fidèle s’il les reproduit fidèlement. Après coup, il se remémore qu’à la première lecture de Madame Edwarda, il avait d’emblée pressenti comment une telle œuvre unique ne pouvait que refuser toute parole de commentaire.
« J’y ai longuement réfléchi, j’y réfléchis encore. Je ne vois pas comment évoquer en termes justes une pensée aussi extrême et aussi libre, si l’on se contente de la répéter. 12»
Remarques qui nous concernent sensiblement. Ne devons-nous pas ajouter : comment commenter Bataille à la suite de Blanchot ? Et l’un et l’autre, comment les commenter sans commencer par nous taire ? Commencer, puisque finalement nous ne nous empêchons pas de pavoiser. Puisque à maintes reprises, Bataille et Blanchot auront transgressé l’interdit (wittgensteinien) du commentaire de l’autre. C’est que la transgression ne lève l’interdit qu’afin de le conserver. C’est que proférer le silence, c’est déjà l’ébruiter. C’est « qu’en définitive, pour se taire, il faut parler 13». Combien de livres faudra-t-il encore rédiger en vue d’accéder à l’absence de livre...
Transgression également légitimée, dans ce cas, par son intègre appartenance à l’expérience dont la contestation est l’autorité et le mutisme l’expression. L’amitié se développe dans le silence. Le silence rend compte de l’expérience, en ce que nous ne pourrons jamais dire que nous avons « éprouvé » cette expérience de la non-expérience. Cependant et l’amitié et l’expérience ultime répondent à l’exigence d’écrire, à l’exigence de l’autre.
« J’ajouterai que, loin de prétendre la l’expérience limite garder pour lui seul, il eut pour constant souci de ne pas la laisser s’affirmer solitairement, bien qu’elle soit aussi l’affirmation de la solitude, mais de la communiquer. Un jour, il l’a appelée du nom le plus tendre : l’amitié. Parce que toute son œuvre exprime l’amitié – l’amitié pour l’impossible qu’est l’homme – et parce que nous recevons d’elle ce don de l’amitié, comme signe de l’exigence qui nous rapporte infiniment et souverainement à nous-mêmes... 14»
Ce n’est pas pour rien que, à l’instar du premier chapitre du Coupable, Blanchot appellera de ce nom le plus tendre l’un de ses plus beaux livres. Toutes leurs œuvres respectives expriment l’amitié, et l’amitié pour l’impossible. Sans commune mesure, mon modeste texte souhaite simplement saluer l’amitié : pour Bataille, pour Blanchot, de l’un à l’autre, de l’autre à l’autre.
Si Bataille a noué un réseau de relations plus large (quoiqu’un seul nom cautionne ses livres), nul n’ignore qu’avec Lévinas, il a longtemps représenté le seul intime de Blanchot. Le mot n’est pas exact. Tous deux ont veillé à ce que l’amitié ne devint jamais intime : « amitié libre, détachée de tous liens ». Rapport incommensurable, rapport entre inaccessibles solitudes formant la négative communauté de ceux qui n’ont pas de communauté, marquée par son impossibilité, l’amitié, liée à l’absence radicale de l’autre, passe d’abord par la médiation des livres et se tisse au niveau des idées ou, plus précisément, d’une quête commune de la non pensée15. Rappelons l’impact d’Aminadab ou de Madame Edwarda sur leur lecteur privilégié. Lectures qui suffisent à une vie, qui dispensent du contact humain. Entre deux êtres « liés par l’essentiel, l’intimité non familière de la pensée établit une distance et une proximité sans mesure 16».
Amitié qui se maintient dans le mutisme17 – cela va sans dire – et consacre l’échec de la communication. Rien ne les rapprochait plus que leur conscience mutuelle de l’impossibilité d’une communication absolue, que leur expérience commune de ce qui ne peut être mis en commun. Amitié non seulement sans parole mais encore sans rencontre en ce qu’elle repose sur l’extrême distance entre les êtres. Elle n’a de sens qu’à vainement rêver d’enjamber le précipice. Seuls nous attirent ceux qui se situent loin, nécessité de l’inaccessible, absoluité de l’absence. D’autant plus indispensable qu’elle préserve les amis de leurs excès : « Je suppose que mon amitié a quelque chose de pesant pour ceux que j’aime le plus. J’ai un accès plus facile – surtout plus humain – auprès des gens que j’aime moins. 18»
Seule une solitude aussi profonde que la mienne est susceptible de me solliciter. Il suffit de savoir que l’autre se sent aussi seul que soi pour que l’amitié comble la solitude en la confirmant. L’autre ne me guérit pas de la solitude, il m’y expose. Apprendre que l’autre est aussi loin de moi (et des autres) que moi de lui (et des autres) pourrait nous rapprocher aussi radicalement que l’éloignement qui nous définit est radical. « Ainsi est, ainsi serait l’amitié qui découvre l’inconnu que nous sommes nous-mêmes, et la rencontre de notre propre solitude que précisément nous ne pouvons être seuls à éprouver...19 »
Somatiquement – évidemment, vu les auteurs évoqués – l’isolement des amis se fortifie à travers leurs interminables indispositions et lassitudes. Hommes malingres, maladifs, développant des rapports malades au monde et à autrui20... la maladie colore pleinement cette communication valétudinaire qui relie – ligature – Bataille et Blanchot. Comme la conscience de l’incommunicabilité les met en rapport, la douleur et la fatigue les tiennent en vie. Leurs râles et leurs alitements les rapprochent, renforcent leur amitié dans la mesure où celle-ci émane aussi de « la conscience d’une détresse égale à la tienne21 ».
