Thierry Laus. La double femme de Mallarmé
Par Eric Hoppenot, dimanche 3 avril 2005 à 06:48 :: Essais :: #39 :: rss
«J’aurais aimé, avec l’injonction de circonstances, mieux qu’oisivement, ici noter quelques traits fondamentaux.» (Mallarmé, Crayonné au théâtre, OC, p. 295)
«J’aurais aimé, avec l’injonction de circonstances, mieux qu’oisivement,
ici noter quelques traits fondamentaux.» (Mallarmé, Crayonné au théâtre, OC, p. 295)
À ma petite étoile adorée, en témoignage de désir
«“O mes amis, il n’y a nul amy.”
Je m’adresse à vous, n’est-ce pas?
Combien sommes-nous?
– Est-ce que cela compte?
– M’adressant à vous, peut-être n’ai-je encore rien dit. Rien qui soit dit en ce dire. Rien peut-être de dicible.
Peut-être faut-il l’avouer, peut-être ne me suis-je même pas encore adressé. À vous adressé, du moins.
Combien sommes-nous?
– Comment compter?» (J. Derrida, Politiques de l’amitié, p. 17)
Ce Je n’était pas le mien. Ce Je n’était pas Je. Nous sommes presque entre amis, mes amis, là où de fait il n’y a nul amy. Presque entre amis, si bien que j’aimerais délivrer le Je. Non point l’exposer, le dénuder, l’exhiber, comme si le Je était une chose, un étant, que l’on pourrait à loisir sortir de son retrait et présenter. Délivrer le Je au sens où l’on délivre un document administratif ou officiel: on délivre un permis de séjour ou un permis de travail. Habiter ou séjourner n’est point seulement l’affaire des Poètes. C’est aussi l’affaire du droit et de la police, et voici qu’à nouveau nous pourrions (nous) demander: «Combien sommes-nous? Comment compter?». Délivrer le Je, c’est aussi le libérer, lui permettre de sortir, peut-être sans odyssée. Je vais lâcher le Je, comme il m’arrive souvent de lâcher mon chien. Il bondit, se rue à ses affaires qui ne sont point les miennes. Le plus souvent, il revient, mais il arrive que son retour devienne hasardeux, lorsque les chiennes sont en chaleur. Il chasse l’absolu, lui aussi, à sa manière qui n’est pas plus ridicule que la nôtre. Délivrer le Je, c’est aussi déranger la raison et son armature blanche, logique, universelle. Faire trembler l’argumentation, par quelque chose comme le sentiment. L’Université oblige à la raison et à l’argument. Elle a bien raison, elle a justement la raison pour elle. Mais cet impératif maternel se déconstruit de manière surprenante, dès lors que l’on envisage l’Université dans son idéalité, c’est-à-dire comme une «Université sans condition» (J. Derrida). La raison est provoquée par la raison elle-même, ou par le contrat que l’Université signe en sa manière moderne: liberté de la recherche, du savoir, interrogation sans condition. Le sentiment trouble le travail académique, il doit être traduit ou livré, comme on livre un prisonnier, devant le tribunal de la raison. Tout universitaire ressemble à Joseph K. et à «son» Procès. Mais la procédure peut se réformer, contrairement à la logique du récit de Kafka, si du moins l’Université entend s’honorer elle-même. À dire vrai, c’est aujourd’hui samedi, ou shabbat. La raison, je l’honorerai, mais c’est aussi repos, et je n’ai pas le droit d’allumer la lumière.
Le chien est détourné de son Odyssée par une chienne ouverte à l’aventure. Je vais assumer ici mon genre, et honorer aussi mon sexe. Je suis un mâle, un chien, peut-être une espèce de cynique. C’est ma limite. Le Je est sexué, je crois. Pour le chien, l’absolu n’est pas Ithaque, la maison ou la niche. Il est désorbité de son maintien en soi par la chienne. On dira que l’affaire faite, il revient. Post coitum animal triste. La sexualité canine serait périodique ou cyclique, ce qui la distinguerait de la sexualité humaine, comme le dit quelque part Simone Weil. Le bonobo lui donne malheureusement un peu tort, et je trahirai rapidement un secret en affirmant que mon chien se livre parfois à de curieuses pratiques solitaires, ne semblant relever en rien d’une quelconque périodicité, sinon celle de son envie. Presque comme nous, somme toute.
