Arthur Cools. Littérature et engagement
Par Eric Hoppenot, dimanche 3 avril 2005 à 06:38 :: Maurice Blanchot, Politique :: #36 :: rss
L’étude suivante se présente comme une lecture diachronique et contextuelle des critiques littéraires et politiques de Maurice Blanchot, publiées entre 1931 (année de la première publication de Blanchot) et 1943 (publication de Faux pas). Elle a été réalisée comme un mémoire de licence en langues romanes à l’université catholique de Leuven (promoteur : Prof. dr. K. Geldof) pendant l’année académique 1994-1995, c’est-à-dire avant les publications de Philippe Mesnard (Maurice Blanchot. Le sujet de l’engagement, 1996), de Lesly Hill (Maurice Blanchot. Extreme Contemporanity, 1997) et de Christophe Bident (Maurice Blanchot. Partenaire Invisible, 1998). Dans ces publications, les écrits de Blanchot des années trente sont amplement présentées et discutées. Ce n’est pas ici le lieu de prendre position à l’égard de ces travaux. Il me semble toutefois que les recherches développées dans mon mémoire de licence s’en distinguent pour trois raisons.
Tout d’abord, il s’agit d’une recherche qui prend appui sur l’ensemble des textes – à l’exception près des critiques littéraires publiées dans les années ‘34 et ‘35 dont je n’étais pas informé lors de la rédaction. Ce corpus des textes est interprété et analysé dans l’ordre chronologique de leur publication – évolution qui circonscrit leur enjeu révolutionnaire – et en rapport avec le contexte hétérogène dans lequel ils cherchent à délimiter une position de dissidence. Ensuite, ce n’est pas tant la question de l’engagement qui se trouve au centre de mes recherches, mais bien plutôt le rapport entre littérature et engagement. C’est ce rapport qui se réfléchit sans cesse dans les écrits de Blanchot des années trente, soit-il dans une critique littéraire ou politique. Aussi les deux thèses que j’ai cherché à développer s’énoncent-elles de la façon suivante : l’on ne comprend rien à l’engagement de Blanchot si l’on ne tient pas compte d’abord de la primauté de la littérature et de même, l’on ne comprend rien au retour à la littérature si l’on ne tient pas compte de l’expérience politique de l’engagement. Autrement dit, il ne suffit pas de décrire le rapport de l’un à l’autre comme un rapport de dépassement ou comme un passage d’une position engagée dans le monde à une expérience d’écriture dans la nuit : c’est l’exigence et l’expérience mêmes de la littérature qui se redéfinissent à partir d’un idéal révolutionnaire (im)possible. Enfin, une telle approche est inspirée par la conviction qu’il importe d’examiner l’écriture de Blanchot en dehors de tout parti pris idéologique : il ne s’agit ici ni de révéler un ‘sale petit secret’ à l’origine de son œuvre, ni de minimiser son engagement politique dans les années trente comme un accident de parcours. Aussi longtemps que la signature de Blanchot dans ce contexte n’est mentionnée que pour mieux discréditer ou justifier son auteur, l’on ne réussit pas à montrer de quelle façon cette signature s’est cherchée, s’est tracée et s’est singularisée justement à partir de ces années trente.
Je remercie vivement Eric Hoppenot d’avoir voulu ouvrir le site Maurice Blanchot pour ce document.
Le 6 octobre 2003
Dr. Arthur Cools
Assistant de recherche
Département de Philosophie
Université d’Anvers
acools@*ua.ac.be
__Littérature et engagement
une analyse diachronique
des critiques littéraires et
politiques
de Maurice Blanchot 1931-1943__
Par Arthur Cools, Université d’Anvers (Docteur en Philosophie)
introduction
Une approche impossible
Maurice Blanchot est indéniablement un des écrivains les plus fascinants d'après-guerre en France. En tant que critique littéraire ayant suivi de près l'évolution de la littérature par ses contributions régulières aux grandes revues littéraires comme La Nouvelle Revue Française, Les Temps Modernes et Critique, il a exercé une influence considérable sur la canonisation de la littérature contemporaine . Toutefois, l'importance de Blanchot dépasse largement le domaine de la critique littéraire. Aussi bien par la nature de ses réflexions que par son discours littéraire, Blanchot a assisté, de près ou de loin, à la naissance de différents courants de pensée tout au long des années cinquante, soixante et septante. Des penseurs de premier plan comme Foucault et Derrida n'ont jamais dissimulé que leurs travaux et leurs questions s'inspirent de l'œuvre blanchotienne. En même temps et malgré cette importance, Blanchot reste un écrivain mystérieux. Son nom propre se réfère à un homme invisible, sans visage et sans biographie, à une existence anonyme se retirant dans une "solitude essentielle" . Son œuvre ne coïncide avec aucun des mouvements de pensée d'après-guerre. Elle ne se réduit ni à l'existentialisme ni au structuralisme ni au post-structuralisme, bien qu'elle ne soit pas sans rapport avec chacun de ces courants. Sans nom et irréductible, l'œuvre comme son créateur, est tout entourée de mystère et de silence. Le récit de l'œuvre contribue à cette rénommée. Le lecteur qui l'aborde, se heurte à plusieurs énigmes. Le style dense exige de lui un abandon assidu et encore que l'écriture de Blanchot ait évolué vers une apparente simplicité, elle reste opaque, inaccessible, désorientante. Dans un premier temps, le lecteur ne peut s'empêcher de revenir constamment en arrière, espérant de retrouver la maîtrise de sa compréhension. C'est comme si le style, enlevant tout appui à une approche objectivante, cherchait délibérément à le faire trébucher, à ce qu'il fasse un "faux pas". Mais si ce langage refuse de livrer son secret à la réflexion, c'est parce qu'il est tenté par ce qui se dérobe à tout langage. La parole littéraire essaie de faire sortir le langage de la clôture du monde et de rejoindre ainsi un langage sans mots, sans que les mots deviennent des instruments, un "langage du rapport nu, étranger à toute maîtrise et à toute servitude" (LV 49) . Cette poursuite risque de ne jamais atteindre son but et elle engage dès lors l'écrivain dans une région incertaine. Elle "fait de la littérature le lieu de l'expérience originelle" (LV 64), qui n'est pas une expérience de l'origine, comme on l'attribue parfois au moi profond, inexprimable, et encore moins une expérience de l'absence d'origine, comme les poètes ont parlé de l'absence des dieux, mais plutôt une expérience dont la possibilité même est mise en question : expérience avant l'expérience du monde et qui est toujours déjà au-delà de toute expérience possible. Elle n'a de réalité que par le manque de ce vers quoi elle tend. Ainsi, en se retirant, elle attire vers un point de fuite un mouvement infini dont les œuvres d'art retracent l'itinéraire inquiétant. A ce qui est envisagé comme une rencontre se substitue l'interminable récit de l'échec de cette rencontre. L'œuvre de Blanchot tourne donc autour d'un moment évanescent, échappant à toute saisie et dans lequel même la pensée s'évanouit. Le silence qui imprègne ce nom propre tout en le dissimulant, semble être en rapport avec une expérience inaccessible, poursuivie par une œuvre qui ne livre jamais son secret. Il est douteux dès lors qu'une étude sur Blanchot soit possible. La réduction de ce nom propre à un objet de réflexion falsifierait d'entrée de jeu l'entreprise irréductible de cet écrivain. Les interprètes qui ont essayé de saisir la particularité de cet écrivain, n'ont pu éviter, tôt ou tard, le moment où il leur fallait avouer la difficulté, voire l'impossibilité de leur entreprise . Seulement des textes comme "Pas" de Derrida, qui, par "la joyeuse répétition éternelle du <Viens>" , s'exposent au (sans) fond qu'appelle cette parole, s'engagent dans une entreprise originelle. Cette approche se soustrait toutefois aux restrictions imposées dans le contrat d'une étude théorique. Dialogique -mais est-ce vraiment 'un dialogue'?- c'est-à-dire rédigée dans une forme discursive qui, en tant qu'échange, se dédouble dès le début, la lecture derridienne dont la circularité porte en soi l'image de l'infini, frôle sans cesse la question "la plus facile et la plus impossible" : "oseriez-vous tutoyer Blanchot?" Nous voilà donc, désarmé, avant même de commencer. Nous butons sur un dilemme incontournable : ou bien, nous restons fidèle aux restrictions qu'implique un travail de fin d'études et nous trahissons l'expérience à laquelle nous invite l'œuvre de M. Blanchot ; ou bien, nous restons fidèle à la parole littéraire, mais alors nous devons rompre avec les exigences imposées par une démarche objectivante tout en nous reposant sur des talents douteux. Certes, on peut s'étonner de la fatalité de cette alternative. L'on peut même se demander ce qu'elle signifie. Pourquoi cette alternative est-elle inévitable? En quoi consiste son caractère contraignant? A quoi tient en fait l'impossibilité de parler de Maurice Blanchot? De telles questions invitent déjà à une réflexion bien particulière. Mais elles ne nous révèlent point comment sortir de ce dilemme. Comment faire pour ne pas brouiller d'emblée la réflexion ébauchée? Notre travail, quelle que soit la manière dont il se conçoit, risque de ratifier un échec dès le premier mot.
Un parti pris
S'il est impossible, dans un mémoire de licence, de nous approcher de l'œuvre de Maurice Blanchot, si même nous sommes condamné à rester en deçà de la limite où la question de l'(im)possibilité de l'approche puisse être posée, nous nous déciderons d'aller contre cet 'objet' récalcitrant . Mais 'aller contre', qu'est-ce que cela signifie dans ce cas précis? Ne pas se laisser séduire par la fascination? Peut-on jamais en être sûr? Ne guette-t-il pas toujours le danger de succomber à la tentation de ce qui échappe, de sorte que ce qui, au début, était catégoriquement exclu, se reproduit à la fin dans le discours propre? Il n'y a pas, en effet, de garantie absolument fiable. Cependant, il nous semble que la devise "aller contre" détermine une méthode suffisamment rigoureuse pour jalonner un domaine d'investigation résistant solidement aux dangers de s'égarer en cours de route. Il suffit de la prendre à la lettre. En premier lieu, notre parti pris suppose une série de refus. 'Aller contre' signifie bien sûr ne pas suivre M. Blanchot. Cela veut dire que nous n'allons pas nous enliser dans la reproduction d'un mouvement qui se déroule et s'efface à la fin avec une évidence obscure. Ne pas suivre l'auteur signifie donc ne pas chercher à sonder l'essence de l'expérience originelle. Au contraire, le défi consiste précisément à briser les liens destructifs de la fascination, à interrompre la progression irréversible dans le neutre dépersonnalisant, à refuser l'inaccessibilité du style désorientant. Or, cette attitude n'aura de chance de se maintenir devant les tentations que si elle s'impose de façon radicale : il faut refuser de présenter comme objet d'étude ce par quoi l'œuvre blanchotienne reste énigmatique. Ce refus fondamental a des conséquences considérables. Il en résulte, d'une part, que notre travail opte sans équivoque pour la stabilité du regard objectivant et de l'autre, que nous excluons catégoriquement du domaine d'investigation l'œuvre en tant qu'œuvre, c'est-à-dire en tant que mouvement vers/de l'origine. Nous choisirons donc le limité et la maîtrise. Or, si l'œuvre se situe ainsi en dehors des limites de notre recherche, de quoi parlerons-nous? Le nom propre qui, par sa signature, s'approprie de l'œuvre tout en étant désapproprié par celle-ci, ne coïncide-t-il pas entièrement avec l'œuvre, sa disparition? Il semble qu'en liquidant celle-ci nous risquions de n'avoir rien à dire sur celui-là. Nous pouvons toutefois esquiver ce danger en approfondissant notre parti pris. Notre devise nous permet en effet de formuler de manière positive trois facteurs délimitant le domaine de notre recherche. Pour 'aller contre' une œuvre qui a tendance à se rendre absente du monde contemporain, il faut commencer par l'insérer dans le temps de l'histoire. Ainsi, nous poserons la question du rapport entre l'œuvre et le monde, son monde, son époque historique contre laquelle elle se débat sans cesse, mais à laquelle elle appartient également. Nous allons examiner de quelle façon cette époque est présente dans l'œuvre et comment celle-ci s'insère dans celle-là. En outre, afin d'interrompre la fatalité d'un itinéraire attiré par l'origine, nous limiterons notre examen à l'origine de l'élaboration de ce mouvement. Ce renversement brise le danger mystificateur qui hante l'œuvre. Il la ramène à ses premiers pas et à ses premières apparitions exclues parfois et pour plusieurs raisons des œuvres complètes. De cette façon, nous voulons situer l'œuvre de Blanchot dans ses débuts, dans ses années d'hésitations et de lente (trans)formation dans l'intention de découvrir les bases sur lesquelles elle repose, dans l'intention aussi de repérer les moments des choix cruciaux qui expliquent son élaboration ultérieure. Enfin, le troisième facteur, tout aussi démystifiant que les deux autres parce qu'il suspend l'apparente souveraineté de la parole littéraire, soulève la question de la position de cette parole errante dans le monde. Notre parti pris nous permet de formuler trois axes de lecture. Le premier détermine l'approche globale qui sera diachronique : nous ne nous approcherons pas de l'œuvre de Blanchot en tant que telle, mais en tant qu'œuvre en rapport avec son temps. Le deuxième précise une période dans le temps : nous n'étudierons pas l'origine de l'œuvre comme expérience impossible et source de la création littéraire, mais comme apparition et élaboration d'une réflexion sur la littérature. Le troisième enfin définit le thème : nous n'analyserons le silence et le neutre de la parole littéraire que dans la mesure où ils sont tributaires d'une problématique idéologique. Voilà donc notre objet d'étude : interroger l'œuvre de Maurice Blanchot à partir de ses écrits d'avant-guerre.
