Blanchot s'efface
Par Eric Hoppenot, samedi 2 avril 2005 à 19:44 :: Presse :: #24 :: rss
Le plus secret des écrivains français est mort chez lui, près de Paris, jeudi, à 95 ans.
__Libération, 24 février 2003
Blanchot s'efface __
Le plus secret des écrivains français est mort chez lui, près de Paris, jeudi, à 95 ans.
En 1994, il donne son dernier récit, «l'Instant de ma mort», qui raconte comment il faillit être fusillé par les Allemands à Quain en 1944.
Par Eric LORET
Longtemps, on a craint que Maurice Blanchot pousse la discrétion jusqu'à décider que sa mort passerait inaperçue, jusqu'à effacer l'effacement même, selon sa propre formule. C'est vendredi que la nouvelle de sa disparition a commencé à circuler : un étudiant de ses voisins, qui rendait quotidiennement visite à l'écrivain, avait laissé un message sur un répondeur téléphonique de France Culture pour dire qu'il était mort. Le décès a été confirmé durant le week-end par des proches, mais il n'a pas été, semble-t-il, question de l'annoncer officiellement. Alors que Blanchot avait jeté un interdit sur le récit de sa vie, serait-il possible de révéler sa mort ? Pour lui, l'homme derrière l'écrivain était sans intérêt et seule l'oeuvre avait une réalité susceptible d'être commentée.
Comme on peut le lire notamment dans Après coup, «si l'oeuvre écrite produit et prouve l'écrivain, une fois faite elle ne témoigne que de la dissolution de celui-ci, de sa disparition, de sa défection et, pour s'exprimer plus brutalement, de sa mort, au reste jamais définitivement constatée : mort qui ne peut donner lieu à un constat.»
Par respect et fidélité, l'entourage de Maurice Blanchot a décidé de ne pas faire de déclaration avant les obsèques, qui devaient avoir lieu ce lundi matin. Il était le dernier des écrivains d'une génération où Marguerite Duras et Dionys Mascolo côtoyaient Emmanuel Lévinas, Michel Leiris, Louis-René des Forêts ou Pierre Klossowski. L'amie la plus proche de ses dernières années, Monique Antelme, veuve de Robert Antelme (l'auteur de l'Espèce humaine), reste la gardienne de la mémoire de cette génération. Pour la génération d'intellectuels suivante, Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy devraient lui rendre hommage dans les jours à venir.
Longtemps, la biographie de Maurice Blanchot ne fut qu'une bibliographie. Même si l'essai de Christophe Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible - une somme et une référence, publiée chez Champ Vallon - leva enfin un peu le voile en 1998 sur la vie du mystérieux écrivain, alors que celui-ci avait déjà 91 ans, ce ne fut pas pour nous rapporter le type d'anecdotes «révélatrices» dont raffole le genre biographique. Si Bident retrouve quelques babioles humaines dans les témoignages et les lettres de ses proches (Blanchot se nourrit peu, souffre de tuberculose, il a une unique et très épistolaire liaison - avec Denise Rollin, qui avait été la maîtresse de Georges Bataille), s'il indique les lieux de l'écrivain (Quain en Bourgogne, où il est né et où la famille, d'origine aisée, possède une demeure, Eze près de Nice et Paris), l'essentiel de son livre évoque l'engagement politique de l'auteur et le contenu de ses livres.
Grand, blond, maigre. De Blanchot, on ne connaît que deux photos lointaines. La première, volée par un paparazzo pour le mensuel Lire en 1985, montre un vieillard sur un parking de supermarché, auprès d'un chariot et d'une R5 blanche. La seconde fut publiée en 1987 dans l'Emmanuel Levinas de François Poirié : on y voit Blanchot, âgé de 22 ans, en compagnie du philosophe. Elle sera retirée de la réédition de 1992. Ses amis le décrivaient comme grand, blond, maigre, doux. Ce refus de se laisser «envisager» est évidemment cohérent avec les théories de Blanchot sur l'effacement de l'auteur au profit du texte, la disparition du sujet dans l'écriture. Cependant, la vie de Blanchot était marquée par une «faute» initiale, sa collaboration à des publications d'extrême droite durant les années 30, et l'oubli volontairement jeté sur sa biographie fut souvent interprété comme une dérobade.