La vulgate lacanienne a proposé de distinguer besoin et désir. Le besoin se satisfait, s’enlève sur un horizon fini, fût-ce sur le mode du manque. Le désir par définition est l’impossible, ce qui n’a pas d’objet ni d’horizon, ce qui excède toute fin sinon lui-même, dans une tension interminable. On a tort de mépriser ou de sous-estimer la psychanalyse. Freud est toujours ailleurs qu’on ne l’attend: il y a un discours exotérique, c’est entendu. Mais Freud avance, creuse, dévie: en un mot il écrit. Il a conscience d’être un maître, il y joue et croit le jeu sérieux, mais il travaille, à l’intime, à frayer d’autres voies, plus ésotériques. Lacan, quant à lui, est un pervers: il montre, exhibe l’ésotérique, il est un mage ou un magicien, ses cours sont un grimoire; il explicite, formule, expose en formules ce qui serait la Vérité. C’est un pervers bien sympathique, il joue avec son désir et l’introduit en grandes pompes dans l’oreille des gens.
Je délivre le Je, donc. Je pars d’un sentiment. Je pourrais dire, ce n’est pas moi qui parle: quand le dieu est mort, absent ou sur liste rouge, il nous reste la femme ou la poésie. Pourquoi un singulier? Pourquoi pas «les femmes»? Et la «poésie»? Si vous vous posez de telles questions, nous sommes sur le bon chemin. Je pars d’un sentiment, donc. Comme le dit le narrateur de La soirée de Monsieur Teste, qui n’est pas Paul Valéry: «L’expression d’un sentiment est toujours absurde.» (O, II, p. 18). Quel sentiment le narrateur vient-il d’exprimer? Que Monsieur Teste était «maître de sa pensée»: «Et je sentais qu’il était maître de sa pensée: j’écris là cette absurdité.» (Ibid.). Écrire ou exprimer un sentiment, ici par exemple, c’est forcément absurde. Le propre de la littérature, peut-être, réside en cette endurance dans l’absurdité: elle ose exprimer ou caresser ce que Derrida appelait l’indicible. Somme toute, lorsque je délivre le Je et qu’il exprime ceci: «lorsque le dieu est mort, absent ou sur liste rouge, il nous reste la femme ou la poésie», je fais de la littérature. Le destinataire, «O mes amis, il n’y a nul amy», a la charge de répondre, de faire de la philosophie, de la théologie, de l’analyse littéraire, de la psychologie ou de la parapsychologie, à sa guise ou selon sa formation. Le sentiment s’avance, à vous de voir.
Mais pourquoi la femme ou la poésie? Pourquoi pas les deux, ou pourquoi les deux ne seraient-ils pas un, d’une certaine manière? Nous avançons. Que la poétique de Mallarmé repose sur la mort de Dieu, Bertrand Marchal l’a magistralement démontré (Lecture de Mallarmé et surtout La religion de Mallarmé). J’y travaille aussi. Je ne citerai, pour verser mon obole à l’Université, que la célèbre lettre de Mallarmé à Henri Cazalis. Le poète est à Besançon, il écrit ceci, le 14 mai 1867:
«Je viens de passer une année effrayante: ma Pensée s’est pensée, et est arrivée à une Conception pure. Tout ce que, par contre-coup, mon être a souffert, pendant cette longue agonie, est inénarrable, mais, heureusement, je suis parfaitement mort, et la région la plus impure où mon Esprit puisse s’aventure est l’Éternité, mon Esprit, ce solitaire habituel de sa propre Pureté, que n’obscurcit plus même le reflet du Temps.