Précisions de notre objet d'étude
Notre objet d'étude exige une précision supplémentaire vu l'engagement de Blanchot dans le contexte historique des années trente. Celui-ci se caractérise notamment par la montée de différents mouvements nationaux-socialistes. En Allemagne, faut-il le rappeler, s'installe, par l'avènement au pouvoir de Hitler en 1933, un régime totalitaire qui ne tardera pas à abolir brutalement tous les principes démocratiques. Les droits de l'homme, idéaux de la Révolution française et depuis lors éléments constitutifs de l'enjeu politique, sont violés ou tout simplement supprimés. La persécution des Juifs, des communistes et d'autres groupes minoritaires devient légale et cette légalisation crée les conditions pour une épuration organisée. Une logique implacable mènera, malgré le sursis obtenu par quelques tentatives désespérées de l'éviter, à l'indicible horreur de la guerre et d'Auschwitz. En France, par contre, les droites révolutionnaires qui se sont présentées comme une synthèse de nationalisme et de socialisme n'ont jamais été suffisamment fortes pour s'emparer du pouvoir. Limitées dans leur action, ellles se distinguent néanmoins par une élaboration d'idées qui, sortant de la tradition maurrassienne et reprenant l'héritage de Péguy et de Sorel d'avant la Grande Guerre, énoncent de nouvelles réponses à la crise interprétée comme une crise totale, métaphysique, du sens de l'homme et du monde. Ecartant la fausse alternative entre capitalisme et communisme dénoncés pareillement comme matérialistes, de jeunes intellectuels qui répandent leurs idées dans des petites revues éphémères, indiquent une troisième voie, une voie spécifiquement française, tout en essayant de se différencier de ce qui se passe en Allemagne et en Italie par une discussion ouverte. Leur visée politique ne se limite pas à l'expression d'une attitude contestataire à l'égard de l'ordre établi, mais elle se concrétise davantage par une tentative de déterminer de nouvelles structures politiques. Dans quelques-unes des revues dirigées par ces jeunes intellectuels, l'on retrouve la signature de Maurice Blanchot. Si nous voulons interpréter l'œuvre de Blanchot à partir de ses écrits des années trente, nous devrons préciser la manière dont cet écrivain a pu s'inscrire dans le cadre idéologique de son époque. Cette précision pose d'insurmontables problèmes. D'abord, l'établissement du contexte qui relève d'une démarche historique, se fait, comme toute reconstitution du passé, à travers une représentation discursive dans laquelle un travail d'interprétation s'est déjà effectué. D'emblée, l'objectivité visée est marquée par le point de vue particulier du présent de l'énonciation analytique. Le problème d'énonciation s'impose avec d'autant plus de fatalité que l'on parle d'un passé non encore entièrement révolu et qui, en outre, ne permet pas encore une discussion sereine. Cela est précisément le cas pour des événements tels que fascisme et national-socialisme. Ces notions relativement jeunes ayant subi de sérieuses modifications dans les décennies d'après-guerre, jouent un rôle particulier dans le monde contemporain aux prises avec un renouveau du nationalisme, mais entre temps, les historiens ne se sont toujours pas accordés sur leur signification concrète. La notion du fascisme, "glissante parmi toutes" , a donné lieu à des représentations contraires. "Les uns la montrent comme ample et ramifiée, les autres la décrivent menue, inconsistante, voire inexistante" . Nous reviendrons à cette problématique lors de l'état de la question. Ce n'est pas tout. L'explicitation du contexte idéologique des années trente en France s'avère encore plus problématique, lorsqu'on l'aborde par la question de l'appartenance de Blanchot à cette tradition idéologique. Non pas que cette appartenance soit douteuse, mais elle se signale par des réticences, des absences et une certaine évolution. Nous n'avons trouvé ni articles ni autres publications de cet auteur pendant 1934, année si importante pour la politique intérieure en France, et les deux textes connus de 1935 se limitent à une réflexion sur la politique extérieure. *** La bibliographie de Christophe Bident mentionne pourtant deux critiques littéraires dans 1934 et sept critiques littéraires dans 1935 publiées dans la revue Aux Ecoutes. Ces textes n’ont pas été consultés lors de la rédaction de ce travail. En outre, il semble qu'au cours de 1937, lors de la collaboration à Combat et à L'Insurgé, une rupture se soit produite. Tandis que Combat continue à paraître jusqu'en juillet 1939, Blanchot signe une dernière fois dans cette revue en décembre 1937 et devient rédacteur en chef de la revue Aux Ecoutes où il publie en 1938 une seule critique saluant le roman de Sartre, La Nausée . Cette revue dirigée par Paul Lévy qui a fondé cinq ans plus tôt le journal "révolutionnaire" Le Rempart — auquel Blanchot a également collaboré —, est manifestement nationaliste et anticommuniste. Elle diffère de Combat et de L'Insurgé par son appel à l'action — d'ailleurs sans finalité politique précise — et par sa manière modérée de critiquer la politique intérieure en France, avec un regard plus distant (pas de virulence comme dans L'Insurgé) et avec des moyens plus proches des événements politiques (l'interview et le discours direct y apparaissent régulièrement). Pourtant, il n'est pas du tout certain qu'on puisse parler de rupture. Déjà pendant sa collaboration à Combat et à L'Insurgé, Maurice Blanchot fréquente le cercle autour de Paul Lévy et de sa revue . Inversement, même après sa dernière publication dans Combat et lors de sa collaboration aux Ecoutes, il entretient des rapports avec Thierry Maulnier et l'équipe de Combat avec laquelle il se manifeste en public . Combat et Aux écoutes ne sont donc pas si incompatibles malgré le recrutement apparemment hétérogène. L'on ne peut donc dire que Blanchot ait démissionné tout d'un coup, ni qu'il soit passé dans un autre camp. L'on ne peut dire non plus qu'il ait décliné les idéaux pour lesquels il s'est battu, ni même qu'il ait renié les raisons de sa révolte. Après l'armistice, il fait partie du groupe de la Jeune France, "organisme d'obédience vichyssoise" . Cette affiliation bien que de courte durée indique pour le moins que Blanchot continue à se situer dans la même tradition. Les critiques littéraires, publiées dans Le Journal des Débats à partir d'avril 1941, sont là pour attester cette continuïté. Les noms liés à la tradition révolutionnaire des années trente et dont plusieurs apparaissent dans les critiques littéraires de L'Insurgé, reviennent également dans celles du Journal des Débats (p.e. Thierry Maulnier, Daniel Halévy, Montherlant, Drieu la Rochelle, Daniel-Rops). L'analyse ultérieure mettra d'ailleurs en relief la continuité de la conception littéraire dans son évolution. L'examen de la position de Maurice Blanchot par rapport au contexte idéologique n'est donc pas facile. Il semble impossible de la déterminer d'une façon univoque. L'ambiguïté y est partout à l'œuvre, ce qui s'observe tout particulièrement à propos de la question de l'engagement. Sur ce point, Pierre Andreu affirme : "Maurice Blanchot , qui constitue un des <cas> littéraires les plus curieux de notre époque, puisqu'il est passé de l'engagement le plus affirmé au <désengagement> le plus sincère, le plus vrai" . Ce témoignage pose néanmoins quelques problèmes. Prenons d'abord l'expression, "l'engagement le plus affirmé". Elle s'accorde difficilement avec la fin de la phrase "ne signa pas le manifeste". Or, Blanchot non seulement ne signe pas le manifeste qui ouvre le premier numéro de Réaction , il ne signe pas non plus le "Manifeste des jeunes intellectuels <mobilisables> contre la démission de la France", publié presqu'un an plus tard dans La Revue Française et par lequel Jean Maxence et Thierry Maulnier répliquent au "Manifeste des jeunes intellectuels français contre l'esprit de guerre et les excès du nationalisme" publié le 18 janvier 1931 dans la revue des jeunes radicaux, Notre Temps. Même si, comme l'indique Andreu, Maurice Blanchot est alors rédacteur de politique étrangère au Journal des Débats et ne fait pas encore partie de l'équipe des revues de la Jeune Droite, cette absence n'est pas sans importance. Un écart d'origine particularise la position de Blanchot qui s'est joint à des groupes et à des revues déjà existants. On l'a vu, la collaboration de cet écrivain aux différentes revues de la droite révolutionnaire au cours des années trente ne s'est pas effectuée d'une façon aussi tranchée que la formulation de M. Andreu semble le suggérer. Si, en outre, nous évaluons la portée de son travail d'écrivain pendant cette décennie en le comparant aux écrits et aux affirmations des collègues de sa génération pendant ce temps (pensons entre autres à Robert Aron, Robert Brasillach, Arnaud Dandieu, Daniel-Rops, Jean de Fabrègues, Georges Izard, Thierry Maulnier, Jean-Pierre Maxence, Emmanuel Mounier), nous constatons que, déjà à cette époque où il n'est pas encore question d'anonymat, Blanchot tient à se situer au second plan, à tel point qu'il est parfois même malaisé de retrouver ses traces. Par conséquent, si engagement il y a, l'épithète "le plus affirmé" est fort exagérée. L'autre expression, le "<désengagement> le plus vrai" n'est pas moins problématique. Après la guerre, Maurice Blanchot a encore signé des articles politiques. Même réduite, la réflexion politique n'est jamais entièrement absente . Certes, le ton, la nature et peut-être même la position de ces écrits ont changé, mais de là à prétendre que la problématique de l'engagement a disparu de l'œuvre blanchotienne est une conclusion hâtive. Le "Manifeste des 121" se présente comme une critique qui fait appel à "l'action" et au "refus" : "une résistance est née, par une prise de conscience spontanée, cherchant et inventant des formes d'action et des moyens de lutte." Ce texte, cas extrême il est vrai, n'est pas le seul. En outre, dans l'article "Les intellectuels en question" Blanchot explique qu'il est nécessaire que l'engagement se garde en retrait : "l'intellectuel est d'autant plus proche de l'action en général et du pouvoir qu'il ne se mêle pas d'agir et qu'il n'exerce pas de pouvoir politique. Mais il ne s'en désintéresse pas. En retrait du politique, il ne s'en retire pas, il n'y prend point sa retraite, mais il essaie de maintenir cet espace de retrait et cet effort de retirement pour profiter de cette proximité qui l'éloigne afin de s'y installer (installation précaire), (...)." (IQ 5) Enfin, l'œuvre littéraire même réfléchit sur le rapport entre l'écrivain et le monde, et elle consacre à la problématique de l'action de l'écriture de longues pages d'autant plus intéressantes qu'elle-même a tendance à se rendre absente. Il est donc difficile de décrire l'évolution de Blanchot au tournant de la deuxième guerre mondiale comme un passage de "l'engagement le plus affirmé" au "<désengagement> le plus vrai". Il faut dès lors radicaliser la question : y a-t-il vraiment passage? Mais cette question présuppose une autre : de quelle nature est l'engagement? La réponse à celle-ci permet de trancher sur celle-là. En outre, cette seconde question cerne directement le noyau du problème : elle interroge le rapport entre la politique et la littérature, entre critiques politiques et critiques littéraires, entre langage présumé engagé et langage présumé esthétique. Car ce qui caractérise en fait l'évolution de Blanchot, c'est la réduction d'une écriture au profit d'une autre : réduction de l'expression typique des critiques politiques à la 'seule' parole littéraire. On peut se demander ce qui a été évacué dans ce passage. La réduction du discours politique entretenant un rapport d'actualisation avec l'idéal révolutionnaire, signifie-t-elle le reniement de cet idéal, ou faut-il plutôt la comprendre comme la prise de conscience de l'inadéquation de ce discours par rapport à l'exigence de cet idéal (im)possible? Selon cette dernière interprétation, l'engagement n'est pas abjuré, mais la forme dans laquelle il s'exprime, est abandonnée. Pour saisir la signification du retrait des critiques politiques, il faut donc poursuivre l'idéal révolutionnaire au-delà de ces écrits et déceler ses traces dans le discours esthétique. L'étude de l'apparente disparition d'une parole engagée rend inévitablement floue la distinction établie entre discours politique et discours littéraire. En fait, c'est dès l'apparition d'une telle parole que la démarcation générique s'avère inefficace. L'idéal révolutionnaire s'est défini d'entrée de jeu en termes esthétiques et les articles de Blanchot brouillent donc constamment les distinctions trop nettes. Ainsi, pour ne donner qu'un exemple frappant, dans une critique littéraire publiée dans L'Insurgé, l'écrivain dit à propos du livre d'Henri Pollès, L'Opéra politique, qu'il "s'achève comme un roman métaphysique où est décrit le sombre destin de l'univers" . En vérité, ce livre "se présente comme une étude sur le fascisme" . Critique littéraire ou réflexion politique? La réponse ne saurait être catégorique. Nous approfondirons davantage la nature de cet entrelacement de l'esthétique et de l'idéologie tout en essayant de le démêler. A partir de ces quelques remarques, l'hypothèse qui guidera notre lecture sera la suivante : de même que le discours politique est "abandonné" en faveur d'une expression littéraire, de même un idéal révolutionnaire est "abandonné" en ouvrant sur la vacance de l'expérience littéraire. Notre enjeu est donc double : d'une part, nous voulons retracer comment l'écriture blanchotienne hérite d'une "position" — quoiqu'elle prétende d'esquisser un mouvement sans retour sur soi —, et de l'autre, nous cherchons à déceler comment les traces de cet héritage continuent "silencieusement" à communiquer à cette écriture errante une force révolutionnaire.
