LE MONDE - 24.02.03
Par Eric Hoppenot, samedi 2 avril 2005 à 19:33 :: Presse :: #18 :: rss
L'écrivain le plus secret de notre époque est mort, jeudi 20 février, à son domicile des Yvelines, à l'âge de 95 ans. Auteur d'essais et de fictions, il fut l'un des plus importants et influents critiques du XXe siècle. Ses analyses permirent de lire autrement Kafka ou Hölderlin, Bataille ou des Forêts.
LE MONDE - 24.02.03
Maurice Blanchot, le solitaire de la littérature
L'écrivain le plus secret de notre époque est mort, jeudi 20 février, à son domicile des Yvelines, à l'âge de 95 ans. Auteur d'essais et de fictions, il fut l'un des plus importants et influents critiques du XXe siècle. Ses analyses permirent de lire autrement Kafka ou Hölderlin, Bataille ou des Forêts.
La place qu'occupe Maurice Blanchot dans les lettres françaises des cinquante dernières années est paradoxale. Considérable, à la mesure de l'influence, et même de la fascination, qu'il exerça sur plusieurs générations d'écrivains et de lecteurs, la présence de Blanchot est en même temps étrangement secrète, comme dérobée, manquante.
Cette influence est surtout sensible jusque dans les années 1970. Une querelle, souvent fort mal et méchamment instruite, sur les engagements politiques de l'écrivain dans la France d'avant-guerre vint, au cours de ces dernières années, exacerber le paradoxe. Ecriture du soupçon ou de l'ambiguïté, mise en question du sujet, travail du neutre, nihilisme, interrogation sur le langage, sur les moyens et les fins de la littérature qui fait "droit à la mort", sur la politique et sur l'histoire pourvoyeuse de désastres... Blanchot n'a ni inventé ni inauguré cela ; il n'est pas l'auteur d'un système, d'une totalisation intellectuelle qui a la littérature pour objet. Il a, en revanche, mis en acte, théoriquement et pratiquement, une pensée de la littérature, mené, avec la littérature - dans une œuvre critique qui compte assurément parmi les plus importantes du siècle -, ce qu'il a lui-même appelé un "entretien infini", poussé enfin cette pensée jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes, jusqu'à la folie qu'elle recèle.
"A la vérité, presque rien ne le distinguait des autres. Il était plus effacé, mais non pas modeste, impérieux quand il ne parlait pas ; il fallait alors lui prêter silencieusement des pensées qu'il rejetait doucement ; cela se lisait dans ses yeux qui nous interrogeaient avec surprise, avec détresse : pourquoi ne pensez-vous que cela ? Pourquoi ne pouvez-vous pas m'aider ? Ses yeux étaient clairs, et faisaient songer à des yeux d'enfant. Il y avait, du reste, sur son visage quelque chose d'enfantin, expression qui nous invitait à des égards, mais aussi à un vague sentiment de protection". Extraites de la première page du Dernier Homme, récit publié en 1957, ces lignes peuvent être lues comme le portrait en creux de Maurice Blanchot. Portrait littéraire qui ne laisse apparaître aucune physionomie, aucun visage réel, conforme cependant non seulement à la volonté de l'écrivain, mais aussi à sa pensée de la littérature, c'est-à-dire à sa vision du monde.
A l'idée, fort répandue, qu'il faut se montrer pour exister, Maurice Blanchot opposa donc un démenti très ferme, une fin de non-recevoir dont il fit, surtout à partir de la fin des année 1960, un usage de plus en plus absolu et définitif. De fait, à l'exception de rares photos de jeunesse, à l'époque des études à Strasbourg avec son ami Emmanuel Levinas, et de celles, récentes et dérisoires, volées par un photographe dans la banlieue parisienne où il résidait, la seule image de Blanchot est bien celle de l'effacement.
L'écrivain scella tout aussi rigoureusement les détails de sa biographie. Aucune notice autorisée ou officielle ne vient confirmer, ou infirmer, les rares éléments que l'on possède. Ses amis, qui dessinaient le cercle invisible d'une "communauté", respectèrent cet impératif. Roger Laporte, qui fut l'un de ses proches à partir des années 1950, parlant de son "sourire mozartien", précisa : "On peut avoir un rapport d'intimité avec Blanchot, mais pas de familiarité grossière" (dossier Blanchot dans Ralentir travaux, no 7, hiver 1997). "Sa vie est entièrement vouée à la littérature et au silence qui lui est propre", a fait inscrire Blanchot en tête de certains de ses livres, pour éloigner les importuns.
C'est donc presque une épure biographique qu'il faut tracer. Naissance à Quain (Saône-et-Loire), le 22 septembre 1907, dans une famille catholique. On lui donne d'ailleurs le prénom du saint du jour. Etudes de philosophie, puis de médecine et spécialisation en psychiatrie, selon son ami Roger Laporte, non sanctionnées par la thèse de doctorat. Strasbourg, milieu des années 1920 : rencontre et amitié avec Emmanuel Levinas -le seul homme qu'il tutoya-, qui l'initie à la pensée de Husserl et de Heidegger. Il a une pratique courante de la langue allemande.