L'affaire éclate en 1982 avec la publication dans Tel Quel d'un article de Jeffrey Mehlman dénonçant l'antisémitisme de Blanchot. Todorov apporta de l'eau théorique au moulin : pour lui, toute l'oeuvre Blanchotienne était habitée «par le même», sans qu'il y ait «de place en elle pour ce qui lui est étranger». Que Blanchot ait écrit quelques lignes antisémites, cela est indéniable (1). Comme sont indéniables sa dénonciation des «persécutions barbares contre les juifs» dès 1933 et ses regrets, exprimés dans des lettres à Roger Laporte en 1984 et 1992, à propos des «textes que, avec raison, on me reproche». Dès 1976, pourtant, un article définitif de Mike Holland et Patrick Rousseau avait paru dans la revue Gramma, liant politique et psychanalyse, qui répondait comme par avance aux accusations que Blanchot devrait affronter quelques années plus tard. Sans l'excuser, les auteurs y analysaient en particulier un «détraquement du discours» bien différent d'un passage à l'acte. Blanchot n'a jamais dénoncé personne ni incité au meurtre.
Monarchiste. De fait, Maurice Blanchot fut jusqu'à l'âge de 31 ans un journaliste politique. Après des études de littérature allemande et de philosophie à Strasbourg, durant lesquelles se scelle son amitié avec Emmanuel Levinas (peu susceptible, lui, d'antisémitisme), Blanchot devient éditorialiste au Journal des débats. C'est le principal journal d'extrême droite dans lequel il écrira, avant d'en être rédacteur en chef. Issu d'une famille catholique, il est monarchiste et partisan d'une révolution spirituelle. Entre 1931 et 1944, il collaborera entre autres à la Revue française, au Rempart ou à l'Insurgé et sera l'un des principaux animateurs de la revue Combat fondée par Thierry Maulnier et qui, antinazie, prône cependant un «antisémitisme raisonnable».
Blanchot est ainsi une sorte de nationaliste révolutionnaire, essentiellement anticapitaliste. Rédacteur en chef de l'hebdo satirique Aux écoutes à partir de 1934 ou 1937, il cesse en 1938 d'écrire des articles politiques pour se consacrer à la critique littéraire. En 1935 et 1936, il avait composé ses deux premiers (brefs) récits, le Dernier Mot et l'Idylle où s'articulent les figures du totalitarisme et du langage. Il semble, d'après les témoignages, que l'été 1940 le voie quitter l'extrême droite. Il fait la même année une seconde rencontre déterminante, celle de Georges Bataille. Pour Claude Roy, Blanchot devient, dès la guerre, un proche du PCF. Quoi qu'il en soit, il fréquente les milieux de la Résistance (le groupe Antelme, Duras, Mascolo) tout en continuant à avoir des activités journalistiques et éditoriales pétainistes. Si les années 40 et 50 sont essentiellement consacrées à l'écriture de l'oeuvre de fiction et critique (lire ci-contre), le politique n'opère réellement son retour qu'en 1958. Entraîné par Dionys Mascolo, dans le communisme duquel il se reconnaît, Blanchot va manifester publiquement son «refus» du retour au pouvoir de De Gaulle. Il sera aussi en 1960 un des rédacteurs de la Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, mieux connue sous le nom de Manifeste des 121. Il donnera d'ailleurs à cette occasion son unique entretien à la presse.
La réflexion sur l'antisémitisme et sur la judéité occupe le début des années 60. Le texte fondamental Etre juif repris dans l'Entretien infini en témoigne. Parce que les juifs «ne sont pas différents» mais «portent témoignage (...) de ce rapport avec la différence dont le visage humain (...) nous apporte la révélation et nous confie la responsabilité», l'antisémitisme est le besoin de «soumettre à la toute-puissance de la mort ce qui ne se mesure pas en terme de pouvoir». Cette pensée de la «différence» ne peut évidemment que le rapprocher d'un philosophe comme Jacques Derrida, qu'il lit dès 1967 et qui semble prendre auprès de Blanchot la place laissée vide par Bataille, mort en 1962.
Communauté. Les événements de 68 voient Blanchot, anonyme, de toutes les assemblées et même des manifestations. Il est avec Mascolo un des principaux animateurs du Comité d'action étudiants-écrivains. Si la question politique se cristallise dans les années 70 autour de l'expérience de la communauté et donnera l'essentiel Communauté inavouable en 1983, Blanchot, âgé et épuisé, ne cessant pourtant de survivre à de graves maladies, se retire du monde.