Détresse au sens physique et psychique puisque Blanchot, dans une des rares missives publiées, associe explicitement leurs maladies à leur malheur. Ne repoussons pas la délectation de le citer longuement :
« ... il me semble depuis longtemps que les difficultés nerveuses dont vous souffrez – pour en parler en termes d’objectivité médicale – ne sont que votre manière de vivre authentiquement cette vérité, de vous maintenir au niveau de ce malheur impersonnel qu’est le monde en son fond. ... Si je parle si indiscrètement de ces choses qui vous concernent, c’est qu’il me semble que je leur appartiens aussi, par l’amitié, mais non seulement par l’amitié : quelque chose là, silencieusement nous est commun. Je crois que nous le savons : que les choses en leur fond soient sans issue, je ne vois rien qui me détournerait de le dire avec vous ; j’ajouterai seulement que ce « sans issue » ne peut s’affirmer que par la nécessité de toujours chercher une issue, par la décision, inexorable, de ne jamais renoncer à en trouver une. 22»
L’amitié rejoindrait ici le sens étymologique de la compassion : souffrir ensemble quoique dans la passivité de la séparation, dans l’impossibilité de soulager l’autre. L’écriture du désastre exacerbera l’épreuve jusqu’au mourir ensemble : « Le désir, pur désir impur, est l’appel à franchir la distance, appel à mourir en commun par la séparation. La mort tout à coup impuissante, si l’amitié est la réponse qu’on ne peut entendre et faire entendre qu’en mourant incessamment. 23» Dès lors que l’amitié se voit liée à l’absence et l’inaccessibilité de l’autre, se trouve captivée par l’inconnu qui insiste en lui, l’ami n’est jamais autant ami qu’au temps de son trépas, lorsqu’il ne peut plus répondre que par sa disparition. La mort crainte et désirée par Le Coupable fascine en tant que « puissance de lier à un inconnu parfaitement noir, qui vraiment ne sera jamais connu, et dont la séduction, qui ne le cède pas aux couleurs les plus chatoyantes, est faite de ce qu’il n’aura jamais rien, pas la plus petite parcelle de connu... » (p.77). L’inavouable communauté se révèle par la mort d’autrui, celle-ci attestant l’impossible communion des mortels et leur commune exposition à la mort. De sorte que bien souvent l’amitié se déclare post-mortem : « On était amis et on ne le savait pas24 ».
Rôle majeur de l’éclipse de l’autre, déjà pressenti dans les éclaircissements apportés par Bataille à Jean Lescure concernant la question du langage et de l’échange : « Mais même il est nécessaire à la communication de supprimer d’abord, fût-ce par la mort, le second terme du dialogue.25 » Il nous est aisé ici d’aggraver la situation en ajoutant que les démarches respectives de Bataille et Blanchot visent simultanément l’effacement du premier terme. Qu’il s’agisse de l’érotisme, de l’écriture du désastre, de l’extase, de la solitude essentielle, du sacrifice, de l’attente ou de l’oubli, il est à chaque fois question de mourir à soi-même, de dissoudre le sujet. Mise en question du je – jeu de massacre, annoncions-nous. Finalement, se sont-ils esquivés ?
Mise à mort condamnée à la récidive perpétuelle. L’irréalisable récit sans sujet se perpètre sans fin. Chez Blanchot comme chez Bataille, la mort à l’œuvre ne sévit que dans l’impossibilité de mourir. Le langage ravage, la mort emporte tout mais le verbe l’emporte – écrire, mourir – dans la répétition sans terme. La mort, certes, anime les deux pensées négatives dont nous avons souligné l’amitié ; la mort, à condition qu’elle demeure consciente au moment où elle anéantit l’être conscient. Autrement dit, mourir en restant vivant, se regarder cesser d’être (spectacles du sacrifice), « désir de vivre en cessant de vivre ou de mourir sans cesser de vivre, le désir d’un état extrême26 » aux limites du possible et de l’impossible... ou encore, accéder à cette vie de l’esprit hégélien qui porte la mort et se maintient en elle.
