ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25 Février 2003 LE MONDE
Par Eric Hoppenot, samedi 2 avril 2005 à 19:36 :: Presse :: #19 :: rss
NOUS publions deux textes de Maurice Blanchot. Le premier est extrait de « La Littérature et le droit à la mort », paru dans Critique en 1948, puis repris dans La Part du feu en 1949. Le deuxième, issu de « La Facilité de mourir », a d'abord paru dans le numéro spécial de la NRF sur Jean Paulhan, en mai 1969, avant d'être repris dans L'Amitié, en 1971.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25 Février 2003
Maurice Blanchot, le solitaire de la littérature
« Mourir comme par mégarde »
NOUS publions deux textes de Maurice Blanchot. Le premier est extrait de « La Littérature et le droit à la mort », paru dans Critique en 1948, puis repris dans La Part du feu en 1949. Le deuxième, issu de « La Facilité de mourir », a d'abord paru dans le numéro spécial de la NRF sur Jean Paulhan, en mai 1969, avant d'être repris dans L'Amitié, en 1971.
L'écrivain qui écrit une oeuvre se supprime dans cette oeuvre, et il s'affirme en elle. S'il l'a écrite pour se défaire de soi, il se trouve que cette oeuvre l'engage et le rappelle à lui, et s'il l'écrit pour se manifester et vivre en elle, il voit que ce qu'il a fait n'est rien, que la plus grande oeuvre ne vaut pas l'acte le plus insignifiant, et qu'elle le condamne à une existence qui n'est pas la sienne et à une vie qui n'est pas la vie. Ou encore, il a écrit parce qu'il a entendu, au fond du langage, ce travail de la mort qui prépare les êtres à la vérité de leur nom : il a travaillé pour ce néant et il a été lui-même un néant au travail. Mais, à réaliser le vide, on crée une oeuvre, et l'oeuvre, née de la fidélité à la mort, n'est finalement plus capable de mourir et, à celui qui a voulu se préparer une mort sans histoire, elle n'apporte que la dérision de l'immortalité.»
«Le seul moyen d'être raisonnable, ce n'est pas prétendre être libre de toute déraison ni même (en supposant que cela se puisse) de nous y soustraire en effet, mais plutôt de nous rendre la déraison si proche, si accessible, si familière que nous ne cessions de passer par elle, légèrement, sans nous y attarder ou nous y appesantir. Raisonnable par une pratique négligente de la déraison au point que celle-ci se ferait invisible : c'est-à-dire sauvé par la rapidité du naufrage. Encore faut-il qu'il y ait naufrage, folie, et cette mort rapide capable de nous dérober à elle-même en nous détournant de son « envie ». Qu'il soit facile de mourir au point d'en subir l'attrait et au point, sous cet attrait, de mourir comme par mégarde : c'est le danger, un double danger, soit qu'on meure en effet inattentif, soit que l'inattention nous laisse vivre parce qu'en elle nous ne nous apercevons pas que cette distraction est l'atteinte de la mort même.
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