Années 1930 : dans les marges de l'Action française, figure intellectuelle de la Jeune Droite, il mène une intense activité journalistique et politique dans la presse d'extrême droite -Journal des débats (où il tient une chronique de politique étrangère), L'Insurgé, Combat... La violence de ces textes fort nombreux, qui s'inscrivent dans un contexte idéologique propice à ce genre d'excès, est difficile à accepter : l'antiparlementarisme et une vision élitiste et aristocratique de la société frôlent (sans s'y précipiter) ce qui deviendra, aux propres yeux de l'écrivain, le péché majeur : l'antisémitisme ; Léon Blum, à partir de 1936, est ainsi un objet de haine.
Ce militantisme journalistique cessera en 1938. Au début de l'Occupation, il est proche du mouvement Jeune France, puis de la Résistance. En 1941, tandis que paraît son premier livre Thomas l'obscur, il fait la connaissance de Georges Bataille et se lie d'amitié avec Jean Paulhan et Robert Antelme, l'auteur de l'admirable récit sur les camps L'Espèce humaine. A la fin de la guerre, le judaïsme, Auschwitz et la Shoah -"événement absolu de l'histoire, historiquement daté (...), toute-brûlure où toute l'histoire s'est embrasée, où le mouvement du Sens s'est abîmé..."- deviendront pour Blanchot mieux qu'un thème, plus qu'une obsession : l'indépassable horizon auquel sa pensée ne cessera plus de se heurter.
Comme dans ses années de jeunesse, c'est sur un mode particulièrement virulent que Maurice Blanchot interviendra dans le domaine politique au cours des décennies suivantes. Antigaulliste farouche en 1958 - ce qui le sépara momentanément de Paulhan -, opposé à toute idée d'homme providentiel, il est, en 1960, l'un des principaux rédacteurs et animateurs du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie et pour le droit à l'insoumission. Même détermination "révolutionnaire" dans le projet de Revue internationale lancé, notamment avec Dionys Mascolo, entre 1960 et 1964, ou encore lors des événements de Mai 68 ("Nous ne sommes plus des manifestants, nous sommes des combattants", proclamera-t-il). L'idée d'un "communisme de pensée" (D. Mascolo), de "l'amitié du non" ne cesseront de l'animer. L'une de ses dernières interventions publiques fut, en 1994, la signature de l'Appel à la vigilance contre les indulgences à l'égard de l'extrême droite.
Quant à l'œuvre elle-même, qu'elle soit de fiction ou de critique, elle relève de la "solitude essentielle" de l'expérience intérieure, d'une radicalité négative qui la menace tout en la fondant : "L'œuvre est solitaire : cela ne signifie pas qu'elle reste incommunicable, que le lecteur lui manque. Mais qui la lit entre dans cette affirmation de la solitude de l'œuvre, comme celui qui l'écrit appartient au risque de cette solitude". Lecteur et auteur se confondent, participent de la même expérience vitale. Expérience existentielle autant qu'historique, mais irréductible à une vision positive de l'histoire, portant un regard critique sur toute ontologie, démarquée de toute pensée métaphysique ou religieuse.
Mallarmé et Kafka seront les sujets principaux de cette expérience, vitale assurément, mais surtout mortelle, hantée, travaillée par la mort. Chez les deux écrivains cités, mais aussi chez Bataille, qui fut son ami privilégié, Nietzsche, Hölderlin, Sade et Lautréamont, Rilke, Artaud, Char, Beckett... il analysera, d'une manière toujours éblouissante, les données singulières d'une interrogation commune, les éléments constitutifs d'un même "espace littéraire". Outre Bataille et Levinas, Blanchot aura, souvent par gloses réciproques, de nombreux interlocuteurs : Louis-René des Forêts, Jacques Derrida, Roger Laporte, Michel Foucault, Pierre Klossowski, Pierre Madaule, André Dalmas...
"Comment la littérature est-elle possible ?" Cette question, qu'il pose dès 1942 à propos de Jean Paulhan, Maurice Blanchot la maintiendra constamment ouverte, suspendue. Il l'illustrera, dans ses essais comme dans ses romans et récits, dans une œuvre de plus en plus soumise à la fragmentation, effaçant toujours davantage les frontières séparant réflexion et fiction. Ce n'est pas le moindre des paradoxes d'un écrivain qui fit de la littérature sa dévorante, exclusive passion. Ce n'est pas le moindre des paradoxes d'une œuvre tout entière, dans ses méandres infinis, dans toute la richesse de ses développements, tournée vers et fascinée par "l'absence d'œuvre".
Patrick Kéchichian
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