Malheureusement, j’en suis arrivé là par une horrible sensibilité, et il est temps que je l’enveloppe d’une indifférence extérieure, qui remplacera la force perdue. J’en suis, après une synthèse suprême, à cette lente acquisition de la force – incapable tu le vois de me distraire. Mais combien plus je l’étais, il y a plusieurs mois, d’abord dans ma lutte terrible avec ce vieux et méchant plumage, terrassé, heureusement, Dieu. Mais comme cette lutte s’était passée sur son aile osseuse, qui, par une agonie plus vigoureuse que je ne l’eusse soupçonné chez lui, m’avait emporté dans des Ténèbres, je tombai, victorieux, éperdument et infiniment – jusqu’à ce qu’enfin je me sois revu un jour devant ma glace de Venise, tel que je m’étais oublié plusieurs mois auparavant.» (Corr., édition Folio, p. 342-343, je souligne)
Je commente un instant, j’adore commenter, c’est mon vice, je suis théologien. J’embrasse rapidement le texte, je le couvre de furtifs baisers. D’abord – je partage volontiers –, place à Bertrand Marchal, l’éditeur du volume Folio de la correspondance: lorsque le poète nomme le «vieux et méchant plumage», «Dieu», Marchal indique en note: «Nouvelle version de la lutte de Jacob avec l’Ange.» Sans doute, mais ici l’Ange meurt, et son dieu avec Lui. La Bible suppose une lutte de l’homme avec son dieu: l’Occident en sa fin venue l’a prise au mot, et le «vieux et méchant plumage» est «terrassé, heureusement». Il est vrai que la bête s’est bien battue, et que seul le Miroir ou la Glace ont pu sauver celui qui semblait tomber dans l’éternité vacante. C’est une glace de Venise. Bonjour à Casanova.
Je note aussi, en passant, que l’affaire se joue autour de la «sensibilité» que le poète doit désormais «envelopper d’une indifférence extérieure». La sensibilité nue doit se cacher, le voile est une force indispensable. Le voile, «la Gloire du Mensonge, ou le Glorieux Mensonge» (Cf. lettre à Henri Cazalis, 28 avril 1866, p. 298). Bonjour à Nietzsche, une première fois.
Le temps passe, je sais. Je délivre le Je toujours un peu trop lentement. Vous attendez peut-être la femme de Mallarmé. Où est-elle? Qui est-elle? Si le vieux plumage est terrassé, la chute infinie ne s’arrête-t-elle pas justement à soi, ou du moins à son propre ou presque propre reflet? La poésie serait-elle seule comme le poète solitaire, se miroitant à l’infini tel le «Mallarmé sémiotique des Sixties» (Cf. Gérard dessons, in Europe, Janvier-Février 1998, numéro «Stéphane Mallarmé», p. 64-77. Très dur, trop dur)? C’est une tentation, certains ont lu Mallarmé ainsi, je l’accorde. À dire vrai, c’est même très précisément la figure d’Hérodiade, la femme intouchable, intouchée, la femme Soi, la poésie pure ou parnassienne. Mais je signale en passant qu’Hérodiade croise le regard de Jean-Baptiste, il est vrai à l’instant où ce dernier perd la tête. Mais à cet instant, l’instant de sa mort, le regard du Saint pénètre celui de la Vierge. Intouchable et touchée, fût-ce dans l’instant de la mort. Une première figure de femme, centrale comme on sait, chez Mallarmé. La vierge, la pure, l’absolue, la spéculaire ou réflexive en diable, la parfaite qui résiste aux sirènes de la nourrice. Les pédagogues veulent toujours nous refiler de la vieille marchandise, en l’occurrence le vieux et méchant plumage. Hérodiade refuse, mais verra la mort en face. Ou plutôt, voici les premières noces de mon propos: Hérodiade verra le mort la regarder:
«CANTIQUE DE SAINT JEAN
Le soleil que sa halte
Surnaturelle exalte
Aussitôt redescend
Incandescent
Je sens comme aux vertèbres
S’éployer des ténèbres
Toutes dans un frisson
À l’unisson
Et ma tête surgie
Solitaire vigie
Dans les vols triomphaux
De cette faux
Comme rupture franche
Plutôt refoule ou tranche
Les anciens désaccords
Avec le corps
Qu’elle de jeûnes ivre
S’opiniâtre à suivre
En quelque bond hagard
Son pur regard
Là-haut où la froidure
Éternelle n’endure
Que vous le surpassiez
Tous ô glaciers
Mais selon un baptême
Illuminée au même
Principe qui m’élut
Penche un salut.» (OC, p. 49, je souligne)
Première femme, absolue, rêvée toute une vie comme Poésie. Femme simple, la simplicité même, en personne, à l’état pur ou rêvé comme tel. La femme la plus idéale, impossible et sans désir, qui tente d’annuler le désir et se trouve poursuivie, in fine, par l’opiniâtreté hagarde d’un bond, d’une tête. Une tête ivre elle aussi, mais de jeûnes, d’attente messianique, de folie et de vieux plumage. La femme la plus simple de Mallarmé est touchée. Un regard suffit, demandez à Orphée...