Démarche
Du projet que nous nous sommes posé, il s'ensuit que notre démarche sera de part en part diachronique. Nous essaierons de reconstruire les productions d'une réflexion particulière à un moment donné et dans un lieu précis. Une telle démarche exige tout d'abord de bien délimiter dans le temps et dans l'espace une coupe historique. L'histoire que nous allons reconstituer, commence au début des années trente lorsque des jeunes gens "imprégnés" de la pensée maurrassienne se groupent autour de quelques revues pour donner libre cours à leur révolte contre l'ordre établi, en vue d'un monde nouveau. Nous suivrons l'évolution de cet engagement révolutionnaire non seulement jusqu'au moment de son échec — le moment de "l'abandon" se situe pour Blanchot au cours de l'année 1937 — mais bien au-delà de cette date jusqu'à la publication de Faux pas en 1943. La démarcation temporelle, inévitablement arbitraire, recoupe la chronologie d'un corpus de textes contenant le plus grand nombre des écrits de Blanchot publiés tout au long de ces treize années . Ce corpus nous servira de fil conducteur. En outre, notre histoire se déroule en général dans un milieu éminemment parisien. Plus précisément, elle débute au Quartier Latin où l'Action française régit "sans conteste" et fermente à l'Ecole normale de la rue d'Ulm où des jeunes intellectuels comme Robert Brasillach, Jacques Talagrand (Thierry Maulnier) et Maurice Bardèche font leurs premiers pas dans le monde journalistique en envoyant des essais à La Revue universelle ou en rédigeant en quarante-huit heures le journal royaliste L'Etudiant français . L'histoire se prolonge dans la même ville : du temps où Maurice Blanchot collabore aux différentes révues jusqu'au moment de la publication de Faux pas chez Gallimard, les péripéties que nous allons retracer sont liées d'une façon ou d'une autre à la capitale française . Comme à l'époque de l'autre Révolution, Paris joue en effet un rôle de premier plan dans la fermentation et la diffusion d'un esprit révolutionnaire. Encore longtemps après, même à l'époque de Vichy, elle restera la scène-clé où se dessinent la plupart des avatars de cet esprit. Cependant, ces précisions topologiques risquent de provoquer des malentendus si l'on ne prend pas en considération certaines données qui dépassent la simple localisation. La représentation sédentaire de notre coupe historique passe sous silence une migration préalable. Né à Quain (Saône-et-Loire), ayant fait ses études universitaires à Strasbourg , Maurice Blanchot vient du dehors de Paris. Toute sa jeunesse, toute sa formation se sont passées dans la province. Il ne partage donc pas les souvenirs que raconte Brasillach à propos des années vingt et il ne s'enracine donc pas dans l'ambiance du Quartier Latin et de la rue d'Ulm. Cette origine non parisienne explique au moins en partie sa position secondaire d'adhérant à la Jeune Droite. Elle montre géographiquement que, derrière l'homogénéité de la détermination locale, un ailleurs et un écart sont déjà présents dont il faudra tenir compte. Les précisions topologiques peuvent mener à une autre erreur encore. Le lieu où se déroulent les événements, n'est jamais entièrement le même et ne saurait donc les expliquer. Se trouver à Paris en 1930 n'est pas tout à fait la même chose que d'y rester en 1941. En d'autres mots, les circonstances peuvent entraîner des changements tels que le sens même de l'endroit où elles surviennent est profondément altéré. Par exemple, celui qui, à Paris pendant l'occupation, se détermine publiquement comme partisan d'une révolution nationale différente du pétainisme à Vichy (p.e. Drieu), se soumet en même temps aux nouvelles instances du pouvoir établi, ou du moins, les accepte implicitement ou accepte la vision du monde qu'elles reflètent. De même, la position implicite de celui qui garde alors le silence, doit être interprétée en rapport avec les circonstances concrètes, consécutives au bouleversement événementiel de l'été 1940. Or, ce qui vaut dans des cas extrêmes — remplacement, après la défaite militaire, d'un gouvernement national par l'établissement d'un pouvoir étranger — mérite également attention dans d'autres circonstances. Ainsi, l'esprit révolutionnaire en 1930, lorsque la droite est au pouvoir et la crise économique n'a pas encore atteint la France, n'est pas tout à fait identique à l'esprit de révolte qui s'exprime après la victoire du Front populaire aux élections de 1936 et pendant la montée des tensions internationales. Autrement dit, l'identité du lieu où notre histoire se déroule ne nous dispense pas d'un travail de contextualisation qui permet de mieux circonscrire la particularité discursive de l'engagement déclaré ou abandonné. Le discours que nous analyserons est tout aussi hétérogène que le lieu d'action. Au cours des années trente, Blanchot cherche le discours qui lui est propre. Les hésitations et les transformations s'observent dans le rapport instable entre l'expression politique et la réflexion littéraire tout comme dans une évolution à l'intérieur de chaque genre. L'on ne saurait donc parler d'un discours blanchotien donné une fois pour toutes, sans réduire au préalable la complexité du matériel. En plus, comme nous voulons saisir la particularité de ce discours, nous devrons également l'insérer dans l'ensemble de la production discursive de cette époque. L'examen du corpus doit s'effectuer en rapport avec la lecture de plusieurs ouvrages, documents, manifestes, lettres et articles d'autres auteurs afin de mieux saisir l'enjeu de cette époque et l'ensemble des positions possibles parmi lesquelles se situe celle de Maurice Blanchot. Notre approche sera donc de part en part diachronique et hétérogène. Toutefois, dans la mesure où nous essaierons de repérer les avatars d'un engagement, un point de vue synchronique ne peut rester absent de notre entreprise. Nous n'hésiterons donc pas de rapprocher de temps à autres des textes de nature et de date divergentes. En vertu de ce double caractère, notre recherche exprimera la continuïté du discours blanchotien dans son évolution. Après l'état de la question, elle se développera en trois chapitres qui recoupent les périodes délimitées par les deux césures du corpus, à savoir les années 1934 et 1935 et la période de 1938 à 1941 . Le premier chapitre examinera donc les textes publiés entre 1931 et 1933 dans diverses revues, organes littéraires et politiques de la Jeune Droite. Le chapitre suivant analysera, dans le contexte des années 1936 et 1937, la collaboration de Blanchot aux revues Combat et Insurgé où l'on retrouve plusieurs noms directeurs de la Jeune Droite. Enfin, dans un dernier chapitre, nous poserons la question du silence de l'écrivain et, par le biais des critiques littéraires parues sous l'occupation dans Le Journal des Débats, nous essaierons de cerner les moments décisifs sur lesquels se fonde la conception littéraire telle qu'elle est élaborée dans Faux pas.
etat de la question
Lorsqu'on parle des revues des années trente dans lesquelles Maurice Blanchot a signé, trois études sont à retenir : l'ouvrage de Jean-Louis Loubet del Bayle, Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, qui, bien qu'il date déjà de 1969, reste un ouvrage de référence ; le livre plus récent de Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche. L'idéologie fasciste en France de 1983 qui, tout en reliant l'esprit de révolte des années trente à un contexte idéologique plus large, fonde son interprétation sur les documents de la deuxième moitié de cette décennie ; enfin, l'ouvrage inachevé de Pierre Andreu, Révoltes de l'esprit. Les revues des années trente, publié en 1991 mais qui reprend les recherches effectuées déjà au cours des années cinquante. A la différence des deux premiers auteurs, Andreu, lui-même collaborateur à quelques-unes de ces revues, a connu de près bon nombre de directeurs de revues autour desquels s'est groupée la génération des "jeunes révoltés". Souvenirs et recherches s'entrecroisent donc dans un ouvrage qui se présente dès lors plutôt comme un document où, selon le dire de l'auteur, "le témoignage avec un petit t et l'histoire avec un grand H se mêleront" . Dans ce qui suit, nous nous limitons aux deux autres recherches d'autant plus révélatrices qu'elles s'opposent nettement. Tandis que chez Loubet del Bayle la notion de fascisme est pratiquemment absente, Sternhell voit dans l'esprit de révolte des intellectuels français des années trente l'expression cohérente d'une idéologie fasciste. A ce sujet, son opinion ne laisse pas l'ombre d'un doute. "Appliqué à la France des années trente, notre modèle d'idéologie fasciste conduit à une conclusion catégorique. Si José Antonio Primo de Rivera et la Phalange espagnole sont fascistes, Thierry Maulnier, la Jeune Droite et l'équipe de Combat, avec Jean de Fabrègues et Maurice Blanchot, véhiculent eux aussi une idéologie fasciste." Loubet del Bayle, par contre, prétend que la Jeune Droite s'est différenciée sans cesse de cette idéologie "en s'attaquant de plein fouet aux conceptions fascistes" . Le premier auteur perçoit une identité de nature là où le deuxième met l'accent sur la différence. A quoi tient cette divergence? Nous chercherons à répondre à cette question en présentant les deux livres. La recherche de Loubet del Bayle se veut à la fois diachronique et synchronique. Dans une première partie, l'auteur dresse l'inventaire des différents courants et revues à l'origine de ce mouvement révolutionnaire des jeunes dits "non conformistes". De chacun de ces courants, il examine la naissance, il en suit le développement et il fournit quelques indications concernant leur histoire ultérieure à 1934. Dans la deuxième partie, une approche synchronique essaie de circonscrire l'identité de ce qui dès le début a été défini comme "l'esprit de 1930" . Tout en restant attentif aux divergences qui existent sous les parentés, Loubet del Bayle articule les différents thèmes autour de trois éléments constitutifs, notamment le refus de l'ordre établi, la nécessité d'une révolution et la construction d'un ordre nouveau. La délimitation du domaine d'investigation réduit toutefois l'objet d'étude par un double processus d'abstraction. D'une part, en se limitant à l'analyse idéologique des textes publiés entre 1930 et 1934, l'auteur ne prend pas en considération la genèse des droites dans la IIIe République et il néglige, à l'intérieur de son corpus, les multiples références à la tradition d'avant-guerre. D'autre part, en reléguant systématiquement la politisation des revues à une époque qui déborde les limites du projet annoncé, il omet de mettre en rapport l'évolution des revues qu'il analyse avec les convulsions politiques caractéristiques de cette époque. Par conséquent, il a beaucoup de mal à expliquer par la suite l'engagement des intellectuels dans des mouvements d'action politique fondés sur des programmes de part en part idéologiques . A cause de cette double stratégie d'abstraction, les revues sont présentées plus comme des entités discursives sans histoire que comme des réalités concrètes insérées dans un contexte idéologique précis. Au niveau de la synchronie, cette réduction se traduit par un travail de sélection. Le discours synthétique se caractérise en effet par deux lacunes surprenantes : l'antisémitisme et le fascisme. Le premier, même s'il est mentionné comme dans le cas de Brasillach, est renvoyé à l'année 1937 (et donc exclu du cadre de la recherche). Pourtant il est connu que l'antisémitisme constitue une force d'action idéologique importante à l'intérieur de l'héritage maurrassien . Quant à la seconde lacune, bien que Loubet del Bayle concède "une certaine fascination devant le dynamisme des pays fascistes", il rejette catégoriquement tout rapprochement doctrinal avec l'idéologie fasciste , rejet d'autant plus surprenant que le mouvement révolutionnaire en France a lui-même défini ce qui le rapproche du fascisme en Italie et de l'hitlérisme . En vertu de cette lacune, l'auteur est tributaire d'un cadre conceptuel largement répandu au cours des années cinquante et soixante selon lequel le fascisme renvoie à une identité stable et bien délimitée à l'intérieur d'une démarcation nationale opposant la France à l'Allemagne et à l'Italie . L'ouvrage de Sternhell qui examine les revues révolutionnaires des années trente en fonction d'une étude sur l'idéologie fasciste , renverse sans pitié les évidences de cette conception traditionnelle. Selon l'auteur, l'interprétation des années trente et du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale a été conditionnée "par trois éléments majeurs : d'abord par les impératifs de la guerre froide (...), ensuite par la volonté d'oubli et de réconciliation nécessaires pour effacer les effets de la guerre civile de 1944, et, finalement, par une volonté bien naturelle de ne voir en ce qui s'est passé entre 1940 et 1944 qu'une simple aberration, sans lien véritable avec la dissidence intellectuelle des années trente." A l'encontre de cette image, l'étude de Sternhell introduit plusieurs innovations. D'abord, il insère l'apparition de l'idéologie fasciste dans un contexte culturel à la fois plus vaste (la fin du XIXe siècle) et plus précis (la crise du capitalisme libéral et du marxisme) . Ensuite, selon l'auteur, c'est en France que non seulement l'idéologie fasciste a son origine, mais en plus s'est dévéloppée de la façon la plus élaborée . Aussi l'historien israélien conceptualise-t-il de manière toute nouvelle le phénomène fasciste. Il conçoit "l'essence du fascisme comme une synthèse de nationalisme organique et de socialisme anti-marxiste, une idéologie révolutionnaire fondée sur le refus à la fois du libéralisme, du marxisme, et de la démocratie. Pour l'essentiel, l'idéologie fasciste est un refus du <matérialisme> — le libéralisme, le marxisme et la démocratie ne représentent que les différentes facettes du même mal <matérialiste> — et elle se veut génératrice d'une révolution spirituelle totale." En vertu de cette définition, on comprend que, selon Sternhell, la formation de l'idéologie fasciste se soit achevée, dès avant l'éclatement de la Grande Guerre, dans le Cercle Proudhon, lorsque des éléments d'un syndicalisme révolutionnaire (Sorel) fusionnent avec une droite nationaliste et contre-révolutionnaire (Maurras). De la même façon, l'auteur qualifie de fascistes toutes les revues de la Jeune Droite qui se réclame précisément de cette tradition et qui met son action sous la devise "Ni droite, ni gauche" . Sternhell se rend compte que "cette définition du fascisme est une définition large" . Il sait en outre relativiser la portée de son "hypothèse de travail" tout en référant à Karl 0Popper selon qui "toute interprétation est le produit d'un <point de vue> ou d'une certaine <approche> historique" . Cependant, pour notre propos, l'approche de Sternhell pose un problème fondamental. D'une part, sa recherche est généalogique, c'est-à-dire qu'elle veut saisir l'origine de l'idéologie fasciste et circonscrire les conditions de son émergence. D'autre part, cette approche généalogique se fait en fonction d'une tentative de définir "les structures" , "l'essence" , "les composantes majeures" , "le dénominateur commun" , "la signification profonde" , "le concept" , "les principes fondamentaux" du fascisme. La fréquence de ces notions indique que l'enjeu définitoire prime sur un travail de précision historique. L'ouvrage de Sternhell décrit moins une histoire du fascisme en France qu'il s'inscrit à l'intérieur de "l'histoire des idées" . L'auteur essaie d'expliquer un enchaînement logique d'idées qu'il définit d'entrée de jeu comme fascistes, à partir d'un contexte historique qui, quant à lui, n'obéit nullement à des lois logiques. Le souci de différenciation et de contextualisation est dès lors sacrifié à une abstraction idéelle, qui constitue le véritable objectif du livre. L'on peut donc reprocher à l'auteur qu'il n'étudie les revues de la Jeune Droite qu'en fonction d'une définition établie de l'idéologie fasciste et qu'il ne cherche à mettre en relief que ce qui corrobore son hypothèse de travail. Notre étude, par contre, se veut de part en part diachronique et hétérogène. Si nous voulons cerner la particularité du discours blanchotien au cours des années trente, nous devrons interpréter ses écrits à partir du seul contexte historique. Nous dégagerons à partir des textes mêmes comment, dans son évolution, une portée idéologique particulière les positionne. Par exemple, nous examinerons la façon dont ils évaluent la prise de pouvoir de Hitler, la crise du parti socialiste au cours de l'année 1933 ou un roman de Marcel Arland en 1937. Ceci suppose que nous expliciterons non seulement la parenté entre ces textes et les bouleversements idéologiques de leur époque, mais aussi les critiques par lesquelles ils s'en différencient.
