La mort du plus secret des écrivains
Par Eric Hoppenot, samedi 2 avril 2005 à 19:43 :: Presse :: #23 :: rss
Ennemi de la biographie, Maurice Blanchot prônait l'effacement du moi dans le langage et ne voulait être que littérature. Il s'est éteint jeudi dernier à 95 ans.
Nouvel Observateur Hebdo N° 1999 - 27/2/2003
La mort du plus secret des écrivains
Blanchot l'obscur
Ennemi de la biographie, Maurice Blanchot prônait l'effacement du moi dans le langage et ne voulait être que littérature. Il s'est éteint jeudi dernier à 95 ans.
Il n'est plus. Mais rien ne change: qu'il soit mort ou vivant, toute étude sur Maurice Blanchot est une nécrologie. L'écrivain de «la Littérature et le droit à la mort» n'a pas attendu de mourir, à 95 ans, de sa mort empirique, pour disparaître - et prendre, comme on dit, ses dispositions. Son oeuvre exigeante et désolée, on le sait, n'est que le ressassement d'un interminable suicide. Comme Mallarmé, dont il voulut étendre l'expérience poétique à l'art romanesque, Blanchot pourrait dire: «Je n'ai créé mon oeuvre que par élimination.» Blanchot écrit pour éliminer Blanchot, donc. On connaît bien peu de photos de cet homme reclus et invisible. Dans ses romans comme dans ses essais, ce travailleur du néant fait «la part du feu». Il guillotine le moi, dissout les personnages, abolit le temps perdu, efface les jérémiades biographiques, pour devenir un écrivain, c'est-à-dire ce «lieu vide où s'annonce l'affirmation impersonnelle». Chez Blanchot, la littérature est une activité posthume. Tout commence par l'absence. «Quand je parle, je nie l'existence de ce que je dis, mais je nie aussi l'existence de celui qui le dit», écrit ce tueur en série de lui-même. Ecrire, c'est mourir. Lecteur acharné de Hegel, qu'il découvrit par l'intermédiaire de ses deux amis les plus intimes, Georges Bataille et Emmanuel Levinas, Blanchot sait que nommer, c'est commettre un meurtre, et qu'Adam, en imposant un nom aux animaux, les anéantit comme réalité sensible pour faire d'eux une idée, un néant. Sans autre signification que l'impossibilité de rien signifier, la littérature est l'expérience mystérieuse et insomniaque de ce creusement, elle est la négation bavarde du monde.
Il y a du terroriste chez Blanchot. Tel un Pascal sans pari, l'auteur de «l'Ecriture du désastre» aliène magistralement son lecteur pour le jeter dans une détresse infinie. Chose étrange: c'est dans la pleine possession de ses effets spéciaux que notre superhéros du vide dit la dépossession de soi: anonymat de majesté, blanche souveraineté du ton, autorité des formules, jeux de mots étymologiques. A lire Blanchot pour la première fois, on entre en extase et en effroi, sans autre recours que la rumination obsédante de ses livres. Plus tard, on se tape sur les cuisses devant ce déluge placide de chiasmes en tutu et de paradoxes contents d'eux-mêmes («A travers tes paroles qui constituent un réquisitoire, c'est la gratitude et l'effusion qui s'expriment»). Parfois, on songe à un Sacha Guitry qui eût découvert l'existence avec Hegel et Heidegger. On finit par se lasser de cette partie sans fin de crapette oxymorique et on regarde avec méfiance ce Matamore de l'échec et de l'impuissance («L'horreur seule me pénètre»), comme si ses appels incessants aux grands mots de mort et d'absence dissimulaient, en réalité, le monologue sublime et circulaire d'une belle âme hégélienne, cachottière, honteuse, bien décidée à ne jamais sortir de chez soi, un chez-soi qu'elle aurait rebaptisé Dehors.
Fils d'un professeur de lettres, Maurice Blanchot est né en 1907 à Quain (Saône-et-Loire). Grand jeune homme maigre, maladif et monarchiste, amateur de Valéry, de Proust et de Barrès, il fait des études d'allemand et de philosophie à l'université de Strasbourg, où il promène sa canne à pommeau d'argent. Là, il rencontre Levinas, immigré lituanien. Grâce à lui, il lit «Etre et Temps» de Heidegger. Après Strasbourg, Paris. On est dans les années 1930. Blanchot écrit dans divers journaux de l'extrême-droite maurrassienne. Il proclame sa haine de la démocratie et appelle à une révolution spirituelle. Plus anticommuniste qu'anti-hitlérien, Blanchot célèbre «le génie de Maurras» et n'a pas de mots assez durs pour Léon Blum, ce «métèque»: «Il représente exactement, ce qui est le plus méprisable pour la nation à laquelle il s'adresse, une idéologie arriérée, une mentalité de vieillard, une race étrangère», écrit un Blanchot antisémite dans «l'Insurgé» en 1937. En 1940, il rejoint Jeune France, association vichyste à visée culturelle. En 1942, l'année même où paraît son roman «Aminadab», ainsi intitulé d'après le prénom d'un frère de Levinas fusillé en Lituanie par les nazis, Blanchot salue d'une plume élogieuse l'«athlétisme politique» de Drieu la Rochelle. Difficile de deviner dans cet étrange alliage le futur Blanchot de «l'Entretien infini», le fou de judaïsme, l'ami retrouvé, le commentateur de Kafka, de Jabès, de Buber ou du hassidisme, celui qui parle le lévinassien mieux que Levinas lui-même, celui qui «cherche à penser juif comme Hölderlin cherche à penser grec», selon le mot de Philippe Mesnard, l'auteur de «Maurice Blanchot, le sujet de l'engagement» (Mesnard analyse le saut judaïque de Blanchot comme une tentative d'oubli et d'effacement, d'expiation et de purification du Blanchot maurrassien et des horreurs de la raison occidentale), celui qui écrit après Adorno «Pense et agis de telle manière qu'Auschwitz ne se répète jamais», celui qui accuse: «C'est dans le silence de Heidegger sur l'Extermination qu'est sa faute irréparable», celui, enfin, qui, passé à l'extrême-gauche, se sépare dans les années 1970 de ses compagnons de Mai-68, au nom d'Israël: «Je voudrais me demander pourquoi ces jeunes gens ont joué le sentiment que ce sont les Palestiniens les plus faibles et qu'il faut être du côté des faibles, comme si Israël n'était pas extrêmement, effroyablement vulnérable.» En 1994, Maurice Blanchot publiait un ultime récit: «l'Instant de ma mort». Maurice Blanchot, feu la part du feu. FABRICE PLISKIN
Maurice Blanchot est né en 1907 à Quain (Saône-et-Loire). Il est l'auteur de romans comme «Thomas l'obscur»,«le Très-Haut»,«Celui qui ne m'accompagnait pas», et d'essais tels que «la Part du feu,» «l'Espace littéraire»ou «l'Ecriture du désastre».
Commentaires
1. Le dimanche 16 octobre 2005 à 21:52, par Réseaux_Tam
2. Le lundi 9 janvier 2006 à 16:29, par A. Jeannet
3. Le mardi 2 mai 2006 à 11:50, par Mais
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.