Mais c’est le cas le plus pur et le plus simple, je crois, chez Mallarmé. Il faudrait multiplier maintenant les femmes, les registres de discours, les supports, les moments, les effets. Comme le dit le très bon mallarméiste Daniel Oster dans son dernier livre (Rangements):
«À considérer ... la multiplicité des acteurs, des rôles, des fonctions, et plus encore des règles d’écriture, des jeux de langage (de la Correspondance au Sonnet en X, des Poèmes de circonstances, des Loisirs de la poste aux Grands faits divers, etc.), la multiplicité des actes et des gestes qui caractérisent cette égo-graphie ..., on ne voit pas comment ne pas imaginer à partir de lui, parallèlement à la théorie de la fiction, une théorie des figures.» (p. 44, je souligne)
Affaire à suivre en effet: la femme de Mallarmé pourrait bien ne pas être simple, mais double, ou triple, selon les figures. La mère, la femme, la fille, l’amante, Hérodiade, l’amie, et il faut bien ajouter etc. Femme absolue, vierge et intouchable? Hérodiade, oui, et encore... Mais il y a aussi Méry Laurent, peut-être touchée et bien touchée (laissons aux biographes thanatographiques le soin de trancher), celle qui pose pour Manet et à qui Mallarmé écrit:
«Je t’embrasse sous une mèche, non sans l’avoir tirée un peu.» (27 septembre 1893, Lettres à ML, p. 148)
«Gare aux bonnes joues. Ton S.M.» (1er octobre 1893, p. 150)
«Je t’embrasse déjà, et bien» (2 février 1894, p. 153)
«Voilà ce que dit ton tapissier; ou ton pâtissier, chère Meringue. Il goûte de loin à ta belle personne dans un gros baiser» (30 août 1894, p. 173)
Etc.
Méry Laurent, quelle qu’ait été la nature de ces relations, semble moins farouche que la belle Hérodiade, et Mallarmé moins décédé que le fier Jean-Baptiste. Méry Laurent, une autre femme, mais un même désir, sans doute. Quand on s’enveloppe du Glorieux Mensonge, les jupes d’une belle sont des voiles qui promettent bien des délices.
J’aimerais terminer, puisque nous sommes encore entre amis, avec un texte plus difficile et moins connu, je crois: Épouser la notion. Il mériterait une lecture lente et scrupuleuse, je ne vais ici que glisser mes doigts comme sur une peau de mandarine.
Ce texte, plus que posthume, fut découvert par Henri Mondor, mais la mort lui fit signe sans lui donner le loisir de le publier. Il remit les seize feuillets manuscrits à Jean-Pierre Richard, qui les publia en 1964 dans la Revue d’histoire littéraire de la France (octobre-décembre, p. 633-644), avec un premier commentaire fort précieux, repris et modifié dans l’édition de référence chez Fata Morgana, 1992. S’il y a des amateurs de datation, Richard dit ceci: «Quand à la datation du manuscrit lui-même, impossible, du moins me semble-t-il, de formuler aucune hypothèse un peu solide». Prudence étonnante lorsque l’on connaît les mallarméistes, d’ailleurs confirmée par Marchal. Première étrangeté de ce texte donc, il flotte dans la chronologie mallarméenne, pourrait bien dater de 1864, la période du commencement d’Hérodiade et du Faune, mais tout aussi bien plus tard, à l’instar des fragments épars ou hagards du Livre.