En dehors de ces ouvrages sur les revues de la droite révolutionnaire des années trente, deux études sur la position idéologique de Blanchot pendant cette période ont été publiées. L'article le plus récent, intitulé "Blanchot à Combat : Littérature et Terreur" — qui n'est pas passé inaperçu au moment de sa parution (1982) — constitue le premier chapitre du livre Legs de l'antisémitisme en France (1983) de Jeffrey Mehlman. Comme le titre du livre l'indique clairement, l'auteur décèle les traces d' "un passé antésimite" dans les écrits d'avant-guerre de Blanchot et il interprète dès lors Faux pas comme un livre dans lequel "Blanchot liquide le projet politique général puisant à cette tradition antisémite" . Cette hypothèse permet à Mehlman d'effectuer une double lecture de la notion du silence qui joue un rôle important dans les critiques littéraires rassemblées dans Faux pas. Selon lui, le silence y fonctionne non seulement comme un principe purement esthétique exprimant l'expérience originelle de la littérature, mais il efface en même temps une problématique de l'engagement dont le trait distinctif est l'antisémitisme. Toutefois, l'étude de Mehlman pose plusieurs problèmes. Avant de critiquer sa lecture de Faux pas, arrêtons-nous d'abord à la question de l'antisémitisme. Mehlman constate à juste titre que lorsque Maurice Blanchot emprunte au livre de Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants, le titre de son article, "La grande passion des Modérés", publié dans Combat en novembre 1936, il réfère implicitement à un héritage antisémite. Le fait même de se situer dans le sillage de Maurras implique en effet au moins la virtualité d'un tel héritage. En outre, il est indéniable que le signifiant 'juif' apparaît quelques fois dans un contexte idéologique manifestement négatif. On retrouve donc bel et bien dans les écrits de Blanchot comme dans un grand nombre d'autres écrits de cette époque les traces d'un héritage antisémite. Pourtant, ce n'est qu'une partie de l'histoire à laquelle Mehlman limite son interprétation. Tout au long des années vingt et trente, Blanchot fréquente des amis juifs, il plaide aussi la cause des Juifs. La rencontre entre Blanchot et Levinas à Strasbourg en 1926 est bien connue. Elle n'a pas été passagère . En 1933, dans un article paru dans le journal de Paul Lévy, Blanchot dénonce "les persécutions barbares contre les juifs" inspirées par la démagogie hitlérienne. Fin 1937, losqu'il démissionne de Combat et à un moment où, selon les historiens, "l'antisémitisme tient une place notable" , il signe à côté d'Henri Israel comme témoin en faveur de Paul Lévy un "Procès -verbal de carence". Il est donc difficile d'attribuer à Blanchot un antisémitisme déclaré. Plusieurs éléments se contredisent. En passant sous silence ces contradictions, Mehlman ne tient pas compte de la complexité du matériel. On peut en outre lui reprocher de ne pas expliciter le fonctionnement du signifiant 'juif' dans la production discursive de Blanchot. En fait, l'auteur américain véhicule une conception de l'antisémitisme préconçue dont l'acception et l'économie seraient identiques pendant toute l'évolution qui sépare La France juive de Drumont de l'article "Après le coup de force germanique" de Blanchot. Pourtant, si l'on considère les textes, on constate que l'apparition de l'idéologème antisémite dans le discours de Blanchot est liée à une économie plus vaste où différents thèmes et diverses séries d'oppositions se mêlent et se subordonnent selon la visée idéologique dominante qui ne se traduit à aucun moment dans les seuls termes antisémites. Mehlman ne respecte donc pas la diachronie et c'est ainsi qu'il est amené à une erreur fondamentale lorsqu'il semble conclure que l'esprit révolutionnaire de Maurice Blanchot s'épuise par le trait idéologique de l'antisémitisme. Nous l'avons vu dans l'introduction, l'on ne saurait prétendre que l'engagement public en faveur d'une cause juive implique comme par une nécessité inhérente la rupture avec un passé idéologique de la droite révolutionnaire. En ce sens, l'identification entre un engagement révolutionnaire et l'antisémitisme est non seulement de fond en comble problématique, elle dissimule aussi ce qui est véritablement en jeu dans le passage au silence. L'interprétation de Faux pas se greffe toutefois sur cette identification. Comme Mehlman réduit préalablement la portée de l'engagement révolutionnaire à une essence antisémite, il conçoit ce recueil comme une rupture. Mais, de nouveau, l'auteur ne prend en considération ni le contexte ni la diachronie. D'une part, en rapport avec la logique de son argumentation antérieure, il développe seulement un trait sémantique inhérent au silence sans être attentif aux autres correspondances suscitées par l'enracinement de ce mot dans son contexte fondamentalement ambigu. D'autre part, il ne montre pas comment une acception esthétique du silence se substitue progressivement à une problématique de l'engagement. Faute de tenir compte de la chronologie des textes, il rate l'essentiel au moment même où il dévoile la complicité entre conception esthétique et engagement. Car, quoiqu'il poursuive les traces d'une écriture enfouie dans la sémantique du silence, Mehlman ne nous explique en rien de quelle façon et dans quelle mesure cette inscription reste tributaire d'une problématique d'engagement. Selon lui, la substitution se réduit à un simple effacement d'un passé idéologique et non pas à un déplacement. L'élaboration de l'expérience littéraire telle que la transmet Maurice Blanchot, il ne la considère pas comme en rapport avec un engagement particulier, mais comme l'effondrement total de cet engagement. De cette façon, il reproduit implicitement l'opposition trop simpliste entre un avant et un après, entre un engagement d'avant-guerre et un <désengagement> d'après-guerre — opposition que nous avons déjà suffisamment mise en cause. Le dernier article à commenter, celui de Mike Holland et Patrick Rousseau, "Topographie-parcours d'une (contre-) révolution" , reproduit à son tour l'évidence de la même opposition. Fondée sur l'ouvrage de Loubet del Bayle , leur analyse se caractérise par les mêmes faiblesses que ce dernier. Néanmoins, elle a inspiré notre étude dans la mesure où elle indique à la fin le passage à un discours purement littéraire sans pourtant poser la question de la nature de ce passage, c'est-à-dire sans prendre en considération la problématique des rapports entre discours esthétique et discours idéologique. En effet, les réflexions des deux auteurs se limitent aux "origines politiques de Blanchot" et ont tendance à aménager de telle façon leur domaine d'investigation qu'un avant politique se distingue d'un après esthétique. Le passage de l'un à l'autre s'expliquerait par une rupture, comme le signale leur objectif de "montrer ce en quoi Blanchot — comme d'autres jeunes intellectuels de droite trempés dans Maurras — a rompu avec sa pensée politique d'origine c'est-à-dire contre le fascisme" . L'on repère dans cette formule deux contenus posés comme évidents et qui se conditionnent mutuellement dans la logique d'une opposition temporelle : rupture et fascisme. Or, la distinction temporelle entre l'avant d'une position politique et l'après d'un discours esthétique est simplement fausse. Maurice Blanchot a écrit des critiques littéraires dès ses débuts dans le monde journalistique . En outre, lors de sa collaboration à L'Insurgé en 1937, il tenait, à côté de ses critiques véhémentes sur la politique intérieure, une chronique littéraire dont plusieurs thèmes annoncent déjà la conception esthétique élaborée par Faux pas. Mais une distinction entre deux genres discursifs est également difficile à maintenir. Bien qu'ils renvoient dans leur analyse de la pensée politique blanchotienne au texte "Le monde sans âme" qui, strictement parlant, appartient à la rubrique des critiques littéraires, Mike Holland et Patrick Rousseau ne semblent se douter du caractère tout à fait problématique d'une distinction pareille. Pourtant, les critiques littéraires dans lesquelles Maurice Blanchot développe en même temps une réflexion sur la politique abondent. L'analyse de ces textes ne peut avoir recours à l'évidence thématique d'une distinction générique. Malgré les faiblesses dans leur démarche, les deux auteurs apportent un point de vue intéressant. Une approche diachronique et hétérogène est précédée par une analyse synthétique du discours idéologique préalable. Holland et Rousseau jalonnent d'abord la nature du "système maurrassien" dans lequel s'insèrent les jeunes "intellectuels réactionnaires" . Une analyse supplémentaire basée sur un corpus de textes — qui, il faut le dire, se limite presque en entier à la première période (1931-1933) — essaie de préciser ensuite les transformations de cet héritage face aux bouleversements et aux séductions de l'époque. En mettant sans cesse en rapport un "mouvement complexe, hétérogène, fractionné, travaillé par la contradiction" avec une pensée d'origine homogène, les auteurs font appel à une distinction fondamentale entre l'homogène et l'hétérogène. Cette opposition nous semble fructueuse si du moins elle n'est pas de nouveau récupérée dans le cadre fixe d'un avant, le discours maurrassien homogène, et un après, le contexte hétérogène des années trente. Montrer, par contre, comment l'hétérogénéisation est à l'œuvre à l'intérieur d'une pratique idéologique homogénéisante nous semble définir exactement l'enjeu en fonction duquel l'étude suivante veut marcher sur les traces de cet article.
CHAPITRE I De la littérature à la révolution (1931-1933)
En ce début des années trente, le discours blanchotien n'est point une identité stable. Ses écrits se différencient en objet, style, finalité et, ce qui plus est, ils évoluent de façon significative. Tandis qu'entre 1931 et 1932, les écrits politiques sont pratiquement absents, ils abondent dès 1933. Inversement, les critiques littéraires sont fréquentes pendant les premières années tandis qu'en 1933, Blanchot n'en a publié qu'une seule. A y regarder de plus près, la critique littéraire se transforme progressivement en une pensée politique à tel point que celle-ci s'impose en éclipsant celle-là. L'on peut facilement repérer une évolution pareille en comparant quelques-unes de ses publications. L'article "François Mauriac et ceux qui étaient perdus" de 1931 ne développe apparemment qu'une réflexion sur la littérature. Une année après, dans la recension du livre de Daniel-Rops, "Le monde sans âme", la réflexion sur les avatars du monde contemporain entraîne une critique antimarxiste qui reste encore liée à un jugement de valeur inhérent à la critique littéraire (l'absence de cette réflexion est un défaut dans le livre de Daniel-Rops). Enfin, en 1933, le titre même de l'article "Le marxisme contre la révolution" suggère que la réflexion politique a pris le pas sur la critique littéraire. L'évolution réflète la politisation progressive de l'époque en général et de la Jeune Droite en particulier. Mais Blanchot se distingue de ses collègues par un engagement tardif qui s'explique en raison de sa conception de la littérature. Entre celle-ci et son engagement, il existe un rapport particulier qu'il nous faudra expliciter. Dans une première partie, nous essaierons de dégager de la pratique littéraire initiale les composantes constitutives de la conception blanchotienne de la littérature. La deuxième partie sera entièrement consacrée à l'évolution de cette pratique littéraire que nous mettrons ensuite en rapport avec l'idée d'une révolution. Enfin, dans une dernière partie, nous élaborerons une topographie du discours contestataire tel qu'il s'exprime dans les écrits publiés dans Le Rempart.
Opacité et clarté ou l'ambiguïté du discours littéraire
La naissance du discours blanchotien n'est certainement pas sans rapport avec le contexte. Afin de comprendre son enjeu, il faut l'insérer dans la tradition dont elle est issue. Blanchot publie ses écrits dans différentes revues de la Jeune Droite, un groupe de jeunes intellectuels proches de l'Action française, qui se révoltent contre l'ordre établi dénoncé comme matérialiste. Négativement parlant, ils réagissent "en politique contre la décadence démocratique, fille du nombre et de la quantité" et en matière sociale "contre l'individualisme, l'étatisme et la lutte des classes". Positivement parlant, ils essaient de définir "les conditions nécessaires d'une renaissance : politique, c'est, en France, la monarchie ; sociale, c'est la soumission de notre vie économique au bien commun ; spirituelle, c'est l'ordre chrétien." Malgré cet héritage antimoderniste, le discours de la Jeune Droite se différencie néanmoins de la doctrine maurassienne. S'inscrivant dans le cadre philosophique du néo-thomisme, Maurras fonde son système politique sur des vérités données au nom desquelles il mène une croisade contre un monde en décomposition. L'homme voué à cet ordre éternel que le monde moderne néglige, est un croisé : il vit héroïquement, il fait don de sa personne et est prêt, s'il le faut, à se donner la mort. Mais comme il est condamné à vivre dans un monde en deçà de ces vérités essentielles, son discours est en même temps contradictoire non seulement de façon intrinsèque parce qu'il lui faut déprécier sans cesse la pertinence de l'expérience hétérogène en la subjuguant à une universalité homogénéisante, mais aussi de façon structurelle parce qu'il doit se déterminer dans un monde qui l'écarte de son essence en lui assignant une position discursive particulière. En se référant à un ordre métaphysique donné, la Jeune Droite semble légitimer sa révolte de la même façon. Toutefois, soucieuse de dépasser les contradictions inhérentes au système maurrassien, elle justifie son action aussi au nom de la vie et (du destin) de l'homme. Thierry Maulnier, par exemple, veut exprimer "l'être humain dans ce qu'on pourrait appeler son exigence éternelle" et se qualifie en même temps comme quelqu'un "qui cherche le chemin d'une vie essentielle" , ce qui exige tout d'abord de "chercher à la vie un sens" . Il semble donc que ces jeunes révoltés s'inspirent plutôt de la phénoménologie existentialiste de Heidegger qui, par la publication de Sein und Zeit en 1927, substitue à une conception traditionnelle de la métaphysique une herméneutique du sens de l'être. A cause de cette ambiguïté inhérente à son discours, la position idéologique de la Jeune Droite diffère nettement de celle de Maurras. Celui-ci défend une position contre-révolutionnaire tandis qu'elle s'aventure sur des voies incertaines, révolutionnaires vers un ordre nouveau. Aussi la nature des deux discours n'est-elle point identique. La pratique idéologique de Maurras se caractérise par un haut degré de clôture parce