Il souffre de l'absence de ses amis, de leur mort. Son frère, chez qui il vivait fréquemment en banlieue parisienne, disparaît en 1978. L'écrivain partagera désormais cette demeure, celle de sa belle-soeur. Celle-ci décède en 1997. S'il n'écrit plus guère, Blanchot donne des signes de vie, quelques rééditions, des recueils d'articles anciens, voire cette étrange invitation formulée en 1993 dans la Règle du jeu : «J'invite chez moi Rushdie (dans le Sud). J'invite chez moi les descendants ou le successeur de Khomeiny. Je serai entre vous deux, le Coran aussi. Il se prononcera, venez.» Puis, alors qu'on le croyait agonisant ou gâteux, il donne son dernier récit, l'Instant de ma mort, qui raconte comment il faillit être fusillé par les Allemands à Quain en 1944. L'achevé d'imprimer indique le 22 septembre 1994, date qui n'est autre, fait remarquer Bident, que l'anniversaire de sa naissance.
Maurice Blanchot est mort jeudi soir à 95 ans.
(1) On lit ainsi dans l'article le Terrorisme, méthode de salut public (Combat n° 7, juillet 1936) une attaque contre le Front populaire, «conglomérat d'intérêts soviétiques, juifs, capitalistes».
Le double, la Loi, la mort
Ces thèmes obsessionnels parcourent l'oeuvre de fiction et théorique de Blanchot.
En 1986, il concluait son «Michel Foucault tel que je l'imagine», par la formule prêtée à Aristote mourant : «O mes amis, il n'y a pas d'amis».
Pendant que Sartre faisait vitrine au café de Flore, quelques mètres plus au nord, très exactement à la perpendiculaire du boulevard Saint-Germain, dans la rue Saint-Benoît, Maurice Blanchot allait dîner chez Marguerite Duras. Philippe Sollers, qui déteste Blanchot et Duras, note plaisamment dans son Année du tigre (Seuil, 1999) : «Il y aurait tout un livre de fond à écrire : les Mystères de la rue Saint-Benoît. Personnages : Duras, Antelme, Mascolo, Blanchot, Claude Roy, Semprun, Mitterrand, et la liste pourrait être plus longue. Toile de fond : le maurrassisme, Vichy, les camps, le parti stalinien français, la gauche, le socialisme, l'humanisme, le milieu littéraire, etc. Duras aura été la pythie de la région, Blanchot son grand prêtre, Mitterrand sa pyramide associée.» Tout le monde connaît Duras et Mitterrand. Blanchot en revanche sera resté jusqu'à la fin un des écrivains à la fois les plus importants et les plus méconnus de la seconde moitié du XXe siècle.
Fascination. Et ce n'est pas malgré lui. Si son oeuvre critique est difficile, ses récits et romans le sont plus encore. Les philosophes qui l'inspirèrent ou qu'il inspira en ont tenté des commentaires : Levinas avec Sur Maurice Blanchot, Foucault dans la Pensée du dehors et Derrida, entre autres, avec Parages puis Demeure. Pour ce dernier, les fictions de Blanchot sont «l'inaccessible comme tel» : objet de fascination, mais d'une fascination qu'elles «n'exercent pas. Elles la traversent, la décrivent, la donnent à penser». Il est de fait impossible de réduire «à rien qui puisse s'exprimer autrement», c'est-à-dire de raconter, aucun récit de Blanchot.
Négations. Dès l'abord, c'est l'effondrement : on ne sait qui parle, ni de qui ou quoi, il n'y a aucun décor ni repère temporel satisfaisant (ne serait-ce même, comme chez Beckett, que sur un mode parodique). Et pourtant, on voit bien que le texte dit quelque chose. Le style très particulier de Blanchot, tissé de négations, transforme sa lecture en véritable expérience du dépouillement, de l'indécidable. On voit par exemple, grâce au seul jeu de la syntaxe, un «il» devenir «je» et s'abolir par-là même : «Je pense, dit Thomas, et ce Thomas invisible, inexprimable, inexistant que je devins, fit que désormais je ne fus jamais là où j'étais, et il n'y eut même en cela rien de mystérieux.» (Thomas l'Obscur, 1941).