Que nous apprend ce texte sur la double femme de Mallarmé, cette Hérodiade-Méry, avec des reflets de Maman, de Fille, de Sœur, de Nature et de Musicienne? À vrai dire, ce texte nous livre à mon sens l’essentiel, le schème fondamental, l’épure projetée et rêvée de la question. Il nous livre ce mystère, mais comme mystère ou comme nœud, plutôt que comme énigme. Tout est déployé, exposé, dit. On peut même le résumer, et en tirer quelques conclusions que je vous laisserai pour la route.
Épouser la notion. Noces mystiques, ou plutôt, textuellement, «mariage religieux» (f9). Secondes noces de mon propos. La «notion» appartient au lexique que Mallarmé emprunte à Hegel. Le vocabulaire flotte (il parle aussi bien de l’«idée», de l’«absolu», de l’«essence»). Ici, la notion. Jamais l’«être» en tout cas, contre le premier commentaire de Richard qui glisse et heideggérianise un peu. Lexique flottant pour dire l’absolu, ici en position féminine, de virginité encore, mais de désir aussi. Voici comment Marchal problématise et interroge le texte:
«Les quinze ou seize feuillets si l’on compte le feuillet en chemise qui tient les quinze autres, Th.L. ... ont ainsi quelque chose d’emblématique parce qu’à travers ce scénario où la rêverie la plus idéale se conjugue avec le désir le plus sexuel, le poète joue de toutes les apories de la fiction: comment épouser celle qui n’“existe que vierge”? Comment posséder la notion sans l’annuler par la possession même? ... Tel est le paradoxe d’un dépucelage qui préserve la virginité, une virginité qui se confond avec le non-être ...» (OCBM, p. 1393-1394)
Nous touchons le centre de notre question. Un «dépucelage» qui préserve une virginité négative, absente, rêvée, crue et opérée par le retrait du poète. La femme véritablement absolue, touchée mais intouchable. Hérodiade a posé aussi pour Manet, Méry Laurent est vierge, vierge et pure, diaphane comme le Sonnet en X.
Julia Kristeva (in La révolution du langage poétique) dit ceci, commentant justement notre texte:
«... le concept (hégélien) est non seulement féminin mais à épouser. La philosophie est la femme du poète, elle représente ce pouvoir suprême mais postiche, fallacieux, en creux, que l’opération pénétrera pour en posséder d’abord les secrets et pour en disputer la puissance. ... La philosophie, couramment connotée masculine au moins depuis Platon, est pour Mallarmé une femme.» (p. 538)
La philosophie est une femme, la vérité est femme: second bonjour à Nietzsche. Si vous voulez connaître l’absolu, il vous faudra sortir vos plus beaux habits et votre meilleur sourire. Et pas immédiatement votre engin conceptuel.
Le texte a un mouvement, que Richard schématise avec bonheur en trois gestes:
1. Première scène, feuillets 1 à 6: le cri du désir. «Je veux épouser la notion, criait-il» (f1). J’ai de «vastes élans» et je «veux». Volonté impérieuse, déchirante, qui renverse sur son passage ce que lui présente la réalité: «faute d’une dame à ma taille» (f«titre»), c’est-à-dire dans le désir pur et absolu d’une femme pure et absolue, la notion. Mallarmé ajoute en cette première scène un élément essentiel au désir: le tiers, les autres, «on». On veut le «retenir» (f1), le désir risque bien de se «faire prendre par le juge» (f3). Au XIXe siècle, on rigolait peu avec les mœurs. Demandez à Baudelaire. Mais ça n’a guère changé. Le Je se délivre: mon pire cauchemar, c’est que la Dame dise oui et que nous soyons empêchés, arrêtés, retenus par le juge ou par les autres. Roméo et Juliette, somme toute.