qu'elle se subordonne et subordonne l'ensemble des pratiques discursives à un but précis, à savoir la restauration de la monarchie. L'exigence d'une obéissance rigoureuse à une structuration établie une fois pour toutes s'exprime par un discours dogmatique, incapable de regarder en face les contradictions inhérentes. Ce caractère à la fois rigide et contradictoire du système maurrassien explique pourquoi le mouvement monarchiste fondé par Maurras finit par engendrer des "dissidences successives" . Par contre, la Jeune Droite, considérée dès sa naissance comme un mouvement de "dissidents" , rompt inévitablement avec la structure dogmatique du système maurrassien en essayant de dépasser les contradictions inhérentes à celui-ci. Son discours réflexif cherche "la fusion des oppositions" . Grâce à ce caractère hybride, la pratique idéologique de la Jeune Droite est par principe réceptive à d'autres discours et perméable aux changements conjoncturels intervenus. Positivement parlant, cette ouverture signifie une explication ininterrompue avec les discours environnants et une réflexion constante sur la propre position. C'est ainsi par exemple que la Jeune Droite n'hésite pas "à invoquer le témoignage du surréalisme" ou à emprunter au communisme le mot de "révolution", bien sûr non sans une explication approfondie sur l'emploi de ce terme. Négativement parlant, l'on peut dire qu'en dépit de cette réflexivité, la position de la Jeune Droite est sans cesse exposée au risque de devenir totalitaire. Ces éléments que nous venons d'établir à propos de la Jeune Droite s'observent également dans les critiques littéraires de Maurice Blanchot. D'une part, sa réflexion sur la littérature s'inspire de l'héritage antimoderniste de Maurras. D'autre part, son discours présente la même ambiguïté à l'égard de la métaphysique traditionnelle sur laquelle se fonde la doctrine maurrassienne. Dans un article sur l'Allemand Ernest Robert Curtius, Blanchot expose une première fois sa conception de la littérature. Réagissant contre Curtius, selon qui "la littérature allemande penche volontiers vers la métaphysique, tandis que la littérature française, elle, est imprégnée de psychologie" (3:365) , Maurice Blanchot défend, à l'intérieur de la même démarcation nationaliste, une conception plus élevée de la littérature française. S'il est vrai que celle-ci constitue "un discours continu sur l'homme", "elle ne se borne pas à faire inlassablement et minutieusement la recension des divers états psychologiques. Elle prétend à plus haut. Il lui arrive d'espérer atteindre l'humain en ce point où le pur et l'essentiel se conçoivent dans l'harmonie concrète d'une action réelle ou les passions de quelque être particulier. L'homme éternel s'y unit sans effort à la destinée d'une personne vivante et, par une étrange merveille, semble recevoir des aspects accidentels et divers auxquels il se prête, un surcroît de nécessité." Cette définition révèle une idée fondamentale de la conception littéraire blanchotienne des années trente et que l'on retrouve également dans Faux pas, à savoir l'idée selon laquelle la création littéraire exige la transformation de l'accidentel en un ordre nécessaire . La définition de la littérature est de fond en comble humaniste pour plusieurs raisons. L'homme ou "l'humain" en constitue l'objet principal, non pas l'homme en tant que tel, isolé et abstrait, mais la "personne vivante", c'est-à-dire l'homme dans le monde. En plus, ce qui est fondamental, ce n'est pas tel ou tel acte, tel ou tel sentiment, mais "l'homme éternel", soit ce qui est essentiel dans l'homme. Enfin, l'élément le plus important de la définition, la littérature véritable réalise "l'harmonie concrète" entre les deux premiers, entre "le pur et l'essentiel" et "une action réelle", entre "l'homme éternel" et "la destinée d'une personne vivante". Une pareille conception s'incarne par excellence dans "notre littérature classique", qui atteint "cette perfection d'équilibre" par "son double caractère tant de fois signalé d'universalité et d'humanité". Dans cette définition, il est manifeste que Maurice Blanchot pense ensemble les deux données en contradiction dans le système maurrassien, à savoir l'idée de l'homme ou son essence, d'un côté, et l'expérience, la vie de l'homme, de l'autre. Il cherche à concilier les oppositions et c'est ainsi que son discours s'inscrit dans la pratique idéologique hybride de la Jeune Droite. Ce qui particularise peut-être la position de Blanchot, c'est que, pour lui, la littérature est appelée à accomplir "l'harmonie" des contraires. Mais il y a d'autres raisons pour rattacher le discours blanchotien à l'héritage maurrassien, et des raisons plus contraignantes. A la noble tâche de la littérature correspond la dignité d'une activité littéraire souveraine. Cependant, "cette royauté dont on investit les lettres, a subi au cours des siècles des atteintes assez graves et n'a été réellement que pendant quelques années où la littérature fut souveraine, plus encore que les écrivains, rois. Mais les prestiges du XVIIIe siècle sont restés pour ceux-ci presque exceptionnels. (...) Il y a près de trente ans que, dans l'Avenir de l'Intelligence, Charles Maurras montrait l'affreuse destinée, l'avilissement ou la misère que notre âge préparait à l'Intelligence." (3:363) L'idéal de souveraineté est contredit par le monde dont l'abaissement, selon Blanchot se référant à Maurras, est hors de doute. Le caractère antimoderniste de cette opposition se manifeste nettement lorsque Blanchot rejette la clarté comme qualité adéquate à évaluer la perfection de la littérature française. L'exigence de clarté dans les lettres risque en fait de se confondre avec "le désir de toucher le plus grand nombre sans fatigue. Car on ne voit pas comment définir cette clarté autrement que par le recours à une sorte de suffrage universel : elle ne dépend pas des réussites de l'esprit qui refuse toute confusion, toute commune faiblesse ; les dieux, ni les Muses n'y sont pour rien. Elle se mesure plutôt aux abdications que consentent la médiocrité, la paresse ou les sommeils d'Homère dont quelques auteurs ne sont jamais sortis." (3:364) Par son rejet du monde moderne, la conception de la littérature élaborée en ce début des années trente dissimule donc d'emblée une attitude contestataire. Le discours littéraire qui en découle n'échappe toutefois pas aux contradictions caractéristiques de la doctrine maurrassienne. Condamné à vivre en déça de son idéal, Blanchot ne cesse de buter sur un monde qui rend cet idéal impossible. En même temps, en vertu de la même conception, il s'est donné pour tâche de surmonter cette opposition. C'est ainsi que, par une dynamique cherchant à endiguer le conflit entre les idéaux éthico-esthétiques de l'harmonie et de la souveraineté et l'expérience fragmentée de l'homme moderne, le discours littéraire se transforme lentement en un discours contestataire. L'ambiguïté inhérente au discours blanchotien s'observe dès la première recension. "<Nous vivons intellectuellement sous le signe du trouble>" (1:367), constate Maurice Blanchot en citant les maîtres de la littérature moderne ("Gide, Dostoïevsky, Rilke"), mais il reproche en même temps à Daniel-Rops, l'auteur du livre Deux hommes en moi, "de se montrer moderne en empruntant à la mode le plus morne de ses poncifs". D'une part, Blanchot met en relief l'expérience fragmentée de l'homme moderne. Ainsi, le titre du livre fait allusion "à la dissolution du moi". Un des personnages "se sent avec angoisse comme séparé de son véritable moi". (1:368) Le désordre envahit également le "monde où rien n'a ni forme, ni mesure, (...) un univers de cauchemar et de rêve". Décidément, le monde moderne a disloqué l'harmonie entre un ordre éternel et le monde concret. D'autre part, Blanchot semble entrevoir la possibilité de retrouver une telle harmonie. Pour "chercher le sens profond, le vrai mouvement de l'âme perdue hors du réel et hors d'elle-même (...) il faut des principes — et des principes rationnels — et (...), la science des mystiques est indispensable." Généralement parlant, le discours de Blanchot balance sans cesse entre deux types de discours différents. Comme le discours maurrassien, il dénonce violemment les réalités de son époque. L'homme moderne appartient à "une race perdue" (2:610). Il vit dans un "monde misérable, privé de Dieu, livré à toutes les impuretés" (2:611). Dans ce "monde étranger à l'homme" (8:744), la nature de l'homme, son âme même est "pervertie" (2:610). Par conséquent, comme Maurras, Blanchot a tendance au début à déprécier la pertinence de l'expérience fragmentée. Il l'explique comme un phénomène "à la mode" (1:367), donc passager et il continue à chercher dans le monde ce qui le rattache à un ordre éternel. Blanchot semble exprimer une conception métaphysique traditionnelle en recommandant une "beauté millénaire" (3:364) ou en reliant la vraie destinée du monde à "des exigences éternelles" (2:611). En fait, ce dévouement à un ordre éternel typique du discours maurrassien est au cœur de sa conception littéraire, car "l'homme éternel", c'est précisément l'homme "en sa vraie condition et qui n'est ni sentiment, ni imagination, ni pensée" (3:365). Aussi Blanchot fait-il appel à l'héroïsme. Ce qui a été perdu dans ce monde moderne, c'est "la douce loi du sacrifice, la nécessité de se déposséder d'un seul coup" (7:46). Or, il n'est pas certain qu'un tel ordre métaphysique soit donné pour Blanchot. Si "la destinée" (1:368;6:112) du monde est rattachée à "un autre ordre" (1:368), les nécessités inhérentes à cette destinée sont toutefois devenues "mystérieuses" (2:610). Ainsi, le monde devient "intraduisible" (6:114), "inconnu" (6:113). Attentif aux transformations du monde moderne, Blanchot abandonne aussi l'évidence d'une représentation universelle de l'homme. "Remis en partie à eux-mêmes", les hommes se voient "livrés à un destin incompréhensible", à un "conflit obscur" (1:368), "incompréhensible" (3:364) dont il s'agit désormais de "chercher le sens profond" (1:368). Le discours blanchotien est donc fondamentalement hybride. Il s'ensuit que, au moment même où il reproduit par son argumentation la stratégie du discours maurrassien, il déplace en même temps la finalité de ce dernier. Si Maurras a nécessairement la raison de son côté puisque sa vie se range sous la bannière d'un ordre déjà établi, le discours blanchotien, par contre, ne s'attribue pas une certitude pareille. Le dévouement qu'il exprime se recommande d'un ordre devenu énigmatique, inaccesible et donc à venir. Dès lors, ce n'est plus la vérité qui est au centre, mais le mouvement vers cette vérité. Ce qui importe, ce n'est plus la certitude d'être dans le vrai, mais l'expérience partagée du "secret" (2:610;6:114), du "silence" et du "mystère" (6:114), c'est-à-dire, l'expérience d'une communauté d'initiés qui ont "le sentiment de la gravité de la vie, de sa grandeur" (6:113). En d'autres mots, à une problématique épistémologique se substitue l'expérience éthique de l'amitié. "Ils (les écrivains français, comme "Racine et La Fontaine") sont vraiment incompréhensibles. Ils ne se rendent entièrement ni à l'intelligence, ni à l'esprit de finesse, moins encore aux intuitions pures du sentiment. Ils ne cèdent qu'à l'amitié." (3:364;cf. 6:114) "Silence", "secret", "amitié", le lecteur reconnaît dans ces paroles d'importantes notions du discours littéraire blanchotien. En vertu de ce vocabulaire, Blanchot exprime sa fidélité à "un autre ordre" (1:368) tout en tenant compte de l'expérience. Il paraît que, en ce début des années trente, sont déjà jetées les bases d'une conception de la littérature entendue comme expérience de l'origine.
Un discours littéraire révolutionnaire
Dans ce qui précède, nous avons exposé le caractère hybride des premières publications de Blanchot. Il s'agit maintenant de suivre la transformation du discours littéraire en un discours engagé. L'engagement s'imposera au moment où il s'avère que le discours littéraire ne peut assumer la tâche d'intégrer des données de nature incompatible. Si, au début, Blanchot perçoit encore la possibilité de relier son expérience concrète à un ordre éternel, dans ses critiques ultérieures, il mettra davantage en relief la crise du monde moderne. L'impossibilité de subordonner l'expérience du désordre à un idéal d'harmonie entraînera l'alternative suivante : ou bien, se détourner de la vie et se vouer à une littérature abstraite, ou bien continuer à intégrer la vie dans la littérature, mais alors cela signifie changer le monde et s'engager pour un idéal révolutionnaire. Voilà, en résumé, l'évolution que nous voulons suivre plus en détail dans les pages suivantes tout en tenant compte des changements discursifs par lequel se transforme le discours de Blanchot. Dans la critique de Daniel-Rops qui a consacré son livre au phénomène moderne de l'inquiétude, Blanchot reproche à l'auteur de ne pas avoir su expliquer ce phénomène par rapport à "un autre ordre". "Se livrer à des variations littéraires sur la schyzophrenie (sic) ou la mythomanie, est-ce vraiment chercher le sens profond, le vrai mouvement de l'âme...?" (1:368), se demande Maurice Blanchot. Or, ce que Daniel-Rops a négligé, François Mauriac l'a réussi. Car cet auteur reste attentif à "la part de l'âme" "dans ce monde misérable" (2:611). "Ce monde qui paraît terriblement borné, réduit à des criminels et à des monstres et tout d'argile, il le montre enfin suspendu à une autre destinée, et dans son mouvement qui semble aveugle, conduit par des exigences éternelles." Selon Blanchot, François Mauriac a relié dans son œuvre littéraire l'expérience confuse du monde au niveau plus élevé de l'éternel. "C'est là la part que Mauriac s'est réservée : là où semblent régner le confus, le vague, le trouble, il fait naître une inquiétude spirituelle, un haut débat s'engage où c'est l'esprit qui est en jeu." La structure de cette critique, pareille à la forme des critiques littéraires telles qu'on les retrouve dans Faux Pas, correspond à cette interprétation. Dans une introduction où les noms propres, représentatifs de différents discours littéraires, se multiplient, Blanchot aborde d'entrée de jeu la thématique sur le plan universel tout en l'insérant dans une diversité de positions. Pascal, Voltaire, le Jansénisme "que groupent des sentiments bien divers" (2:610), Montaigne, Bossuet, Racine déterminent autant de positions autour de la même question concernant "la nature pervertie" du rapport entre l'homme et le monde. Mais en établissant à l'intérieur de cette diversité une correspondance entre le Jansénisme et l'œuvre de François Mauriac, Blanchot dégage par ce simple rapprochement une position demeurée identique au-delà de la différence historique. De surcroît, cette