Depuis Aminadab (1942) jusqu'à l'Attente, l'oubli (1962), en passant par le magistral Arrêt de mort (1948), le Très-Haut (1949) ou Celui qui ne m'accompagnait pas (1953), reviennent les thèmes obsessionnels du double, de la Loi et de la mort dérobée. Mais après 1962, les fictions vont s'effacer au profit du discours critique. On ne compte que deux brefs récits : la Folie du jour, reparu en 1973 mais écrit en 1949, et l'Instant de ma mort, en 1994. Tous deux reviennent sur la période de la guerre et prolongent les réflexions de l'Entretien infini (1969), Après coup et la Communauté inavouable (1983) sur Auschwitz, «mort sans phrases» à partir de quoi se constitue toute la littérature contemporaine.
Que peut-on retenir de l'oeuvre de Blanchot ? La mort, sans doute, la mort comme horizon de toute esthétique. Que l'expérience de l'art est expérience de l'étrangeté, du mourir, d'un exil qui serait non pas «cheminement sans but» mais «certitude du but sans chemin». A l'occasion d'une soirée organisée en son absence à Paris pour ses 90 ans (le 22 septembre 1997), Derrida, encore lui, rappelait que «la thématique du témoignage et de l'absence d'attestation, du mourir impossible, de l'imminence du mourir impossible, de la mort impossible nécessaire n'a pas attendu l'Instant de ma mort. La mort impossible nécessaire, c'est déjà l'Ecriture du désastre».
«Blanchotisme». L'oeuvre théorique de Blanchot, qui ne cesse de penser la littérature et «l'espace de la mort», «le neutre», à travers Sade, Hölderlin, Lautréamont, Nietzsche, Mallarmé, Rilke, Kafka, Artaud, Char ou Bataille, permet en outre d'éclairer (un peu) son oeuvre narrative. Certains ont même tendance à penser que Blanchot n'éclaire que Blanchot et que son travail critique fut un travail totalitaire (Sollers, dans le même livre, reprochant «la neutralisation de Bataille par Blanchot (et le Blanchotisme)»).
De quoi s'agit-il ? L'Espace littéraire (1955) contient l'essentiel de sa théorie : l'artiste «est lié à l'oeuvre de la même étrange manière que l'est à la mort l'homme qui la prend pour fin. (...) Tous deux projettent ce qui se dérobe à tout projet, et s'ils ont un chemin, ils n'ont pas de but (...): celui-ci prend une mort pour l'autre, celui-là prend un livre pour l'oeuvre». Plus avant, l'expérience de l'écriture est celle du mourir, la recherche d'une immédiateté de la conscience à soi. Comme dit Thomas (Thomas l'Obscur) : «Je pense, donc je ne suis pas.» Blanchot commente encore ainsi l'Igitur de Mallarmé : «Il meurt par l'esprit : par le développement même de l'esprit, par sa présence à lui-même, à ce coeur profond et battant de lui-même, qui est précisément absence, l'intimité de l'absence, la nuit.» Cette intimité de l'absence n'est évidemment pas la fin, elle est l'Ouvert et il ne saurait y avoir d'art sans «introduire dans la vue ce retournement qu'est l'extase et qu'est la mort».
L'Ouvert. A partir de 1968, avec l'Entretien infini, la question de la communauté politique devient essentielle dans les écrits de Blanchot. En 1983, la Communauté inavouable, écrit à partir de la Communauté désoeuvrée de Jean-Luc Nancy et de la Maladie de la mort de Duras, va mettre en perspective le mourir, l'expérience littéraire et politique : «Prendre sur moi la mort d'autrui comme la seule mort qui me concerne, voilà ce qui met hors de moi et est la seule séparation qui puisse m'ouvrir, dans son impossibilité, à l'Ouvert d'une communauté», à la communauté négative selon Bataille, «communauté de ceux qui n'ont pas de communauté». En 1986, il concluait de même son Michel Foucault tel que je l'imagine, par la formule prêtée à Aristote mourant : «O mes amis, il n'y a pas d'amis.»
Maurice Blanchot fut le seul écrivain à être mort de son vivant. Aussi bien par ses théories que par la rumeur publique qui le donnait régulièrement pour agonisant dès les années 70. Un manuel scolaire le crut même décédé en 1980. Aujourd'hui, sa mort ne peut donc que continuer de durer : «Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l'instant de ma mort désormais toujours en instance» (l'Instant de ma mort).
Une vie d'écriture
1907. Naissance le 22 septembre à Quain, hameau de Devrouze (Saône-et-Loire).
1932-1940. Rédaction d'une première fiction, Thomas l'obscur (1941, version augmentée en 1950, Gallimard).