2. Deuxième scène, feuillets 7 à 11-12: le mariage religieux (f9) ou le double sacrifice. La dialectique est ici serrée, je schématise. Le poète se sacrifie, sacrifiant ou feignant de sacrifier la notion: si elle doit rester vierge, pure et absolue, il faut y renoncer, ne point la toucher. Feinte, comme le souligne Richard, dans la mesure où ce geste ressemble bien à une ruse ou à un piège tendu aux autres, à la foule et au juge. «Il espère que tous s’associeront» (f9), en se privant «le premier» (f9). Et nous avons maintenant la quintessence du paradoxe mallarméen: le poète juge bien «qu’elle n’existe pas» (f11), le rendez-vous est manqué, pas de présence, pas de pénétration, pas de consommation (f10), mais c’est justement ainsi que le poète la possède vierge, c’est-à-dire la dépucelle d’un regard (f10-11) sans la déflorer, sans perdre la fleur de l’absolu: «c’est cela enlever le pucel. ça» (f11) pour aussitôt enchaîner: « il la veut vierge non seulement vierge de tous mais vierge de lui» (f11). Le paradoxe est noué.
3. Dernière scène, feuillets 12 à 15: les autres s’animent d’abord et font «observer que si vierge quant à lui elle ne serait pas du tout» (f12). La femme entre en scène donc, et attend la «réciprocité de preuve» de la part du poète ou de la poésie. L’absolu, chez Mallarmé, a besoin de la poésie, sinon, elle, l’absolu, «ne serait pas même un ça le rien pour un seul si pas pour tous ça – contenir justice.» (f13) (lecture conjecturale de Richard, confirmée par Marchal). L’absolu réclame explicitement un croire, ainsi se termine Épouser la notion: «Quand bien même il n’en existerait rien – j’y crois j’y crois et il faut qu’il n’en existe rien pour que je l’étreigne et y croie totalement Rien – rien – toi ni pour les autres ni pour moi les autres c’est toi et moi ça – seulement» (f14-15). Les autres n’existent pas, ils sont toi et moi, c’est-à-dire moi qui crois en toi, l’absolu ma femme, en dépit ou grâce au fait que tu n’existes pas. Bienvenue chez Mallarmé.
Je tire mes conclusions brièvement.
La vérité est femme, l’absolu est la Notion, elle est aussi pure que le non-être, c’est-à-dire la Fiction, qui a pour nom Hérodiade. Il lui faut tout sacrifier, la sacrifier elle-même, pour qu’elle existe comme telle. Double femme ou double figure: à prendre et à laisser, qu’on ne pénètre qu’en renonçant à la pénétration. C’est le toucher, le «rapport sexuel» qu’il y a et qu’il n’y a pas, qu’il y a pour autant qu’il n’y ait pas. Il y a le rapport sexuel, mais le dépucelage est un leurre masculin. La femme est toujours vierge. Mais une passion, qui suppose le Poète ou en quoi consiste la Poésie. On peut toucher la virginité, on peut faire l’amour, il y a du rapport sexuel (cf. Jean-Luc Nancy, L’«il y a» du rapport sexuel). La femme est double, inexistante et désirable, elle s’offre au Poète sans s’offrir, c’est Hérodiade, c’est Méry, c’est personne, c’est entre toi et moi. Elle est un ça, une chevelure (f12bis), c’est un portrait de Manet et c’est un baby qui pleure. Ainsi de la femme, ainsi de la Poésie chez Mallarmé: tour à tour vertigineuse d’abstraction et badine, quotidienne, faisant de la Mode l’essentiel, d’un éventail un Temple où repose le geste de l’absolu. Double femme, double Poésie, c’est la même, il faut réconcilier le «corpus» mallarméen, en faire un Corps, un Livre, qui n’existe pas. C’est parce que le Livre de Mallarmé n’existe pas que nous l’adorons. S’il existait, il faudrait le sacrifier. Dieu merci, Mallarmé s’en est chargé pour nous.
Thierry Laus
Lausanne, décembre 2001
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