mise en relief d'une problématique universelle a une fonction plus importante. Elle sert également à développer un mouvement réflexif, caractéristique de la critique littéraire blanchotienne en général. Le rapprochement de Mauriac et du Jansénisme s'insère dans une stratégie par laquelle Blanchot découvre une inconsistance inhérente à la position du premier. Le discours littéraire de Mauriac reproduit implicitement une position qu'il rejette ouvertement. Mauriac qui a écrit "des jugements sans indulgence" sur le Jansénisme, se révèle néanmoins proche de "ces chrétiens sévères" du Port-Royal pour différentes raisons . La critique littéraire blanchotienne se caractérise donc dès le début non seulement par une volonté de dégager du discours littéraire une thématique universelle, mais aussi par le souci d'évaluer la consistance interne de ce discours en décelant les contradictions inhérentes à sa nature discursive. La possibilité d'une harmonie où la part de l'âme est sauvée en dépit du monde misérable est toutefois de courte durée. Au cours de l'année 1932, le discours littéraire blanchotien se transforme de telle façon qu'il aboutit à un aveu révolutionnaire sans équivoque. A la recherche de l'harmonie dans l'œuvre littéraire se substituera "l'espoir de la révolution" (8:745). Nous avons vu comment Blanchot, dans son article sur Ernest Robert Curtius, lie une réflexion sur la littérature à une critique de la démocratie. En même temps, le rôle du critique a changé quelque peu, mais de façon significative. Si, dans la critique sur Mauriac, son rôle se limite à organiser le matériel de telle manière qu'il puisse montrer son propre enjeu, dans l'article sur Curtius le critique s'engage dans un débat et veut démontrer, corriger et dénoncer les préjugés de l'auteur en question. Dans le premier texte, le critique veut montrer et a tendance à disparaître ; dans le second, il veut prouver et se met en avant. Le statut modifié du critique coïncide avec un changement d'objet. Les quatre premières recensions traitent de la littérature. Par la suite, plusieurs publications, commentaires de livres non littéraires, s'éloignent de la réflexion littéraire et prêtent à une méditation sur les avatars du monde moderne. Par conséquent, la critique devient un moyen d'expression où se discutent les idées en vogue et dans lequel le critique défend une position. Pourtant, la réflexion de Blanchot n'a pas vraiment changé. La même conception, principe d'évaluation des œuvres littéraires, sert à critiquer les réflexions sur le monde moderne. Ainsi, l'article "Nouvelle querelle des Anciens et des Modernes" annonce une problématique littéraire. En fait, Blanchot y commente deux livres qui se rapportent différemment à l'apparition de la machine. Mais lorsqu'il conclut "qu'il y est fort peu question de l'homme" (5:16), le lecteur se rend compte que sa conception littéraire n'a jamais été très éloignée. Le changement d'objet va de pair aussi avec l'extension de la notion de crise. Dans "Nouvelle querelle des Anciens et des Modernes", l'idée "d'une crise de civilisation" (5:14) reste liée à la possibilité de concevoir "les causes avec force". Le "mal moderne" (5:15) ne met pas encore en danger le pouvoir de l'esprit, c'est-à-dire la possibilité de relier ce monde confus à un ordre nécessaire. Il en est tout autrement dans la recension du livre Le monde sans âme de Daniel-Rops. L'analyse du monde n'y laisse plus d'espoir. Tout concourt "aux désordres" (7:45), aux "faillites", au "desarroi", à la "ruine", à la "décadence" ou à la "défaite". Le texte entier se développe à partir du constat que "l'essentiel est menacé" (7:44) et cela signifie que la crise atteint l'esprit même. "Ceux qui, ayant reçu en dépôt les valeurs spirituelles, ont par dénûment religieux, perdu jusqu'au sens de l'Esprit." (7:45) Et Blanchot de dire qu' "il y a donc un grand intérêt à mettre en cause l'esprit". L'intérêt à prendre part à une discussion sur la crise du monde moderne, influence à son tour l'évaluation de la critique littéraire. Dans la critique littéraire du livre La guerre à sept ans de Jean Maxence, un des porte-parole de la Jeune Droite, Blanchot pose encore la question littéraire par excellence, à savoir "comment réfléchir cette rencontre terrible avec le monde sur une âme ..." (6:113), mais la notion de vie se substitue à la recherche de relier le monde concret aux "exigences éternelles" (2:611). La notion de vie déplace la finalité du discours littéraire initial. Elle met d'entrée de jeu l'accent sur l'expérience, le changement et l'action, et, ce qui plus est, elle exprime la conviction selon laquelle l'homme s'engage dans un monde. De cette façon, elle rendra possible la perspective d'intervenir dans le monde et de combattre son désordre. L'évolution s'observe également dans le style. Le style descriptif qui dispose les données de manière à ébaucher une réflexion sur la nature de l'homme, se transforme en un style incantatoire. Le style "a besoin de symbole" (6:113), il fait appel au "sentiment de la gravité de la vie", à "un besoin presque conscient d'héroïsme", à "une sorte de virilité" et ainsi, il prépare "à une vie exempte de toute médiocrité" (6:114). Vu cette évolution, la réduction de la diversité des instances énonciatives, que nous avons découverte dans l'article sur Mauriac, n'est peut-être pas accidentelle. En constatant que tant de livres sur la guerre ont été "décevants", Blanchot attribue en même temps une qualité exceptionnelle au livre de Maxence. La vie est la notion-clé dans la recension, écrite à la veille de 1933, du livre d'André Rousseaux, Ames et Visages du vingtième siècle. Elle définit l'essence même de la critique littéraire. "Passionément mêlée à la vie, selon le vœu de l'auteur, elle la critique recherche de quelle manière et dans quelle mesure la littérature d'aujourd'hui s'est faite l'expression de la vie ou a renoncé à l'exprimer." (8:743) Le critère pour évaluer les œuvres littéraires s'énonce clairement : "<c'est en fonction de la vie qu'il nous faut juger les livres auxquels nous donnons notre attention>." (8:742) La conclusion qui en découle est radicale : "Le divorce de la littérature et de la vie (...) annonce la crise dont les lettres souffrent aujourd'hui." (8:744) Si le livre de Rousseaux, un recueil de critiques littéraires, multiplie les noms propres différenciés quant à leur position dans la littérature du XXe siècle, cette diversité se ramène du même coup à "ce divorce de la littérature et de la vie". Le glissement de la réflexion littéraire vers un discours sur le monde finit donc par répudier la création même des œuvres littéraires. Face au désordre du monde moderne, la littérature se présente comme un refuge dans lequel l'écrivain se détourne de la vie, plutôt que comme un discours qui atteint "l'humain en ce point où le pur et l'essentiel se conçoivent dans l'harmonie concrète d'une action réelle" (3:365). Comme il apparaît que la crise ébranle l'idéal même qui inspire la littérature, Blanchot abandonne l'expression littéraire et substitue à elle un discours engagé : "l'homme lui-même, livré à l'action dissolvante d'une psychologie subjective, appauvri par une analyse trop riche qui substitue des observations théoriques à la vie de l'âme, cesse d'avoir la valeur concrète que lui donne l'unité d'une personne ; l'humanisme devient le nom usurpé de l'humanitarisme et offre à une idéologie et une sensibilité confuses les anciennes ressources de la culture. La civilisation finit par manquer à la littérature, réduite à en accepter le désordre ou à se refugier, pour le fuir, dans des abstractions inhumaines ou enfin à la combattre et à lui opposer l'espoir de la révolution." (8:745; nous soulignons) N'oublions pas que l'évolution que nous venons de retracer réflète la politisation de l'époque en général et de la Jeune Droite en particulier. En commentant les livres de différents dirigeants de la droite révolutionnaire, Blanchot est assurément amené à s'engager dans la même direction. Cependant, il s'écarte aussi de la position de la Jeune Droite par la conception littéraire particulière qui précède son engagement. La nécessité d'une révolution s'impose à lui à cause de l'impossibilité de l'idéal esthétique qui inspire le discours littéraire, et par conséquent, comme nous allons voir dans ce qui suit, la signification de la révolution s'exprime en premier lieu dans les termes de cet idéal. Le rapport hiérarchique entre révolution et littérature circonscrit au départ la position de Blanchot à l'intérieur de la Jeune Droite. Il permet d'expliquer son engagement tardif. Au moment, en effet, où Blanchot publie sa critique sur l'œuvre de Mauriac en juin 1931 , la Jeune Droite se mêle déjà pleinement à une discussion sur les notions de révolte et de révolution, comme il résulte des articles de Maulnier et de Francis, publiés six mois auparavant dans la Revue Française . D'ailleurs, déjà en septembre 1931, Henri Massis dénonce la "faillite" de la littérature d'après-guerre en se référant aux mêmes critères que Blanchot un an plus tard : "refus de la vie, volonté d'évasion" . L'écart géographique en vertu duquel nous avons attribué à Blanchot une position périphérique dans la Jeune Droite, se traduit par une différence discursive : chez Blanchot prime un intérêt pour la littérature. Toutefois, la primauté de la littérature ne définit pas moins une position dans le monde. Elle se fonde sur une hiérarchie des valeurs qui détermine un rapport particulier entre littérature et politique. Afin de déceler ce rapport, il faut une fois de plus insérer Blanchot dans la tradition maurrassienne. En s'engageant au nom d'une conception idéale de la littérature, Blanchot évolue de façon analogue à Maurras trente ans plus tôt. Avant de s'engager politiquement, Maurras, lui aussi, se voue à la seule critique littéraire. Sa conversion à la politique date également d'une période extrêmement mouvementée. Le slogan célèbre qu'on lui attribue, "Politique d'abord", retentit dans les remous de l'Affaire Dreyfus. Maurras n'a pourtant jamais déconsidéré la critique littéraire qu'il tenait pour "son véritable métier" . Aussi réclamait-il pour ce métier une dignité égale à d'autres formes de créativités littéraires. Il cherchait à lui assigner un espace et une activité propres. Tandis que "le poète travaille sur l'ensemble des ouvrages de la nature qui se sentent, se voient, se rêvent", "le critique s'attache en particulier aux œuvres humaines. Le poète fait si l'on veut l'abrégé de la substance de l'univers. (...) Mais le critique extrait l'essence de cette essence de beauté." Maurras a même soutenu que "ses idées littéraires, loin de dériver de la politique, avaient été à l'origine de son empirisme organisateur et de son nationalisme intégral" . Or, ce rapport hiérarchique entre littérature et politique met en question le caractère légitime de l'engagement. Le "Politique d'abord" n'est certainement pas une primauté de principe, car la littérature a une valeur plus haute que la politique. La primauté de la politique ne saurait être conforme à l'ordre des valeurs auquel Maurras se réfère sans cesse. C'est d'ailleurs sur cette distinction entre la nature subalterne de la politique et la primauté de l'action politique que prend appui la rhétorique du sacrifice et du dévouement à la cause. Comment donc comprendre ce fameux slogan ? D'où vient la nécessité de l'engagement ? Maurras répond nettement : "la faute en est à notre siècle. Si le siècle était à l'endroit, ce n'est pas de la politique religieuse que j'écrirais. Il n'y aurait pas lieu d'en écrire." Si la position de Maurras n'est pas identique à celle de Blanchot, elle révèle toutefois dans son évolution les éléments fondamentaux qui expliquent le passage d'un discours littéraire à un discours engagé pour une pensée de droite traditionnelle. Pour les deux auteurs, ce passage est virtuellement inscrit à l'intérieur de leur pratique littéraire. Il se greffe sur une incompatibilité inhérente à cette pratique. Car, l'idéal d'une littérature souveraine est contredit par le monde moderne. En même temps, le discours littéraire ne cesse de buter contre ce monde, non seulement parce qu'il réfère par définition à lui (fût-il de façon négative), mais beaucoup plus parce qu'il doit y réaliser sa souveraineté. Par conséquent, dans la mesure où la conception de la littérature s'oppose inévitablement au monde moderne, elle suscite une force (contre-)révolutionnaire . Le passage à un discours engagé est tout de même problématique puisqu'il augmente la contradiction interne. Le discours révolutionnaire contredit par son existence ce en vue de quoi il est engagé. Il subordonne la souveraineté du discours esthétique à un but autre. "Essentiellement" perverti, il ne correspond pas à une valeur "réelle", mais il devient incontournable par la fausseté d'un monde "à l'envers" auquel il ne continue pas moins d'emprunter ses conditions de possibilité. En ce sens, il est l'expression du monde en crise. Il ne peut se réaliser qu'en reproduisant le désordre de ce monde. Pire, il ne peut se déterminer que par une position que ce monde lui assigne. Le passage à un discours explicitement engagé ne découle donc pas de la seule pratique littéraire. Ce passage s'effectue au moment où la conjoncture contextuelle est favorable à un tel passage. L'écrivain voué aux idéaux éthico-esthétiques d'harmonie et de souveraineté a donc une conscience fissurée. Il est "destiné" à vivre dans un monde qui l'écarte de son "essence", qui met en question le bien-fondé de son existence. L'attitude révolutionnaire ne lui donnera pas non plus satisfaction, car par elle, il reste éternellement en dehors de l'idéal pour lequel il se combat. L'homme révolté est en fait doublement exilé : exilé du monde qu'il rejette, exilé aussi de son idéal qu'il poursuit mais dont l'accès lui est refusé par son refus même du monde. Cette condition d'exilé s'exprime dans l'appel à l'héroïsme. L'homme héroïque est par définition un exilé : en se sacrifiant, il témoigne de son appartenance à "un autre monde" qu'il ne peut atteindre. Etant donné toutes ces contradictions inhérentes à la position du révolutionnaire, la question déterminante sera désormais : la révolution peut-elle réussir? Car, si la révolution a un sens malgré ces contradictions, si elle peut prétendre à être légitime, ce n'est que dans la mesure où elle aboutit, c'est-à-dire pour autant qu'elle arrive à engendrer un monde qui la rend superflue. Mais cette question entraîne une nouvelle dynamique. Pour pouvoir réussir, il faut que la révolution cesse d'être contradictoire. A un discours qui essaie d'intégrer les contradictions par une réflexion sur la littérature succède un discours qui les intègre en vue d'une révolution possible.