1942. Aminadab (Gallimard).
1943. Premier recueil critique, Faux pas (Gallimard).
1948. L'Arrêt de mort (Gallimard).
1949. Deux fictions, le Très-Haut (Gallimard) et la Folie du jour (publié en 1973 chez Fata Morgana, rééd. Gallimard 2002); deux essais, la Part du feu (Gallimard) et Lautréamont et Sade (Minuit, rééd. augmentée 1963).
1951. Au moment voulu (Gallimard).
1953. Celui qui ne m'accompagnait pas (Gallimard).
1955. L'Espace littéraire (Gallimard), son texte théorique le plus connu, diffusé en poche dès 1968.
1957. Le Dernier Homme (Gallimard)
1959. Le Livre à venir (Gallimard).
1962. L'Attente, l'oubli (Gallimard).
1969. L'Entretien infini (Gallimard).
1971. L'Amitié (Gallimard).
1980. L'Ecriture du désastre (Gallimard).
1981. De Kafka à Kafka (Gallimard).
1983. Après-coup, précédé du Ressassement éternel (Minuit) et de la Communauté inavouable (Minuit).
1986. Michel Foucault tel que je l'imagine (Fata Morgana rééd. Gallimard).
1994. L'Instant de ma mort (Fata Morgana 1994, rééd. Gallimard 2002), son dernier texte.
«Une présence qui a le sens d'une veille»
Propos d'écrivains réunis pour les 90 ans de Blanchot.
«Je pense à Maurice Blanchot (..) comme à l'ami qui de loin m'offre ce don très précieux : maintenir en éveil l'inquiétude au fond de moi.» Jean Starobinski
Le 22 septembre 1997, le jour de ses 90 ans et en son absence, la Maison des écrivains organisait à Paris une soirée d'hommage à Maurice Blanchot. Parmi les intervenants, Michel Deguy, Jacques Derrida, Louis-René des Forêts, Jacques Dupin, Christophe Bident. Morceaux choisis (1).
Louis-René des Forêts :
«Que Maurice Blanchot vers qui va notre pensée à tous ce soir n'y voie pas, s'il l'apprend, une atteinte à sa volonté maintes fois affirmée d'effacement, un effacement que nous n'aurions pas su respecter, mais le témoignage (fût-il maladroitement exprimé et pour certains d'entre nous sous la forme indirecte d'une lecture orale) de notre commune reconnaissance pour le don incommensurable qu'il nous a fait : celui de son oeuvre tout entière et, non moins généreusement, celui de sa présence amicale, une présence toujours si proche en son retrait et qui a le sens d'une veille.»
Jean Starobinski :
«Ce que j'appellerai volontiers "le moment Blanchot", dans l'expérience de mon travail, ce sont les instants où je remets en cause ce que je viens d'écrire, où je corrige les certitudes hâtives et les premières vues, où je m'oppose à moi-même, et où je tente de dépasser le point où je m'étais arrêté. ... Je pense à Maurice Blanchot, que je n'ai rencontré qu'une seule fois, à Zurich, comme à l'ami qui de loin m'offre ce don très précieux : maintenir en éveil l'inquiétude au fond de moi.»
Hélène Cixous :
«Chose curieuse, Blanchot je ne l'ai jamais vu, je veux dire, jamais je ne l'ai imaginé et n'en ai cherché une image. Je vois ses textes, bien sûr, et je parviens à l'entendre, parce que Blanchot est un homme de la voix. ... Face à Blanchot, je n'ai jamais éprouvé d'autres besoins que de prêter l'oreille. Je le lis avec des oreilles aux yeux.»
Emmanuel Levinas :
«Blanchot et moi, nous étions ensemble pendant presque tout notre séjour à Strasbourg. Peut-être est-il arrivé deux ou trois ans après moi. Je ne peux pas vous le décrire. Il était, je ne sais pas s'il faut le dire, il était alors très à droite. J'avais l'impression d'une extrême intelligence, d'une pensée aristocratique très éloignée de moi à cette époque-là, au point de vue politique. Mais nous avons eu très vite accès l'un à l'autre, sur beaucoup de points nous pensions ensemble. Maurice Blanchot eut une évolution tout intérieure, sans jamais la moindre concession opportuniste. Voilà le contact moral avec lui.».
(1) Extraits d'une série d'hommages à Blanchot, revue l'OEil-de-Boeuf, «Maurice Blanchot», n° 14-15, mai 1998 (lire Libération du 9 juillet 1998).
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