Celui qui vit avec l’impression de mourir vraiment, vit au moment où il meurt. Une parole portée par la mort nous parle encore après son ensevelissement. (Nous prononçons aujourd’hui leurs noms avec autant de présence invisible qu’autrefois). Des cendres des obsèques s’attise une amitié post-mortem. De cette passion du mourir – de l’écriture du désastre – naîtra une postérité...
Que cette perspective nous rassure vis-à-vis de la fatigue grandissante de Maurice Blanchot qui ne tardera plus à l’éteindre. Comment la maladie serait-elle capable d’achever les malades de l’inachèvement ?
Mathieu Bietlot
(Décembre 1998)
1 Georges Bataille, Choix de lettres 1917-1962, Gallimard, 1997, p.72
2 Id. , Le Coupable, Gallimard (« L’imaginaire »), 1961, p.90
3 Id., Choix de lettres, p.37
4 Id., Le Coupable, p.32
5 Id., L’expérience intérieure, Gallimard, 1954 (1943), p.75
6 Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade, éd. de Minuit, 1963 (1949), p.57
7 Voir Choix de lettres, entre autre, lettre du 24 octobre 1945 à B. Parain (p.251), de novembre 1945 à R. Queneau (p.256), du 9 avril 1946 à Pierre Prévost (p.291), ainsi que toute la correspondance avec ce dernier à ce sujet.
8 Ibidem, pp.283 et 576
9 Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971, p.137
10 Ibidem, p.328
11 Georges Bataille, L’expérience intérieure, p.120
12 Maurice Blanchot, L’entretien infini, Gallimard, 1969, p.301
13 Id., La communauté inavouable, éd. de Minuit, 1983, p.92
14 Id., L’entretien infini, p.313
15 Il n’entre pas dans notre propos de relater l’extrême similitude de ces deux démarches intellectuelles, l’une exclusivement obsédée par la littérature (le politique excepté), l’autre plus expérimentale, anthropologique et corporelle. Il est bien question de deux pensées de l’excès, de l’impossible, de l’insatisfaction permanente, de l’intransigeance du refus (« ni dieu, ni être... »), de la négativité sans réserve (deux tentatives démesurées d’inscrire au sein d’une même expérience ultime Nietzsche et Hegel), de l’absence de réponse du Dehors,... du maintien incessant de la question. On raconte que Heidegger les a confondus en qualifiant Bataille de « la meilleure tête pensante française » alors qu’il songeait à Blanchot.
16 Ibidem, p.322
17 Quoique Blanchot écrive à son ami peu de temps avant qu’il ne le quitte définitivement : « Oui, tout l’hiver j’ai éprouvé avec tristesse et anxiété le silence qui semblait nous séparer. J’en étais responsable mais, plus que moi peut-être, le silence qui me séparait de moi-même, ainsi qu’une attente difficile, consentement à un temps sans avenir. », in Choix de lettres (annexes), p.589. Voir aussi pp.595,596 à propos des possibilités de rencontres qui permettraient de répondre aux exigences de l’amitié autrement que par des affirmations abstraites.
18 Georges Bataille, Choix de lettres, p.101 (lettre du 20 janvier 1935 à Michel Leiris).
19 Maurice Blanchot, La communauté inavouable, p.46
20 En gardant à l’esprit cette protestation du jeune Bataille : « J’enrage quand on attribue (ou que j’imagine qu’on attribue) mes exubérances ou mon extravagance à la folie » (Choix de lettres, p. 54, lettre de l’automne 1922 à Colette R.), il y aurait matière à confrontation entre les méditations torturées de Blanchot ou Bataille et la description de la psychose proposée par François Roustang dans Un destin si funeste (éd. de Minuit, 1976). Ce dernier insiste sur la dépersonnalisation du psychotique qui a des pensées qui ne sont pas lui, qui ne le font pas sujet, qui le change en « il » (... la voix narrative). « Nécessaire et impossible, le psychotique n’a pas de relation à l’autre et cette relation le constitue. » (p.184)
21 Georges Bataille, L’alleluiah, précédé de Le Coupable, op. cit., p.242.
22 in Choix de Lettres ( Annexes), p.591-592
23 Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Gallimard, 1980, pp.50, 51
24 Id., Pour l’amitié, Fourbis, 1996, p.9
25 Georges Bataille, Choix de lettres, p.204 (lettre du 30 août 1943)
26 Id., L’érotisme, éd. de Minuit, 1957 (« Le monde en 10/18 », Union Générale D’Editions), p.262
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.