L'idée d'une révolution
Blanchot est tout à fait conscient des contradictions inhérentes à la notion de révolution. Dans l'article d'avril 1933, "Le marxisme contre la révolution", il met en question la possibilité de l'action révolutionnaire en passant en revue les différents arguments formulés par M. Garric contre la révolution. Plusieurs éléments que nous venons d'indiquer, y sont mis en évidence. "La violence" — sans violence, pas de révolution —, "la force même est déconcertante. Qu'elle soit dirigée par l'Etat contre la révolte illégitime de quelques-uns de ses parties, ou contre un Etat malfaisant par une juste révolte elle est toujours à la limite de l'ordre et de la confusion, elle participe de la nature du désordre contre lequel elle s'exerce, elle suppose un état de choses difficile où beaucoup de biens sont abandonnés : l'équilibre, l'harmonie, plusieurs vertus très louables et presque toutes les commodités de la civilisation." (9:53) La violence contredit la valeur essentielle, condition sans laquelle il ne peut y avoir de civilisation ni de littérature, à savoir "l'harmonie". Aussi la légitimité de la violence devient-elle problématique. Il faut établir l'opposition fréquemment invoquée entre "un Etat malfaisant" et "une juste révolte" pour la justifier. Parmi les "autres raisons pour hésiter à parler de révolution et de refus", Blanchot s'en prend aux plus "déconcertantes"(9:54), à celles qui ne laissent subsister aucun doute sur la nature contradictoire de la révolte : "la révolution est contraire aux faits" ; "elle est opposée à toute action" ; "la révolution est contraire à la vie. (...) C'est donc une vue de l'esprit. C'est par conséquent aussi une aspiration d'intellectuels peu capables d'agir, le rêve d'idéalistes incapables d'aménager le réel, qui trouvent plus commode de le redresser par un coup de force." La conclusion est donc radicale : "Enfin, pour toutes ces raisons, (...), la révolution est impossible." Ces arguments contre la révolution, Blanchot les attribue à Garric. Ce théoricien conservateur défend "une vue spéciale de la rébellion et du monde". "Il adopte le point de vue de ceux qu'il refute. Refusant de donner son adhésion à une doctrine révolutionnaire, il maintient ou croit maintenir la plupart des intentions que cette doctrine représente." (9:53) Il reconnaît donc que "la civilisation nous force à vivre <au rebours de la vie et au rebours de l'esprit>". "Il souhaite les effets de la révolution", mais il estime "que le meilleur moyen de nous sauver d'un monde perverti, c'est de le servir". Blanchot ne souscrit pas à cette conclusion. "Nous ne croyons pas que M. Garric y ait réussi." (9:54) Accepte-t-il peut-être les arguments de Garric? Dans le débat qui s'engage ensuite afin de préciser la différence de positions, Blanchot rend explicite son idée de la révolution, idée d'autant plus intéressante si l'on tient compte du fait que ce texte a été écrit avant sa collaboration au Rempart, c'est-à-dire avant que Blanchot n'exprime au jour le jour une position révolutionnaire de plus en plus concrètement engagée. L'argumentation de Blanchot a besoin d'un détour. Dans un premier temps, Blanchot réduit l'ensemble des objections de M. Garric à une problématique de l'action. Ce qui sépare les "vrais révolutionnaires" des "jeunes hommes d'aujourd'hui", c'est "l'épreuve de l'action, la justification de l'impossible par sa réussite" (9:56). "C'est à cette critique suprême et irréfutable que se ramènent toutes les réserves de M. Garric." Au centre de cette problématique se trouve donc la question de l'engagement. "Tant qu'un révolutionnaire fait un travail de critique révolutionnaire et n'est pas descendu dans la rue, c'est un intellectuel qui n'a rien à faire avec la révolution." Blanchot en tire la conséquence la plus radicale : "tant qu'une révolution n'a pas réussi, elle est impossible", "conclusion embarrassante", qui, dit Blanchot, "implique en effet une définition exacte de tout mouvement révolutionnaire". Dans un deuxième temps, Blanchot esquisse sa propre conception de la révolution qui ouvre sur une critique explicite de la révolution marxiste. Fondé sur une vue de l'homme et du monde telle qu'on la retrouve dans la conception littéraire, ce projet a donc une finalité idéologique précise : il veut non seulement définir et légitimer la révolution en dehors de la conception marxiste, mais il veut en outre prouver que "l'idéal marxiste est très éloigné de l'idéal révolutionnaire" (9:60). Cette visée antimarxiste clôt l'argumentation du texte. La conclusion conservatrice et antirévolutionnaire de M. Garric est réfutée non parce que ses prémisses sont fausses, mais "parce qu'il (la) distingue la révolution malaisément du régime de la Russie soviétique ; il juge la révolution spirituelle utopique et impossible, parce que, postulat inconscient, il n'y a pour lui qu'une révolution véritable : la révolution communiste. L'idéal révolutionnaire et l'idéal marxiste ne font qu'un." (9:60) Dans sa discussion avec Garric, Blanchot combat plutôt l'acception marxiste de la révolution que le conservatisme. Même s'il rejette la conclusion selon laqulle toute révolte est vaine, Blanchot tient donc pour valables les arguments de Garric contre la révolution. Autrement dit, Blanchot accepte une signification conflictuelle, voire "absurde" (9:56) de la révolution. Celle-ci "s'exprime tout entière dans le fait d'abolir un monde : tant que ce monde subsiste, elle est difficile à concevoir et il est presque impossible de la considérer comme réelle ; la réalité des choses dont la destruction est toute sa réalité l'assure en quelque sorte de son impossibilité indéfinie." (9:57) Comment alors Blanchot justifie-t-il l'engagement pour une révolte? Que signifie "être révolutionnaire"? "Il faut être révolutionnaire, c'est-à-dire participer déjà, par l'espérance ou par une accomodation supérieure de l'esprit, à une société différente pour l'imaginer à l'avance comme un événement." (nous soulignons) L'attitude révolutionnaire relève de la catégorie ontologique : elle est un état d'esprit, elle exprime l'appartenance de l'esprit à "un autre ordre" (1:368). Même irréalisée, même impossible, la révolution est donc "déjà" (9:57) en quelque sorte réelle. Elle est comme "la foi" (21) : une transcendance participant à ce monde par l'existence du fidèle, né révolutionnaire. "Pour croire à la révolution, il faut presque croire en elle." (9:56) En ce sens, le révolutionnaire se fonde sur une valeur métaphysico-religieuse qui le distingue d'autres mortels. En d'autres mots, le même dévouement à une conception idéale, constitutif du discours littéraire précédant qui, rappelons-le, fait à plusieurs reprises appel au "sacrifice" (7:46) et à la "grandeur" (6:113), sert également à caractériser la nature de l'homme révolté. L'on perçoit dans ce passage comment l'idéal esthétique, inspirant la création artistique, est à l'origine d'un idéal révolutionnaire capable de transformer le monde. En attribuant ainsi à l'homme révolté une qualité exceptionnelle, Blanchot déplace en même temps l'objet de la discussion avec Garric. Le débat porte désormais non plus sur la signification de l'esprit révolutionnaire, mais plutôt sur la façon dont cet esprit révolutionnaire peut être à l'origine d'un événement révolutionnaire. Or, précisément en ce dernier point, la révolution pose bel et bien un problème. Car "elle n'est jamais nécessaire. (...). Elle a besoin d'une intervention étrangère, de la création gratuite de quelques événements, de l'extermination soudaine de certaines habitudes historiques." (9:57) L'événement révolutionnaire ne se réduit pas à une nécessité immanente à l'histoire. Il ne dépend pas du seul engagement. Le révolutionnaire s'engage "toujours" dans une action dont l'issue est incertaine. Voué par sa nature à un idéal, il doit se risquer s'il veut passer de l'idéal à l'événement. La révolution ne s'exprime donc ni par une nécessité inscrite à l'intérieur de l'idéal, ni par la volonté de soumettre le monde à la domination de cet idéal, mais "toujours forcée par un arbitraire plein de réflexion, elle représente avec éclat l'aptitude de l'homme à se destituer d'une partie de lui-même" (nous soulignons). La révolution transcende en quelque sorte la volonté du révolutionnaire. Aléatoire en origine, elle ne montre sa nécessité "qu'après un assez long temps" : "elle tire de son origine contingente un maximum admirable d'existence définitive, prouvant sans cesse à ceux qui l'ont niée qu'elle est le passage brusque de l'impossible au nécessaire." Ce que la littérature ne réussit pas à atteindre, est devenu, malgré le caractère contingent de son apparition, l'espoir de la révolution : elle transforme l'accidentel par "un surcroît de nécessité" (3:365). La critique antimarxiste s'appuie évidemment sur cette idée de contingence. Ce qui est rejeté dans le marxisme, c'est la conception matérialiste selon laquelle "la révolution n'est que le coup de pouce insignifiant grâce auquel le monde capitaliste, arrivé au plus haut point de son évolution, change de signe et devient le monde socialiste" (9:58). Par son matérialisme, le marxisme nie la liberté de l'homme et, ce qui est pire, il continue le mode de production matérialiste du capitalisme. Il "a pour dernier objet d'assurer une conformité plus parfaite aux exigences de la civilisation industrielle", ce "qui conduit à l'asservissement le plus dur dans une société où tout refus c'est-à-dire tout esprit véritablement révolutionnaire est inconcevable. Voilà la révolution socialiste, épuisée par une doctrine inhumaine, reniée par l'expérience, contredite par ceux mêmes qui l'ont faite, resserrée enfin entre le matérialisme historique qui la réduit à être le terme d'une évolution nécessaire et le matérialisme économique qui la change en servitude." (9:59) Anticapitaliste, antimarxiste, la révolution, selon Blanchot, est essentiellement antimatérialiste. Elle se présente comme "une révolution spirituelle, non qu'elle ne s'accomplisse qu'en esprit, mais parce qu'elle s'accomplit au nom de l'esprit et suivant ses résolutions et ses dures exigences" (9:60). Nous venons de repérer ainsi un aspect fondamental de la conception blanchotienne de la révolution, révélatrice en même temps d'une portée idéologique par son opposition au marxisme. Il faut toutefois préciser davantage. Si nous avons déjà indiqué que la définition spirituelle de la révolution se rattache à une conception élaborées à laquelle se voue le discours littéraire, il y a encore d'autres arguments en faveur de cette interprétation. Comme pour la conception de la littérature, les notions-clés en vue desquelles se conçoit la révolution, sont l'esprit, l'homme et le monde. La finalité de la révolution consiste à construire "un monde où l'homme est rendu à lui-même". Cette précision suggère que la révolution véhicule une vue particulière sur l'homme. Elle doit sauver ce qui, en lui, est l'essentiel (cf. "la part de l'âme" (2:611)) : "le refus fait tomber de lui tout ce qui n'est pas sa personne, le manifeste comme une existence personnelle dont l'accomplissement est l'objet dernier et la sauvegarde du refus même." (9:60) L'acception que Blanchot donne à ce signifiant "personne" en vogue en ces années trente, est particulière. L'accomplissement d'une existence personnelle est "la sauvegarde du refus même". En d'autres mots, l'esprit révolutionnaire se pose lui-même comme but ultime de la révolution. C'est bien de la souveraineté de l'esprit révolutionnaire qu'il est question. Dans un autre passage, Blanchot remarque : "Une absurdité initiale lui fait la révolution chercher, pour s'en guérir, à quelles raisons ou plutôt quels sentiments souverains de l'être elle répond." (9:59) La réalité (im)possible de la révolution est liée à une recherche de souveraineté, tout comme l'activité littéraire. Mais contrairement à celle-ci, la révolution garde vivant l'espoir d'atteindre à cet idéal. Son absurdité initiale même l'invite à une recherche pareille et c'est ainsi qu' "elle appelle du fond de son concept encore confus tout ce qui peut la dérober au désordre de la contradiction et de l'anarchie". Pour devenir souverain, l'esprit révolutionnaire impose un travail de réflexion réduisant toutes les contradictions qui l'empêchent de se réaliser. Voilà la dynamique qui dirigera l'évolution de Blanchot par la suite. Mais avant d'en arriver là, il nous faut expliciter un dernier élément. L'idée que Blanchot se fait du révolutionnaire est quelque peu différente de celle qu'en a M. Garric. Celui-ci s'en prend au caractère héroïque du révolutionnaire dont nous avons déjà indiqué les contradictions : "...tourmenté par une pensée dont il veut sauver la pureté, il le révolutionnaire est tenu hors du monde et quelquefois hors de lui-même. (...) Cet éloignement du réel le condamne à ne pas sortir d'un idéal tout abstrait. Le révolutionnaire est toujours par quelque côté étranger à son pays et à sa race, même s'il est révolutionnaire par patriotisme." (9:55) Et Garric de conclure : "le révolutionnaire n'aboutit jamais. Il manque son entreprise et il manque sa vie." Blanchot, par contre, met d'abord l'accent sur la souveraineté en vue de laquelle l'héroïsme se jusitifie : "rejetant ce qui l'abolit et même une partie de soi, l'esprit rebelle cherche obstinément, au milieu de ces défaites et de ces morts, quelque chose qui lui soit propre et l'exprime." (9:60) Ensuite, il décrit l'esprit révolutionnaire comme une expérience particulière, — une expérience où "il l'esprit rebelle rencontre une présence obscure et forte qui a résisté la dernière et qui l'éveille". Enfin, il explique comment cette expérience peut être dite à l'origine de la souveraineté réelle : "il l'esprit rebelle s'appuie sur soi, il prend contact avec lui-même, non comme avec une conscience nue, mais comme avec une harmonie concrète, l'univers le plus réel réduit à un point". Rappelons-nous ce que pour Blanchot était l'idéal de la littérature : "le pur et l'essentiel se conçoivent dans l'harmonie concrète d'une action réelle." (3:365 ; nous soulignons) Nous nous sommes attardé à ce texte extrêmement intéressant parce qu'il précise la nature de la révolution telle que Blanchot la conçoit au début de son engagement. La révolte, expression du refus et de la violence , s'y révèle d'abord comme une idée "absurde". En ce sens, la possibilité même de la révolution y est mise en question et Blanchot est invité à expliquer ce qu'il entend par "esprit révolutionnaire". De cette façon, le texte finit par définir la nature de la révolte aussi bien par des caractéristiques négatives (la révolution est antimarxiste, anticapitaliste et antimatérialiste), que par des qualités positives (elle est spirituelle, contingente et d'essence éthico-esthétique). N'oublions pas que ces déterminations ne sont point spécifiques pour le discours blanchotien. Bien au contraire, critique de son époque, Blanchot reproduit les débats et les notions en vogue à cette époque dans un milieu de droite révolutionnaire tout en les enrichissant par une acception qui les relie à une conception littéraire formulée dès le début. Nous avons analysé ce texte en détail pour une autre raison encore : il nous fournit la clé pour interpréter l'évolution ultérieure de Blanchot. Celui-ci s'est donné pour tâche de clarifier les contradictions inhérentes à la révolution. Si, pratiquement, l'engagement se concrétise par le refus et la destruction du monde moderne, il implique théoriquement un travail de réflexion, de clarification et de purification. "Elle la révolution a le besoin le plus grand d'être justifiée, délivrée du monstre qu'elle pourrait devenir." (9:59). Ce travail amènera un discours idéologique de plus en plus concret.
L'engagement révolutionnaire
Dans les critiques politiques publiées dans le journal de Paul Lévy Le Rempart entre avril et août 1933, la notion de révolution se caractérise d'abord par un sémantisme polysémique et contradictoire. Tantôt "l'Etat (c'est-à-dire "l'Etat démocratique") est révolutionnaire" (11), tantôt la révolution figure comme "l'appel à une juste violence, à l'insurrection". La révolution assume des qualités à la fois négatives et positives. D'une part, "nous trouvons la révolution à la place de l'Etat, une révolution tatillonne, médiocre, qui nous use et qui nous ruine." D'autre part, "jamais il n'a été plus utile que les Français aient un vif sentiment des changements qui sont nécessaires, pour que la France soit rendue à elle-même." Les deux valeurs se conditionnent mutuellement : "Il L'Etat a fait place à la révolution, parce qu'il est d'esprit révolutionnaire." La révolution reçoit encore d'autres acceptions. Il y a "cet immense mouvement, cette impatience révolutionnaire" (15) en l'Allemagne de Hitler. Blanchot parle aussi de "l'insurrection (...) qui fonde la dictature communiste" (16) et des "incidents révolutionnaires" causés par "les menaces communistes et socialistes" (18). Les deux pôles de l'évaluation finissent par structurer l'ensemble des différents emplois. "Un pouvoir injuste" (20), "tyrannique" et "arbitraire" (21) qui annonce "la ruine" (20) et auquel concourent "la démocratie" (21), "le socialisme" et "le marxisme" s'oppose à "une juste révolte" (20), à "la promesse magnifique de la révolution" (29) "nécessaire" et "nationale" qui "sauvera" la France et fonde "l'ordre véritable" (21). La mise en opposition réduit et précise à la fois l'idée de révolution. D'abord, l'antithèse débarrasse la force révolutionnaire de son contenu contradictoire. Opposée à la démocratie qui a "diffamé la force" (18) et produit "le désordre" (11), la force se range d'emblée du côté de l'ordre. "La force devient le seul moyen d'assurer l'ordre et de servir l'autorité véritable." En plus, contrairement à "l'absurde philosophie pacifiste" (18), la force est interprétée comme la meilleure arme contre la guerre. Ainsi, Blanchot différencie "la supériorité de la violence" (20) de la force injuste et arbitraire dont a besoin "cette déchéance d'autorité" (26). Ensuite, la polysémie initiale se réduit. Après avoir rattaché marxisme, socialisme et démocratie au même "étatisme", Blanchot vide leur force révolutionnaire. "...le marxisme n'est plus un parti révolutionnaire. Il n'a plus d'idéal, (...) il n'inspire aucune force révolutionnaire. (...) il est partout étranger à l'idée, à l'action, à la foi révolutionnaires." (21) Comme la démocratie, "il ne se dresse pas contre ce qui existe. Il l'accepte. Il met toutes ses forces à le conserver." Le socialisme également "divisé et sans force révolutionnaire" (29), "se soumet à la démocratie et à la dictature et repousse l'idée même de l'insurrection." Dépouillée de son absurdité et de sa polysémie initiales, la force révolutionnaire porte désormais un nom supplémentaire : elle est "nationale". Dès les premiers textes parus dans ce journal, une précision significative concrétise et déplace l'acception même de la révolte. "L'appel à une juste violence" (11) ne se fait plus au nom de l'homme, mais s'impose "pour que la France soit rendue à elle-même et retrouve un Etat sans étatisme, une société sans socialisme et un gouvernement sans anarchie". De même, la crise n'est plus une crise universelle, elle n'est plus "une crise de civilisation"(5:14), ni "un monde sans âme"(7), elle se ramène à "la faillite du pays" (11). Le mal moderne devient désignable : il est incarné par l'Etat. "Quand l'Etat est devenu incapable de travailler en faveur de l'Etat et en faveur de la nation, le bien public ne peut être défendu que par la résistance aux pouvoirs publics. (...) Et la révolution commence." (26) Aussi, lorsqu'il mentionne les "valeurs révolutionnaires" (21), Blanchot fait-il précéder le refus "d'un Etat qui les opprime les hommes" au refus "d'un monde qui les asservit". Le même remplacement s'observe pour les autres notions-clés. Si l'esprit et l'homme ne sont pas absents pour justifier la révolte, les notions de nation et de jeunesse les suppléent. "La nation libre" (29) précède "la défense de l'homme", les "biens de l'esprit". Dans "la révolution spirituelle, la révolution nationale", les deux attributs se valent car "les idées nationales s'allient avec tout ce qui est combat, révolte, mépris des positions acquises, avec la violence, avec la démesure". Enfin, s'il est vrai que "la seule fin" (30) de la révolution "est d'affirmer l'homme et de le rendre à lui-même", c'est tout de même "la mission" de "la jeunesse française" pour la réaliser. "Venus les derniers aux pensées de délivrance dans un monde où partout la jeunesse est violence et vigueur menaçante, nous croyons que les jeunes Français iront plus loin que tous les autres dans leur révolte." Ce discours qui coïncide d'ailleurs point par point avec celui de la Jeune Droite, nous a mené loin de la pratique littéraire. L'objet a été entièrement remplacé et le style, subordonné à une finalité autre, en diffère radicalement. Moins Blanchot se réfère aux notions métaphysiques constitutives de la conception littéraire, plus il s'insurge avec virulence contre les méfaits de l'Etat démocratique. Substitut d'une justification (métaphysique) incertaine et contradictoire, la violence du style est proportionnelle à l'évidence de la nécessité de l'acte révolutionnaire. Elle exprime la souveraineté de l'esprit révolutionnaire. Or, la mise au point de l'idée de révolution concrétise davantage la portée idéologique de ce discours. "L'idéal révolutionnaire n'est point conciliable avec n'importe quelle doctrine politique et sociale" (9:59), disait Blanchot avant de collaborer au Rempart, et voici que la notion épurée de la révolution nationale s'ouvre, d'une part, sur une évaluation enthousiaste du néo-socialisme et de l'autre, sur une position de part en part ambiguë à l'égard de l'Allemagne de Hitler. Avant même que le congrès du parti socialiste ait lieu en juillet 1933 lors duquel les divergences s'avèrent si profondes qu'elles aboutissent par la suite à une scission, Maurice Blanchot commente la crise du socialisme de la façon suivante : "Les révolutions nationales précipitent la ruine du marxisme, parce qu'elles le combattent, mais surtout parce qu'elles le rendent inutile." (33) Selon lui, "le socialisme" a "perdu sa raison d'être qui était la révolte et les raisons de sa révolte", car "les récentes dictatures (...) ont emprunté à ce socialisme l'essentiel de leur programme qu'elles réussissent, mieux que lui, à appliquer." Par conséquent, c'est avec sympathie qu'il accueille les "socialistes nouveaux" (35). "L'apparition d'un socialisme qui rejette le marxisme, mais qui ne rejette plus la nation, est un fait significatif et qui peut avoir une grande importance. Comme nous l'écrivions le 12 juillet en des termes que les déclarations de M. Marquet et de M. Montagnon ont exactement confirmés, le fascisme et l'hitlérisme ont appris aux partis de gauche que la foi révolutionnaire (...) ne leur appartenai(en)t plus : L'ère de l'internationalisme est close. C'est aujourd'hui dans le cadre de la nation, que s'élabore la société nouvelle. C'est avec l'aide de toutes les forces nationales que triomphent les révolutions." Blanchot a toutefois quelques réticences. "Nous approuvons le nouveau socialisme dans la mesure où il rejette d'anciens mythes absurdes et néfastes. Mais nous ne croyons pas que la plupart des néo-socialistes aient mérité, par leurs actes ou par la franchise de leurs paroles, quelque approbation et quelque confiance." (36) Blanchot précise sa critique dans l'article "Le socialisme national osera-t-il être un mouvement révolutionnaire?" (38), dont le titre suggère que le néo-socialisme ne correspond pas à l'idée que se fait Blanchot de la révolution. "Le nouveau socialisme, dit Blanchot dans cet article, est menacé actuellement par deux périls : l'opportunisme parlementaire et l'idéologie collectiviste, par un manque de courage dans l'action, par un manque d'audace dans la pensée. Il est menacé de n'être pas révolutionnaire." D'une part, les nouveaux socialistes ont laissé subsister l'équivoque entre "les socialistes, partisans de la participation ministérielle et les socialistes, partisans d'un régime nouveau". D'autre part, "le socialisme national paraît tout pétri d'erreurs et de contradictions" en rejettant le marxisme, mais en admettant à la fois l'étatisme, en faisant appel aux forces nationales, mais en repoussant le nationalisme. Si, par contre, "le socialisme national (...) sera révolutionnaire", "il ne se contentera pas de petits changements et transformera tout le système politique actuel et le système social dans tout ce qui le désorganise." Cela signifie : 1."lutter contre le parlementarisme" ; 2. éliminer "tous les pouvoirs rivaux qui vivent aux dépens des pouvoirs publics et (d')organiser le syndicalisme ou le régime corporatif sous une forme qui ne soit pas parasitaire" ; 3. "restaurer un pouvoir central fort, capable de faire aboutir les réformes nécessaires et de séparer le capitalisme de ses abus" ; 4."renoncer aux démarches électorales, aux promesses sans avenir d'une réforme à l'intérieur même du régime" (40). C'est pourquoi, de surcroît, "pour imposer ces changements, il le socialisme national n'hésitera ni devant l'action, même violente, ni devant la lutte, même sanglante." (38) "A ce prix, il obtiendra l'aide de toute une jeunesse", dont Blanchot exalte enfin, en un style presque visionnaire, la volonté de combat et de sacrifice. Pour bien évaluer la position de Blanchot par rapport au néo-socialisme, il faudrait confronter ses écrits avec les discours d'origine marxiste qui cherchent à corriger, réviser et dépasser le marxisme. En 1933, comme l'indiquent les propos de Blanchot, les principes des discours marxiste et socialiste sont ébranlés à la suite du succès du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne. L'événement entraînera la scission dans le parti socialiste dont la crise interne est mise en relief par Blanchot et autres écrivains. Or, la révision du marxisme ne date pas de 1933. Les néo-socialistes se réclament du livre de Henri De Man, Au-delà du marxisme, publié en 1927, où l'auteur s'en prend au matérialisme du marxisme tout en liant l'idée marxiste à la cause de la démocratie . Blanchot se reconnaît bien sûr dans la critique du matérialisme, mais, comme il rejette la démocratie, il s'oppose aussi à De Man et se différencie donc de la position des néo-socialistes en 1933. D'autres révisions précèdent toutefois celle de De Man. Au tournant du siècle déjà, constatant que le capitalisme ne mène pas nécessairement au communisme et que le marxisme risque donc de perdre sa force révolutionnaire, Sorel, rédacteur aux différentes revues marxistes, est amené à mettre en question la doctrine de Marx. Convaincu ensuite de la force d'action du nationalisme, il se rapproche de Maurras à la veille de la première guerre mondiale . En 1936, dans la revue Combat, la Jeune Droite met son action révolutionnaire, de façon il ne peut plus explicite, sous le patronage de Sorel . D'ailleurs, tout au long des années trente, elle n'a jamais décliné un ralliement à la pensée de gauche . La problématique de la révolution telle qu'elle se formule dans les textes de Blanchot et de la Jeune Droite, semble bien tributaire aussi d'une tradition d'origine marxiste. Nous nous limitons ici à signaler l'importance de ce rapport dont l'examen dépasse notre analyse diachronique. A travers la discussion avec le néo-socialisme, la révolution acquiert un contenu de plus en plus concret. Antimarxiste, anticapitaliste, elle rejette également sans ambages tous les principes de la démocratie : le système parlementaire, les partis, le libre échange, le suffrage. Toutefois, il faut le dire, loin de se fonder sur un programme politique précis, l'esprit de révolte tire sa force et sa violence du refus et de l'opposition. Or, la conception de la révolution qui en découle n'est pas si éloignée des idéologies qui ont bouleversé l'Italie et l'Allemagne. Blanchot n'est pas seulement fasciné par leurs forces révolutionnaires, il a aussi du mal à se différencier d'elles. L'Italie et l'Allemagne servent à plusieurs égards de modèle. Les révolutions qui ont transformé ces deux pays de fond en comble, ont abouti. D'une part, elles ont aboli la démocratie : "L'un des plus grands événements de notre époque, c'est la soudaine défaite des démocraties, (...). L'aventure de l'Italie et de l'Allemagne est à cet égard pleine de promesses." (33) D'autre part, elles ont soumis l'économie capitaliste : "Les dictatures récentes ne se sont pas contentées d'instituer un pouvoir fort au bénéfice des classes dirigeantes. Elles ne sont pas capitalistes." Ainsi, elles ont appris que la révolution ne saurait se passer du "cadre de la nation" (35) et, ce qui plus est, elles ont restitué à la violence sa 'juste' valeur. "Le hitlérisme a eu sur la sociale-démocratie la triple supériorité de la violence, de l'autorité légale et d'une doctrine encore intacte." (33) En outre, les deux pays ont su enthousiasmer la jeunesse pour une mission que la France est encore en train de chercher. "Les jeunes Italiens, rendus aux traditions nationales, à l'honneur d'un noble passé, mettent toutes leurs forces dans la préparation d'un noble avenir. Les jeunes Allemands, comme les jeunes communistes ont reçu la mission de former un monde nouveau à l'image de leur pensées et de leurs ambitions. Quelle est aujourd'hui la mission de la jeunesse française?" (30) Blanchot distingue néanmoins sa conception de la révolution de ces idéologies. "La jeunesse française qui peut se retrouver fidèle à elle-même, à sa vocation héroïque, à son idéal humain (...) rejette le fascisme, le communisme, comme l'hitlérisme." (19) Elle échappe "aux servitudes de l'idéal marxiste, hitlérien ou fasciste" (30). Constat significatif peut-être, Blanchot s'en prend surtout à Hitler, sa critique ne vise presque jamais l'Italie de Mussolini. Parlant du régime hitlérien, Blanchot écrit "qu'on préparera les Français à arrêter ces erreurs (c'est) en opposant à cette révolution, qui prétend nous donner le modèle de la société nouvelle, une révolution plus profonde et telle que la France la veut." (32) La révolution qu'il préconise, ne coïncide donc pas avec celle qui a pris le pouvoir en Allemagne. En effet, dès sa collaboration au Rempart, Blanchot n'a pas cessé de critiquer Hitler. Il lui reproche sa "démagogie évidente" (12), "les persécutions barbares contre les juifs", son "germanisme" (15). Il lui impute aussi de substituer aux "réformes véritables" "des équivalents psychologiques" (12). Il démasque la "mise en scène théâtrale", "le jeu des apparences et des faux-semblants", "le culte d'une civilisation militarisée" (14). Il s'attaque au pouvoir central qui "voue chaque individu à l'Etat, suspend son indépendance". Dès le début, il annonce la menace "d'une guerre future" (12). Cependant, Blanchot est assez ambigu. S'il y a "mise en scène", Blanchot remarque aussi que les fêtes du travail ont valeur de "symbole" exprimant "le dévouement sans réserves à un idéal de grandeur et de domination". La jeunesse allemande a besoin "d'entretenir des rêves grandioses, de susciter vraiment un monde nouveau". A propos des "persécutions barbares contre les juifs", Blanchot ajoute :"Elles n'ont jamais eu de but politique précis. Elles ont servi à satisfaire des puissances instinctives." L'on ne peut pas vraiment prétendre que Blanchot exprime par ces paroles un rejet sans équivoque. L'ambiguïté, qui se manifeste d'autant plus que la conception de révolution se précise, tient à ce que la critique de l'Allemagne hitlérienne fait partie d'un discours lui-même de part en part nationaliste. La France y est engagée. L'action révolutionnaire s'impose en vue du redressement national, "pour que la France soit rendue à elle-même" (11). Blanchot aimerait voir se réaliser en France, ce qui se passe à l'étranger. Aussi reproduit-il inévitablement des contradictions. Car ce qu'il dénonce dans le germanisme de Hitler n'est-il pas de même souche idéologique que le nationalisme français? Blanchot essaie de contourner la contradiction en attribuant à Hitler "un nationalisme perverti" (32) qui est "une réligion nouvelle (...) d'une race supérieure à toutes les autres et, en définitive, du germanisme". Il explique : "Le régime hitlérien n'est point barbare